Contempler le verbe, ou l’oeuvre calligraphié comme « tableau »

Ce texte est une introduction écrite pour un recueil d’oeuvres calligraphiques de Seyyed Vahid Jazayeri, un calligraphe iranien contemporain, à paraître prochainement en traduction anglaise.

L’oeuvre calligraphique reproduit dans ce livre offre aux lecteurs la dernière juzz du Coran, c’est-à-dire la dernière des trente parties plus ou moins égales en lesquelles on divise le livre saint. On lira ici les sourates 78 à 114, écrites en kufi, la première écriture employée en Islam pour le Coran, peu à peu délaissée dès le Xe siècle au profit d’écritures plus cursives, mais que Seyyed Vahid Jazayeri, maître de calligraphie iranien, remet à l’honneur dans des oeuvres qui tendent la main, tantôt – comme ici – à un patrimoine historique et traditionnel, tantôt au graphisme le plus contemporain.


Pour qui ne sait pas le Coran, ne comprend pas l’arabe, ne participe ni à la foi ni à l’esthétique musulmanes, de quoi peuvent témoigner ces pages, de quoi sont-elles la beauté ? Si la calligraphie a pour fonction essentielle de transmettre un texte par un maximum de clarté et d’élégance, l’harmonie musicale de l’écriture a par elle-même une vertu et une efficace, en ce qu’elle transmet, en un clin d’oeil et avant toute lecture, la majesté et la valeur d’un écrit, d’une parole. Les histoires abondent sur des conversions à l’islam suscitées par l’audition d’un Coran chanté avec ferveur ; la beauté plastique d’un Coran enluminé a, potentiellement, le même effet. On ne saurait voir la calligraphie sans entendre le texte, mais pour qui ne saurait lire, on peut mettre en valeur la cosmologie visuelle de la calligraphie coranique, afin que néanmoins la beauté écrite parle, avant ou sans que le texte ne soit compris.


Évoquons d’abord des contrastes graphiques : l’écriture entrecroise des verticales (hampes de lettres comme le alif : ), des horizontales (des lettres plus aplaties, que le calligraphe peut parfois étirer : ), et des lettres galbées comme le wâw qui sont enroulées sur elles-mêmes () et forment des cercles et des spires. Il y a dans cette combinatoire comme l’expression d’articulations et de structures cosmiques fondamentales : la verticalité est la polarisation Ciel-terre, c’est-à-dire l’axe de la transcendance et de l’éternité, qui coupe, comme autant de rappels célestes, l’horizontalité des lignes, évoquant, elle, l’horizon, et donc le monde du devenir et de l’homme. Dans cet entrecroisement tissé se trouve un rythme fondamental, qui fait partie de la géographie psychique et physique de l’homme (le haut, le bas, l’horizon), de son environnement construit (l’architecte, le maçon écrivent aussi en lignes et en courbes, en arcs et en dômes, en vides et en pleins), et qui renvoie également à un imaginaire métaphysique (l’Esprit est un axe, le Prophète un pilier, le chemin spirituel est droit), aux gestes de la prière rituelle (l’homme se tient droit comme la lettre alif (), puis se prosterne pour toucher l’humilité de la terre). Dans le tracé soit droit soit courbe des lettres, on reconnaîtra sans peine une allusion au masculin et au féminin, mêlés dans l’écriture () comme dans le cosmos, et qui, dans la nature et dans la culture, signent chacun des qualités et des fonctions à la fois différenciées et complémentaires.


Evoquons ensuite le rythme : le geste qui impulse les lignes donne vie à ce monde de géométrie fluide, et il fait de la calligraphie, non l’art statique d’un texte figé, mais une dynamique quasi musicale de révélation. Le calligraphe tantôt dilate certaines lettres (), tantôt densifie l’écriture () ; tantôt l’écriture s’étire () ou se dresse (), tantôt elle s’enroule () ou s’entrelace (). Comment ne pas voir que ces rythmes de l’écriture projettent sur le papier les rythmes qui bercent et façonnent l’homme, l’histoire, le cosmos – contraction-dilatation, aspir-expir, enroulement-déroulement, union-séparation. Des rythmes qui trouvent leur origine dans le mouvement créateur de Dieu, qui a déployé l’univers, étagé sept cieux (Coran 67:3), étendu la terre comme un lit (Coran 2:22), entrelacé le jour et la nuit (Coran 39:5), et qui, à la fin des temps, pliera le ciel comme le rouleau d’un livre (Coran 21:104). C’est donc dans le langage des rythmes cosmiques et des polarisations fondamentales que les pulsations de l’écriture écrivent le Coran – le Livre révélé par le Créateur même des cieux et de la terre. La boucle est bouclée : l’écriture est le propre de l’homme, le langage est l’expression de Dieu dans l’homme, mais l’écriture sait aussi montrer dans ses éléments graphiques primordiaux la texture du monde, les cycles du temps et la dramaturgie de l’espace.


Le texte, d’ailleurs, s’apparente à une partition. Selon un usage introduit dès le VIIIe siècle, les points rouges (), sous ou sur les lettres, indiquent les voyelles, et donc permettent de prononcer correctement des mots à la structure essentiellement consonantique. Pour un lecteur-chanteur, ces points ouvrent ainsi à la vie de la parole coranique, dont la poésie sonore est, pour un musulman, une forme de musicalité suprême. En contraste avec l’encre foncée des lettres, cette vocalisation marquée en rouge donne à voir, sur le silence de la page, comme le mystère harmonique du Livre, qu’une cantillation fera éclore, faisant entendre les voix multiples du discours.


Mentionnons, enfin, la mise en page du texte : la précise mais subtile proportionnalité des lettres entre elles, la régularité des lignes (au nombre de sept : le nombre des cieux et des girations rituelles autour de la Kaaba), la rigueur des marges, la scansion des espacements entre les mots, l’harmonie des vides et des pleins sur la page. Cette architecture dynamique de l’écrit constitue elle aussi un univers en réduction, et l’harmonie de chaque page, dans la dialectique des détails et de leur rapport au tout, tend un miroir à l’harmonie visible de l’Univers, à celle intime de l’Homme, et par-delà à la Beauté divine, cachée mais affleurant partout. Le support – papier, parchemin –, où s’épanouit la cosmogonie de l’encre, fut toujours une image de l’âme, sur laquelle s’écrivent le destin, la foi et la connaissance, et un symbole de cette Table, sur laquelle, en Dieu, est préservé le Coran (Coran 85:22).


Contemplant la page d’un Coran calligraphié, que pouvons-nous donc voir ? Un univers graphique, qui n’est pas seulement le sillage d’un geste et une Parole encrée en signes, mais une beauté visuelle riche des souffles et des harmonies qui fondent l’homme et son regard, le monde et son Invisible. Employer le mot et le concept de « tableau » pour une page calligraphiée, dénoterait une vision trop occidentale de l’oeuvre, et il serait aussi peu adéquat de la dire « abstraite », car une écriture n’est abstraite que pour celui qui ne peut la déchiffrer ; mais, même dépourvu d’« iconographie », un Coran calligraphié est à la fois l’écriture d’un Message (le Coran, transmis par le Prophète) et un message de beauté, rayonnant, grâce au texte mais aussi indépendamment de lui, d’une vision du monde. Par lettres et par rythmes, l’Art calligraphique témoigne, par son service au texte, d’une conscience et d’une spiritualité, enracinées dans une société et une culture et imprégnées d’un environnement cosmique. Il serait dommage de s’arrêter à cette beauté visuelle sans s’intéresser au texte qu’elle magnifie ; mais la lecture du texte ne devrait pas non plus détourner de son instauration graphique, car la beauté de l’écriture participe de la gloire de l’écrit et constitue, même pour ceux qui ne peuvent lire, le signe clair d’une Révélation (Coran 16:64/103).