Hokusai - La grande vague au large de Kanawaga

Katsushika Hokusai, La grande vague au large de Kanawaga, Japon, vers 1830-1831.
Los Angeles County Museum of Art. Source : Wikimedia Commons.

La grande vague au large de Kanawaga, extraite de la série Trente-six vues du Mont Fuji, est l’oeuvre la plus célèbre de Hokusai. Au premier plan, le creux d’une immense vague qui embrasse trois frêles embarcations ; à l’horizon, très loin et petit, se dresse le mont Fuji, lieu sacré sur lequel on aurait découvert l’élixir de longue vie. Nous retrouvons la triade Ciel-Homme-Terre : montagne-homme-eau. La vague semble devoir submerger le mont Fuji : illusion d’optique, qui révèle la vision bouddhiste de l’existence : nous nous trompons sur le réel comme un homme sur un bateau, qui voit bouger la terre ferme, sans voir que c’est lui qui bouge. Le bateau est la voie, qui fait passer l’homme d’une rive à l’autre : du monde à l’Eveil sur la mer des passions. Malgré la violence des flots, la barque ne se brise pas : force du faible, douce violence de l’eau. L’homme est le jouet de la vie, comme les barques le sont des flots. Seul l’Eveil soustrait l’homme à l’ignorance du destin. La montagne pour l’eau déchaînée, c’est l’Illumination par rapport au samsâra, aux flux et reflux des morts et des renaissances, aux marées de l’être et du non-être. L’Eveil est solide comme le roc, alors que les passions sont versatiles comme les hommes. L’eau prend des formes sans cesse changeantes, comme le monde ; la montagne est immuable, comme l’Infini. La vague de Hokusai se fait immense et verticale comme la montagne, et celle-ci, pourtant immense, est petite comme une vague : il y a entrecroisement des qualités. Chez Hokusai, mer et montagne ont les mêmes couleurs : elles sont bleues dans leur corps et un même blanc les recouvre : de l’écume pour l’une, de la neige pour l’autre. Le mont Fuji est une vague gelée dans le lointain, les vagues sont des monts liquides. Shitao écrivait : la Mer ressemble à la Montagne par « ses profondeurs, son rire sauvage, ses mirages, ses baleines qui bondissent et ses dragons qui se dressent », et la Montagne ressemble aux jaillissements et aux déferlements de la Mer par ses vagues de cimes, le creux des vallées, la profondeur des précipices, les vapeurs et les nuages. Leurs différences cachent une identité, leur identité se pare de leur altérité. « La Montagne, c’est la Mer, et la Mer, c’est la Montagne » [1]. Le Ciel est Terre, la Terre est Ciel : entre eux, en eux, l’Homme est leur union, leur fils et leur miroir. Terrés dans leur barque, les hommes ne semblent rien : et pourtant leur coeur, creux comme une barque, contient la mer et la montagne.


Notes
[1] Les propos sur la peinture du moine Citrouille-amère, traduit du chinois par Pierre Ryckmans, Hermann, Paris, 1984, chap. XIII, p. 100.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'union du Ciel et de la Terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 183-184.