Les rosaces des cathédrales

Rosace sud. Notre-Dame de Paris, XIIIe siècle.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2013)

A la différence des lancettes, les rosaces qui surplombent les portails sont l’image d’une totalité. Leur circularité évoque l’unité ou la perfection de Dieu et de l’univers. D’un point de vue dynamique, elles illustrent la procession de la Trinité, puis tous les cycles spirituels et cosmiques.

Occupé par le Christ ou la Vierge à l’Enfant, le coeur de la rose représente toujours le Divin. La périphérie, en revanche, symbolise la création, la hiérarchie des prophètes et des saints, les réalités terrestres. Le rapport du centre et de la circonférence symbolise tous les rapports possibles entre l’Eternité et le temps, l’Incréé et le créé, l’Esprit et l’âme, la royauté et le peuple, l’activité et la passivité, la forme et la matière : bref tous les rapports impliquant une polarité, dont l’un des deux termes est subordonné à l’autre.

La rosace est un rayonnement à la fois centrifuge et centripète. Elle traduit l’irradiation du cosmos à partir du Verbe, puis la relation qui unit le cosmos et Dieu. Le coeur de la rose est la Vérité, l’Infini, le Paradis ; ses pétales sont les univers et les hommes qui dessinent autant de louanges du centre, autant de consciences de l’Invisible. Tout ne s’ordonne et ne palpite que par le centre : l’âme ne vit que par Dieu, le monde n’existe que par le Créateur.

Dieu transcende sa création, de même que le noyau de la rosace transcende son pourtour de lumière, mais Dieu a besoin des mondes pour se manifester, tout comme le coeur de la rosace se mire dans sa corolle. Le monde est la gloire de Dieu : la création est le nimbe du Verbe. Dieu s’auréole par des myriades d’anges, d’âmes, d’univers qui le rayonnent. De ce mystère, la rosace en est la traduction la plus concise : Dieu s’entoure de sa création comme un point d’un cercle. A l’exemple des mandalas orientaux, l’art médiéval a fait de la rosace la fine pointe du vitrail et une synthèse de la connaissance chrétienne de Dieu, du monde et de l’homme.

Face à une rosace, le regard s’abîme, se dilate ou se concentre. Il circule du centre à la périphérie, puis de la circonférence au centre, en un mouvement qui embrasse le devenir de l’homme : de son départ du Centre pour le monde jusqu’à sa résurrection dans le Verbe. Issu de Dieu, l’homme redeviendra Dieu. Etincelle céleste tombée dans l’ici-bas, il marche sur la circonférence du réel. Sa vocation est de retrouver le coeur de la rose : là où les opposés coïncident, ou le carré devient cercle. Se sanctifier, c’est sortir du temps, regagner le sommet de l’âme, là où l’homme contemple l’éternité. Ce processus spirituel est évoquée par cette formule compagnonnique : « Un point qui se trouve dans le cercle qui se tient dans le carré et le triangle ; si vous trouvez le point, vous êtes sauvés, tirés de peine, angoisse et danger [1]. »

Le point, c’est l’unité divine qui cercle l’âme : parvenir au point, c’est être un avec la circularité de Dieu. Uni à la totalité divine, le saint est à la fois le coeur et la circonférence de la rose. Il est environné par Dieu comme le point par son cercle, comme une possibilité par l’infini des possibles, et il entoure Dieu comme le cercle son centre, comme une âme embrassant le Verbe dans son coeur. Dieu, écrivait Dante (1265-1321), semble être « enclos dans ce qu’il enclôt » [2], puisqu’il est à la fois le centre de tout et la totalité qui embrasse tous les centres. Il est à la fois le coeur de chaque réalité, et la réalité qui enveloppe tous les coeurs. Il est le point central de toutes les âmes, et la matrice qui les contient comme une mer contient ses eaux. L’âme du saint reproduit ce paradoxe métaphysique. Le Verbe est au tréfonds de l’âme, comme le Christ dans le ventre de Marie. L’âme semble alors contenir une Divinité que rien ne peut contenir et qui comprend tous les hommes.

Cette analogie entre la sainteté et la rosace nous conduit à une autre de ses significations. La rose est une image de la Vierge, de sa fonction métaphysique comme de sa perfection humaine. La Vierge est la pure sagesse. Elle est le jardin de la contemplation, le terreau divin de la connaissance, la miséricorde qui ne laisse rien au-dehors de son unité. Tous ces aspects, la rosace les symbolise à travers sa circularité, son rythme, l’ondulation de ses anneaux, sa signification florale. La Vierge est une sphère contenant le Fils en son sein : elle est la substance divine accueillant la Science du Père. Elle est aussi la fécondité de la Sagesse, l’engendrement de l’Intelligence dans l’amour du Saint-Esprit.

La rosace est un calice recevant la lumière du soleil, comme la Vierge fut le réceptacle de la lumière du Verbe. On pourrait dire du soleil transformé en rose de lumière dans la cathédrale, ce que Jean Scot Erigène (v. 800- v. 870) dit du Christ issu de Marie : « Née de la Vierge, cette Lumière brille dans les ténèbres, c’est-à-dire dans les coeurs de ceux qui la connaissent [3]. » La rosace recueille la lumière extérieure puis la redonne à l’église, comme Marie, ensemencée par l’Esprit, a donné à l’obscurité du monde la Lumière faite homme. A la suite de la Vierge, chaque saint engendre le Christ, et devient une rose céleste : un univers dans l’Univers, une circonférence dans le cercle divin.



Notes
[1] Cité par Matila C. Ghyka, Le nombre d’or, Tome II, Gallimard, Paris, 1959, p. 55.
[2] La Divine Comédie, Paradis, chant XXX, v. 12
[3] Homélie sur le Prologue de Jean, chap. XII, Trad. Edouard Jeauneau, Cerf, Paris, 1969, p. 261.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'Art chrétien de l'image. La ressemblance de Dieu, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 142-145.