De poésie et de Perse : évocation de la poésie persane

Le mausolée de Hâfez à Shirâz.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg

Qu’est-ce qui peut unir 75 millions de personnes, sur un territoire de plus d’un million cinq-cents mille km2, par-delà montagnes et déserts, dans l’histoire des uns et de tous, dans la paix et dans la guerre, et réunir aussi Iraniens d’Iran et hors d’Iran, persanophones d’ici et d’ailleurs ? La poésie. L’histoire – récente surtout – divise, la géographie différencie, mais la poésie est un territoire de partages. Peu d’Iraniens, même aujourd’hui, ne sont pas poètes, de coeur en tout cas, d’âme et d’intelligence fréquemment. La poésie, via les vers et maximes de certains poètes, est même passée dans le langage le plus quotidien.



S’il y a plusieurs voies pour approcher la civilisation iranienne, la poésie est sans doute le chemin le plus court et le plus profond. Ouvrir le Divan de Hâfez, c’est déjà se trouver au seuil d’un génie et d’un esprit ; après, il faut bien une vie pleine pour approfondir les horizons entraperçus.

La poésie a des racines profondes, bien que peu nous soit parvenu de l’Iran antique : les Gâthâ, des hymnes en avestique attribués à Zoroastre, sont sans doute les plus célèbres. C’est après l’arrivée de l’islam au VIIe siècle que la poésie de langue persane va s’épanouir. L’élan spirituel de la nouvelle religion, le développement de la création littéraire, le terreau culturel persan, l’aspiration des élites iraniennes, le mécénat des cours, la richesse sémantique et sonore de la langue persane : ces facteurs combinés ont permis le développement d’une littérature unique, non seulement dans le monde musulman, mais dans la littérature mondiale.


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Selon Shams-e Qeys (XIIe-XIIIe siècle), auteur du plus ancien traité persan de poétique, un poème est une « parole imagée, métrée, régulière, rimée ». Elle est une iconographie en mots et en sons, exprimée en une langue rythmée par des cycles, des césures, des sons mesurés, des rimes qui font écho. La poésie tient donc à la fois de la musique et des images verbales : elle marie l’écoute et la vision, l’intuition et la conscience.

Depuis la descente du Coran dans le coeur du Prophète, l’arabe est la langue de Dieu : complexe, majestueuse, ordonnatrice, impérative. Après que Ferdowsî a restauré le persan, et ravivé un désir d’Iran, le persan a su devenir la langue de la mystique, du dialogue avec Dieu, des états spirituels, de l’amour. Plus doux, moins guttural, plus chantant que l’arabe, le persan était destiné à devenir la langue de l’Intime, de la confidence, du murmure à l’Ami, à l’aimée, au compagnon. En persan, les poètes ont dit du Mystère et du Monde ce que le Coran avait tu ou scellé. De la beauté et de l’amour, ils ont dit tout ce que l’un devait à l’autre, et réciproquement, de l’Origine aux oeillades, dans la splendeur des choses et le sel des regards. Les poètes mystiques ont ennobli et affiné la langue persane, comme d’autres ont transfiguré l’émail, serti les gemmes, noué les couleurs, ajouré les métaux, calligraphié le monde, marqueté le bois, peint la lumière et façonné la terre. Ces poèmes ont élargi des horizons intérieurs, révélé l’âme à ses propres hauteur et immensité, consolé l’homme séparé du Tout et arraché au Ciel. René au milieu d’une arabisation, le persan a été sacralisé par une poésie scellée dans une vocation spirituelle.

Si le persan est le terreau linguistique des poètes, ceux-ci ont parlé, en persan, une langue symbolique qui, si elle demande des compétences langagières et culturelles, fait surtout appel à une réceptivité de coeur, à une intelligence intime. Pour parler à tous, mais se faire comprendre des plus profonds, les poètes mystiques ont emprunté leurs images, métaphores, allégories, symboles, non d’abord au domaine religieux – quoique des thèmes coraniques soient omniprésents –, mais à l’Humain. Du contact entre le soufisme et la poésie amoureuse, courtoise et bachique, va ainsi se développer un vocabulaire symbolique, dont les sens seront plus tard codifiés : chevelure, bouche, oeil, sourcil, grain de beauté, joue, menton, pour dire l’Aimé divin ou l’aimé(e), ses attributs et qualités, et les visages de la quête spirituelle de l’amant ; vin, coupe, taverne, échanson pour dire les états spirituels, l’ivresse sobre de l’intellection spirituelle, l’amour et ses effets ; chandelle et papillon, rose et rossignol pour dire l’amour qui brûle, chante, tue, illumine, et l’amoureux transi, qui brûle, pleure, veille, se consume. Comme des musiciens jouant sur les modes et les ornementations, les poètes ont exploré ces images dans toutes les nuances de leurs situations et de leurs couleurs.

À la fois chair et broderie, le symbole est le seul moyen de transmettre ce qui échappe aux mots. Il est comme la fleur d’un arbre au loin, le parfum d’une source, le message invitant au voyage : les écouter vraiment, c’est songer à l’arbre, quêter la source, se mettre en route – et non s’arrêter à la fleur, au parfum, au message. Les symboles ne figent ni n’enferment : leurs présences, assemblées en une armature fluide par le poème, ouvre, étincelle, danse, embrasse, dilate, mirant la polyphonie de l’homme et ses états. Vu comme un tout, le poème est plérôme ou galaxie, multiple dans sa cohérence, sachant dévoiler en un souffle ce qui est pluriel – les sentiments, les savoirs, les visions –, en images bigarrées ce qui unit l’être – l’amour, Dieu, la connaissance. Dans leur succession, les distiques racontent, à travers les rythmes de l’âme, ce qui survient et s’épanouit en elle de plus profond dans le monde, dans l’amour, en Dieu.

Par l’arc-en-ciel des paroles et les niveaux de langue, les poèmes sont à réfractions multiples : ils sont comme ces mosaïques de miroirs qui, dès le XIXe siècle, vont couvrir les voûtes et les murs des mausolées chiites, permettant aux lampes et aux reflets de multiplier leurs propres éclats. Le poète joue sur l’alchimie des mots et des signes, sur leurs résonances et leur chant, sur les connexions intuitives de leurs clins d’ oeil, sur l’unité étoilée du poème. Comme la langue persane ne distingue pas le masculin et le féminin, l’aimé(e) des poèmes peut être un homme, une femme ou Dieu, en sorte que l’amour invoqué comprend tous les amours possibles. Les ghazals d’un Hâfez, pour ne citer que lui, sont un bouquet de symboles, assemblés selon un hâl (un état spirituel), mais qui forment une composition ouverte et dynamique : mille commentaires n’en viendraient pas à bout – et, de fait, on continue, quotidiennement, six siècles après la mort du poète, à lire et commenter Hâfez, sans se lasser. Parce que les symboles vivent de ce qui ne meurt jamais, la force du dit ne s’émousse pas. Les images poétiques sont comme un jardin de symboles, à la terre ancienne, mais dans lequel on peut cueillir des fleurs aussi fraiches que l’aurore.








Ce texte est extrait de De Poésie et de Perse : une évocation, en mots et en images, de la poésie persane, de son sens et de sa place dans la culture iranienne. Le texte, de Patrick Ringgenberg, dialogue avec des photographies en noir & blanc de Georges A. Bertrand. De nombreux extraits de poèmes persans ont été spécialement traduits par Andia Abai-Ringgenberg

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Photographie : ©Patrick Ringgenberg