La tradition primordiale chez René Guénon

René Guénon en 1925.
Source : Wikimedia Commons.

Note : on trouvera en fin de cet article la liste des abréviations utilisées pour les livres de René Guénon.


L’idée d’une tradition universelle à l’origine des religions de l’humanité, et par là même d’une unité essentielle des religions, remonte pour l’essentiel à la Renaissance, à la conception d’une sagesse immuable et immémoriale. Diversement appelée prisca theologia, prisca philosophia ou philosophia perennis, on la trouve exprimée dans les oeuvres de Marsile Ficin (1433-1499), Pic de la Mirandole (1463-1494), Agostino Steuco (1496-1549), Guillaume Postel (1510-1581) ou Francesco Patrizi (1529-1596). Avec le développement de l’étude comparée des mythes et des religions, l'idée d'une « philosophie pérenne » connaîtra une vigueur nouvelle dès la fin du XVIIIe siècle chez des auteurs comme Antoine Court de Gébelin (1725-1784), Fabre d’Olivet (1768-1825) Joseph Görres (1776-1848) ou Friedrich Creuzer (1771-1858). L’occultisme du XIXe et du début du XXe siècle (Saint-Yves d’Alveydre, la Société Théosophique d’Helena Petrovna Blavatsky, Édouard Schuré) adhérera largement à l’idée d’une sagesse une et universelle, à l'origine et à la source des religions et spiritualités de l'humanité. Fondateur d'un courant de pensée métaphysique et ésotériste, René Guénon (1886-1951) reprendra à son compte l'idée universaliste d'une tradition originelle, d'une « tradition primordiale », dont toutes les traditions et religions de l'Histoire seraient des manifestations, des émanations ou - selon Guénon - des réadaptations cycliques. La force et l'originalité du métaphysicien français mort au Caire fut de donner à une notion communément répandue à son époque un contenu à la fois rigoureux, clarifié, profond et ample, qui échappe aux conceptions vagues des occultistes comme aux limitations des universalismes confessionnels ou littéraires (L'universalisme de Guénon et de Schuon au regard des universalismes). Dès les années 1920, Guénon a ainsi refondé avec une précision quasi géométrique la problématique philosophique de l’universalisme, que son héritier le plus direct, Frithjof Schuon (1907-1908), développera encore, avec d'autres nuances et herméneutiques, à travers le concept de sophia perennis ou religio perennis.

LA TRADITION PRIMORDIALE COMME REFLET DU VERBE ET ÉNONCIATION DU MANU
Guénon n’a pas consacré d’article ou de livre spécifique à la tradition primordiale, où il aurait concentré les données essentielles la concernant, comme il l’a fait par exemple pour le symbolisme de la croix. Si l’idée d’une Tradition primitive apparaît très tôt dans son oeuvre, ce n’est qu’à partir du milieu des années 1920 qu’il va préciser cette notion et en évoquer de plus en plus clairement les implications. C’est d’abord dans le cadre d’un symbolisme hindou (dans IGEDH et HDV) et chrétien (articles de Regnabit) qu’il en parlera entre 1921 et 1927.

Dans son premier livre publié en 1921, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, Guénon ne mentionne pas l’idée de « tradition primordiale », mais évoque brièvement le Manu hindou, principe révélateur de la Loi ou du Dharma dans l’hindouisme. Il le décrit comme étant, non « un personnage mythique, légendaire ou historique », mais « la désignation d’un principe ». Manu est ainsi « intelligence cosmique » ou « pensée réfléchie de l’ordre universel ». Prototype de l’homme, il correspond, sous certains rapports, à l’Homme universel de la Kabbale et de l’ésotérisme musulman et au Roi-Pontife du taoïsme (IGEDH, 188-189). Dans L’Homme et son devenir selon le Vêdânta (1925), il affirme encore de Manu qu’il est le Législateur de notre cycle et l’Intelligence cosmique, image réfléchie de Brahma, mais demeurant néanmoins « une avec Lui » (HDV, 50).

Ces affirmations reprennent, parfois mot pour mot, ce que Guénon avait déjà écrit dans une note de La Gnose (juillet-août 1910), dans le cadre d’un article sur L’Archéomètre. De « Manou », il écrivait alors : « Intelligence cosmique ou universelle, créatrice de tous les êtres, image réfléchie du Verbe émanateur. […] il est ainsi le Législateur primordial et universel »[1]. On remarquera l’emploi de la notion chrétienne de « Verbe » associée ici à un symbole hindou : Guénon emploie indifféremment des termes et des notions appartenant à des traditions différentes. Les expressions sont pour lui interchangeables, dans la mesure même où elles recouvrent des réalités identiques, et où les formes traditionnelles sont des langues que l’on peut employer alternativement selon les situations. On notera toutefois une différence. En effet, dans un cas, notre auteur fait de Manu le reflet de Brahma, dont il écrit qu’il est le Principe suprême, alors que Brahmâ est le Principe non-suprême (HDV, 112, 177). Dans sa note de L’Archéomètre, en revanche, il fait de Manu « l’image réfléchie du Verbe émanateur ». Or, le Verbe, dans la perspective guénonienne, ne saurait être le Principe suprême (Brahma) et correspondrait plutôt au Principe qualifié ou non-suprême (Brahmâ). Certes, selon Guénon, le Principe est un, si bien qu’il est possible de dire que Manu est aussi bien l’image réfléchie de Brahma que du Verbe, puisque la Réalité divine est fondamentalement une. Dans ses articles de Regnabit puis dans Le Roi du monde, Guénon fera du Roi du monde et du Manu une émanation du Verbe ou Logos éternel, et non d’un Principe suprême et non-qualifié.

Dans L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, Guénon rapproche en note le Manu hindou, « Législateur primordial », du Ménès ou Mina de l’Egypte ancienne, du Minos des Grecs et du Menw des Celtes (HDV, 50). Déjà présente chez Frédéric de Rougemont , ces correspondances sont reprises assez directement de L’Archéomètre de Saint-Yves d’Alveydre , que Guénon ne cite pas. Elles montrent en tous les cas qu’en parlant du Manu, c’est bien la tradition primordiale et universelle qu’il a en vue, même s’il ne développera vraiment la relation entre les deux notions que dans un article paru en 1949, consacré au « Sanâtana Dharma ». Le Sanâtana Dharma, écrit-il alors, est prononcé par le Manu pour le cycle. Il est le centre et l’axe des révolutions cycliques (EH, 108-109) : il comprend principiellement toutes les branches de l’activité humaine et n’est pas autre chose que la Tradition primordiale, pérenne et hors du temps (EH, 111-112). Toute tradition est une expression voilée et imparfaite et un substitut de cette Tradition primordiale, et la tradition hindoue en est la continuation extérieure (EH, 112-114).

Le premier article de Regnabit (août-septembre 1925) inaugure une mise en évidence de la tradition primordiale par le biais d’un comparatisme des symboles. Guénon y évoque le paradis terrestre, Centre du monde, Coeur de Dieu, dans lequel tout était contemplé sous l’aspect de l’éternité (SSS, 21). Dans un addendum publié en décembre de la même année, et qui entendait répondre à des objections formulées à la suite de ce premier article, il distingue deux aspects du Christ : un « Christ-principe », c’est-à-dire le « Verbe manifesté au point central de l’Univers », et sa « manifestation historique, terrestre et humaine » (SSS, 28). Il revient sur la question dans son article « Le Verbe et le Symbole », paru en janvier 1926. Il y affirme que la Révélation primordiale est l’oeuvre du Verbe, de l’Intellect divin (SSS, 17), et qu’elle s’est incorporée dans des symboles transmis depuis l’origine de l’humanité (SSS, 19).

Guénon exprime alors en termes chrétiens ce qu’il avait déjà exprimé plus partiellement ou différemment en termes hindous dans ses livres précédents. On relèvera néanmoins ce qui peut apparaître, compte tenu de la rigueur du langage guénonien, comme une imprécision. Dans l’addendum cité plus haut, il parle du « Verbe manifesté au point central de l’Univers » ; dans la phrase suivante, il parle du « Verbe éternel » et de sa « manifestation historique, terrestre et humaine » et remarque qu’il s’agit là d’un « seul et même Christ sous deux aspects différents » (SSS, 28). Par l’expression, « Verbe manifesté au point central de l’Univers », il veut certainement évoquer le Verbe en tant qu’il profère le Fiat Lux ordonnateur. Dans les Aperçus sur l’initiation (1946), il évoque ainsi le « point central où a été proféré le Fiat Lux initial. » (290).

Toutefois, l’expression de « Verbe manifesté » comporte une relative ambiguïté et pourrait aussi donner lieu aux considérations suivantes. En effet, elle suggère qu’il s’agit là d’une réalité transcendante mais néanmoins manifestée, alors que l’expression « Verbe éternel », que Guénon évoque dans le même passage, suggère en revanche une réalité principielle, laquelle transcende la manifestation. Or, dans ce cas, il n’y a pas seulement deux aspects du Christ (Christ comme Verbe éternel et Christ comme Incarnation), mais trois aspects (Verbe divin – Verbe manifesté – Incarnation) qui correspondraient pour les deux premiers à la distinction opérée par Guénon en parlant de la tradition hindoue : le Principe (correspondant au Verbe éternel), le Manu ou l’Intelligence cosmique (correspondant au « Verbe manifesté »), la loi énoncée par Manu (la tradition primordiale). Dans son article « Le Verbe et le Symbole », Guénon n’évoque que le Verbe divin ou Intellect divin (SSS, 17, 19), auteur de la Création comme de la Révélation primordiale. Il condense ainsi en une seule notion (Verbe) ce qu’il avait différencié en Brahma et en Manu dans L’Homme et son devenir selon le Vêdânta. C’est dans son livre suivant, Le Roi du monde, qu’il va faire de Melchisédech ou Melki-Tsedeq le symbole occidental correspondant à Manu. Par là même, il semble qu’il ait voulu inscrire plus précisément la tradition judéo-chrétienne dans un « schéma ternaire » : Principe – Manu – Tradition primordiale.

Dans Le Roi du monde, publié au début de 1927, Guénon fait apparaître, pour la première fois de façon développée et explicite depuis ses articles de La Gnose, l’universalité d’une direction transcendante du monde. Il évoque ainsi les différents noms reçus par le Centre ou le Coeur du monde, « lieu » de la tradition primordiale : Agarttha, Pardes, Paradis (72-73), Terre pure (95), Tula (82-3). Il revient aussi sur la question de Manu en montrant que ce Législateur est une notion universelle présente dans toutes les traditions. Manu est le principe conservant la tradition sacrée par laquelle la Sagesse primordiale se communique à travers les âges (RM, 13-14). Il est le Roi du monde, à la fonction régulatrice et ordonnatrice (RM, 20 et aussi 31-33). Guénon identifie le Roi du monde à Melchisédech (RM, 48), reprenant, en lui donnant un développement plus net, une idée déjà présente dans la Mission des Juifs de Saint-Yves d’Alveydre . Melchisédech réunit en une seule figure les trois fonctions (Prophète, Prêtre, Roi) représentées par les Rois Mages (RM, 52). Guénon cite l’Epître aux Hébreux (VII, 1-3) qui commente la rencontre d’Abraham et de Melchisédech dans la Genèse (XIV, 19-20). Saint Paul écrit que Melchisédech est semblable au Fils de Dieu (RM, 48-50). Guénon en conclut que Melchisédech est, pour notre monde, « l’expression et l’image même du Verbe divin » (RM, 52) .

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LA TRADITION PRIMORDIALE DANS LA MÉTAPHYSIQUE GUÉNONIENNE
Reflet du Principe universel au Centre du cosmos, la Tradition primordiale est l’unité essentielle et atemporelle de toutes les traditions manifestées au cours de notre cycle historique. Cette tradition primordiale s’inscrit dans une conception cosmologique et métaphysique que Guénon a notamment exposée dans L’homme et son devenir selon le Vêdânta (1925), Le symbolisme de la croix (1931) et Les états multiples de l’être (1932). Les sources de cette conception sont anciennes : cinq articles repris presque entièrement dans le Symbolisme de la croix avaient été publiés dans La Gnose de février à juin 1911 et trois articles de La Gnose (septembre à décembre 1911) offraient un résumé des futurs développements de L’homme et son devenir selon le Vêdânta (« La Constitution de l’être humain et son évolution posthume selon le Védânta »). Par ailleurs, écrit Marie-France James, une longue lettre de Guénon à Noële Maurice-Denis du 12 août 1917 traite « les grands thèmes de sa doctrine métaphysique des "états multiples de l’être" » [2]. Enfin, comme en témoignent des procès-verbaux cités par Jean-Pierre Laurant, les conférences de « l’Ordre du Temple rénové » (1908) signalent déjà plusieurs thèmes que Guénon reprendra plus tard : on y trouve notamment mentionnés les futurs titres du « Symbolisme de la Croix » et des « États multiples de l’Être » [3]. Ces oeuvres portent la marque de l’influence de Matgioi, mais transformée et intégrée à un langage plus précis (Guénon reprochait au style de Matgioi « un défaut de précision » [4]), employant largement le symbolisme mathématique et géométrique et se servant principalement d’une base doctrinale hindoue. L’originalité de Guénon sera de concevoir la Tradition primordiale au sein d’une vision géométrique rigoureuse de la réalité métaphysique et de la manifestation universelle, échappant au flou conceptuel et langagier fréquent dans l’occultisme et suggérant ainsi une vérité cristalline, qu’il voulait impersonnelle et anhistorique.

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D’après des indications éparses dans l’oeuvre guénonienne, il est possible de résumer ainsi les principaux aspects de la tradition primordiale.

• L’UNITÉ ET LA SYNTHÈSE. – La tradition primordiale est une comme la Vérité (AI, 247), si bien qu’elle est le « "monothéisme" le plus transcendant et le plus absolu » (CR, 125). Toutes les traditions régulières étant issues de la tradition primordiale, il en résulte ainsi une unité fondamentale de toutes ces traditions (SSS, 30), une unité doctrinale essentielle (SSS, 26). La métaphysique pure est universelle, ni orientale ni occidentale, même si, dans les temps actuels, elle est effective en Orient, mais perdue en Occident (MO, 5 ; cf. ED, 9).

• LA COMPLEXITÉ. – La tradition primordiale n’est pas simple : elle comprend tout ce qui a été manifesté par les formes traditionnelles, « avec quelque chose de plus encore » (EH, 115). Le centre suprême conserve à l’état latent, jusqu’à la fin du cycle actuel, toutes les formes traditionnelles qui ont cessé de se manifester (AI, 243). Autrement dit, la tradition primordiale est le principe commun des traditions passées ou présentes du cycle historique actuel : elle les contient et les synthétise toutes, tout en étant qualitativement plus qu’elles.

• L’INTEMPORALITÉ. – Alors que des traditions peuvent disparaître, la tradition primordiale est la seule qui demeure du début à la fin de notre cycle (CMM, 34). D’autre part, l’origine des doctrines métaphysiques est hors du temps et non-humaine, puisque la Tradition primordiale est au-delà de l’humanité et remonte aux origines du cycle lui-même : ces doctrines ne sont pas apparues à un moment donné dans l’histoire de l’humanité, car la vérité est éternelle et n’est pas affectée par ses manifestations multiples (MO, 23). L’origine non-humaine des traditions les distingue radicalement de la coutume qui, elle, est humaine (IRS, 39). Toutefois, la Tradition primordiale ne s’identifie pas à l’Éternité, que Guénon réserve au Principe divin. Dans un article de 1949 sur le « Sanâtana Dharma », il écrit que la Tradition primordiale est pérenne et non éternelle : elle dure la durée d’un cycle ou Manvantara (EH, 105-106). Il précise : « Enfin, il doit être bien entendu que cette perpétuité, avec la stabilité qu’elle implique nécessairement, si elle ne doit aucunement être confondue avec l’éternité et n’a même avec elle aucune commune mesure, est cependant comme un reflet, dans les conditions de notre monde, de l’éternité et de l’immutabilité qui appartiennent aux principes mêmes dont le Sanâtana Dharma est l’expression par rapport à celui-ci. » (EH, 105-106) Ailleurs, il écrit que pendant le cataclysme qui sépare chaque cycle, le Véda (qu’il relie à la tradition primordiale) est sauvegardé afin qu’il puisse se manifester au début du cycle suivant (SSS, 147). En d’autres termes, la Tradition primordiale est un reflet cosmique, et donc conditionné, de l’Éternité, en sorte qu’elle est intemporelle et immuable sans être éternelle comme le Principe dont elle est issue.

• LA TRANSCENDANCE. – Guénon écrit que le paradis terrestre, qui n’est autre que la tradition primordiale, est effectivement une partie du « cosmos », bien que sa position soit virtuellement supra-cosmique : il « représente le "sommet de l’être contingent" » (SSS, 305 et 313). Le centre, écrit-il ailleurs à propos du centre spirituel suprême et des centres secondaires qui le reflètent, a un caractère principiel et peut être appelé « le lieu de la non-manifestation » (SSS, 114). Dans un article de 1939 : « Il importe de remarquer que, quoique le Paradis terrestre soit encore effectivement une partie du "cosmos", sa position est virtuellement "supra-cosmique" » (SSS, 305). En d’autres termes, le paradis terrestre, lieu de la tradition primordiale, est à l’intérieur du cosmos, tout en le transcendant par sa nature principielle, puisqu’il est une réflexion cosmique du Verbe divin. Autrement dit, le paradis terrestre ou le Centre du monde ou la tradition primordiale est un reflet du Principe dans le cosmos : il est au centre intemporel du monde, mais il est néanmoins à l’intérieur du cosmos qu’il transcende par sa qualité principielle. Guénon précise ailleurs que l’on peut envisager le centre sous deux aspects : soit dans un sens relatif : c’est le paradis terrestre, centre de l’état humain, faisant encore partie du cosmos ou de la manifestation ; soit dans un sens plus universel : c’est le paradis de l’Essence, centre de l’être total affranchi du cosmos (SSS, 354).

Guénon insiste ainsi sur le fait que la tradition primordiale ou son énonciateur et représentant (Manu, Roi du monde, etc.) sont des reflets du Verbe divin. Dans un chapitre des Aperçus sur l’initiation, repris d’un texte de Regnabit, il écrit à propos du symbolisme que son origine « est dans l’oeuvre même du Verbe divin : elle est tout d’abord dans la manifestation universelle elle-même, et elle est ensuite, plus spécialement par rapport à l’humanité, dans la Tradition primordiale qui est bien, elle aussi, "révélation" du Verbe » (AI, 133). Dans Le Roi du monde, il note que le Manu hindou n’est pas un personnage, mais « l’Intelligence cosmique qui réfléchit la Lumière spirituelle pure et formule la Loi (Dharma) propre aux conditions de notre monde ou de notre cycle d’existence » (RM, 13). Plus loin dans le même livre, il précise : « une des significations contenues dans ce nom de Manu indique précisément la réflexion de la Lumière divine. » (RM, 33). Il ajoute quelques lignes plus loin que Manu est issu « de Swayambhû, "Celui qui subsiste par soi-même", ou le Logos éternel » (RM, 33).

De fait, la tradition primordiale de Guénon ne possède ni l’éternité, ni l’universalité, ni la perfection du Verbe divin, puisqu’elle se présente comme son reflet conditionné, pérenne, relatif et « cosmique ». Toutefois, il affirme également que la tradition primordiale et le Manu qui l’énonce s’identifient en dernière analyse avec leur Source principielle. Dans L’homme et son devenir selon le Vêdânta (1925), il écrit ainsi que Manu « ne doit aucunement être regardé comme un personnage ni comme un "mythe" (du moins au sens vulgaire de ce mot), mais bien comme un principe, qui est proprement l’Intelligence cosmique, image réfléchie de Brahma (et en réalité une avec Lui), s’exprimant comme le Législateur primordial et universel. » (HDV, 50). Quant à Brahma, on peut lire dans le même livre qu’il est « le Principe suprême » (HDV, 26). Guénon distingue Brahma d’Ishwara qui est, selon lui, la « Personnalité Divine » : Ishwara « n’est qu’une détermination en tant que principe de la manifestation universelle et par rapport à celle-ci. » (HDV, 26). Il ajoute à propos d’Ishwara : « c’est la plus haute des relativités, la première de toutes les déterminations, mais il n’en est pas moins vrai qu’il est "qualifié" (saguna), et "conçu distinctivement" (savishêsha), tandis que Brahma est " non-qualifié" (nirguna), "au-delà de toute distinction" (nirvishêsha), absolument inconditionné » (HDV, 26). Autrement dit, Manu est à la fois distinct du Principe divin et un avec lui. Par conséquent, la Tradition primordiale, tout en étant un reflet conditionné de l’Unité suprême, ne fait essentiellement qu’un avec elle.



Notes
[1] Voir Nicolas Séd, « Les notes de Palingénius pour "L’Archéomètre" », in Jean-Pierre Laurant (éd.), René Guénon, Paris, L’Herne, 1985, p. 120.
[2] Ésotérisme et christianisme autour de René Guénon, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1981, p. 170.
[3] Jean-Pierre Laurant, Le sens caché dans l’oeuvre de René Guénon, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1975, p. 47.
[4] Dans une lettre du 9 juin 1928 à Guido De Giorgio, in Guido De Giorgio, L’Instant et l’Éternité et autres textes sur la Tradition, Milan, Archè, 1987, p. 282.

Abréviations des livres de René Guénon
ACR I – Articles et comptes rendus, Tome I
AEC – Aperçus sur l’ésotérisme chrétien
AEIT – Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme
AI – Aperçus sur l’initiation
ASPT – Autorité spirituelle et pouvoir temporel
CMM – La crise du monde moderne
CR – Comptes rendus
ED – L’ésotérisme de Dante
EFMC I et EFMC II – Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, Tome I et Tome II
EH – Études sur l’Hindouisme
EME – Les états multiples de l’être
ER – Écrits pour Regnabit
ES – L’erreur spirite
FTCC – Formes traditionnelles et cycles cosmiques
GT – La grande Triade
HDV – L’homme et son devenir selon le Vêdânta
IGEDH – Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues
IRS – Initiation et réalisation spirituelle
M – Mélanges
MO – La métaphysique orientale
OO – Orient et Occident
RM – Le Roi du monde
RQST – Le règne de la quantité et les signes des temps
SB – Saint Bernard
SC – Le symbolisme de la croix
SSS – Symboles de la science sacrée
T – Le Théosophisme. Histoire d’une pseudo-religion


Extrait de Patrick Ringgenberg, Diversité et unité des religions chez René Guénon et Frithjof Schuon, Paris, L'Harmattan, 2009, p. 46-58.