Le sanctuaire de l'Imam Rezâ à Mashhad

L’ancienne cour (sahn-e ‘Atiq ou sahn-e Kohneh, aujourd’hui sahn-e Enqelâb).
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2011)

Si la tombe de l’Imam fut fondée au IIIe/IXe siècle, le sanctuaire est le fruit de multiples transformations, extensions, restaurations et constructions. Les édifices visibles aujourd’hui datent pour l’essentiel des six derniers siècles, des époques timouride, safavide, afshâride, qâdjâre, Pahlavi, et surtout des trente dernières années. Chaque époque y a laissé sa marque esthétique, même si les interventions les plus récentes ont laissé une place souvent congrue aux oeuvres les plus anciennes.

À l’origine, la tombe de l’Imam Rezâ – qui fut d’abord celle du calife Hârun al-Rashîd – était relativement simple: une salle de plan carré, aux murs épais, surmontée dans un premier temps, non d’un dôme, mais plus vraisemblablement d’un plafond voûté en arc. Des décors furent peut-être ajoutés déjà tôt à cette structure, bien qu’aucune source ne l’atteste, et que rien n’en ait subsisté. C’est à cette époque, au IIIe/IXe-IVe/Xe siècle, que se développe par ailleurs en terres d’islam la construction des mausolées, dont l’architecture repose sur une formule de base immuable: une salle à coupole, dont le plus ancien exemple parvenu jusqu’à nous est le mausolée des Samanides à Boukhara (IVe/Xe siècle). Cette formule architecturale est directement inspirée des salles à coupoles (chahâr tâq) de l’ancien empire sassanide d’Iran, employées dans des palais ou comme temple du feu zoroastrien.

Le mausolée de l’Imam Rezâ subit la rage destructrice d’un souverain ghaznavide, Nâser al- Dawla Sübüktigin (règne 366/977-387/997). Il fut reconstruit, en 400/1009, par son fils et successeur, le fameux sultan Mahmud de Ghazna (règne 389/999-421/1030), fondateur d’un em-pire qui couvrait le Khorâsân, l’Afghanistan et le Nord de l’Inde. Remployant des parties anciennes, le mausolée reconstruit possédait alors une forme analogue à la tombe d’Arsalân Djâzeb, construite non loin de Sangbast (Khorâsân razavî) au début du Ve/XIe siècle: même architecture générale, même emploi de la brique, même revêtement, et mêmes ouvertures en arc au milieu des quatre murs. Également à l’époque du sultan Mahmud, un gouverneur de Neyshâbur, Abu’l-Fazl Surî b. Mo‘tazz, ajouta des éléments au mausolée et fit construire un minaret, qui fut plus tard couvert d’or et même reconstruit, et que l’on voit aujourd’hui au sommet de l’iwan d’or, dans l’ancienne cour. À l’époque ghaznavide encore, sous le règne du sultan Mas‘ud Ier (règne 421/1030-432/1040), fut construite la mosquée Bâlâ Sar, qui borde toujours le côté nord-ouest de la chambre funéraire.



Partie inférieure d’un mur de la chambre funéraire.
Le décor d’étoiles et d’octogones en céramique émaillée est d’époque seldjoukide (après 557/1162), alors que la frise calligraphique en lettres bleues date du début du VIIe/XIIIe siècle.
Photographie : Masud Nozari (2010)

Au Ve/XIe siècle, une tribu d’origine turque, les Seldjoukides, crée un empire qui s’étend de l’Asie centrale à l’Asie mineure, et dont l’Iran est le coeur. Sous leur règne (429/1038-552/1157), la culture persane s’épanouit en Orient, et de nombreuses innovations architecturales et décoratives apparaissent, qui influenceront par la suite le développement architectural du mausolée: les madrasa, le plan dit persan des mosquées, l’emploi de céramique émaillée dans le décor architectural, l’usage plus important des muqarnas ou alvéoles géométriques. En 548/1153, le mausolée fut partiellement détruit par l’attaque d’une tribu turque, les Ghuzz, puis restauré par Sharaf-al-Dîn Abu Tâher b. Sa‘d b. ‘Alî Qomî, à la fin de l’époque seldjoukide. Au siècle suivant, c’est l’invasion mongole de 618/1221, en particulier le pillage de Mashhad par Tulî Khân, qui porta des coups sévères au mausolée. Créateurs du plus grand empire de l’histoire, les Mongols finirent par adopter l’islam et la culture persane au cours du VIIe/XIIIe siècle. Deux souverains des Mongols d’Iran, les Il-khâns, entreprirent la restauration du mausolée: Ghâzân Khân (règne 694/1295-703/1303) fit construire un dôme au-dessus de la chambre funéraire, et son frère Mohammad Oldjâytu Khodâbandeh (règne 704/1304-716/1316), chiite convaincu enterré à Soltâniyeh, fit effectuer les travaux de reconstruction. Dans les années 1330, le grand voyageur maghrébin Ibn Battuta passa à Mashhad et vit le mausolée. Le sanctuaire comprenait alors, selon son récit de voyage, une grande coupole, une madrasa, disparue depuis, et une mosquée, peut-être la mosquée Bâlâ Sar, toutes décorées de céramiques.


Le rewâq Dâr ol-Hoffâz avec, dans l'encadrement de la porte, la chambre funéraire
avec le zarîh. Archives Âstân-e Qods-e Razavi.

C’est au cours des siècles suivants que le sanctuaire connut son principal développement architectural. Entre 771/1370 et 807/1405, Tamerlan ou Tîmur Lang, un souverain d’origine turque, guerroie pendant plusieurs décennies pour forger un empire qui, de l’Asie mineure à l’Inde, entend retrouver les frontières de l’empire mongol. Au lendemain de sa mort, son empire se morcèle et ses héritiers, les Timourides, règnent surtout sur le Khorâsân, faisant de Herat, aujourd’hui en Afghanistan, l’une des villes de culture les plus importantes du IXe/XVe siècle. L’époque timouride voit la construction de plusieurs édifices d’importance dans le sanctuaire de l’Imam Rezâ. Épouse du souverain Shâh Rokh, la pieuse Gowhar Shâd fait édifier une grande mosquée, achevée en 821/1418. On lui attribue également la création, sans doute à la même époque, de deux rewâq ou portiques, construits côte à côte dans un axe sud-ouest / nord-est: le Dâr ol-Hoffâz, entre la grande mosquée et la chambre funéraire, et le Dâr os-Sîâdah, plus vaste, reliant l’iwan nord-est de la mosquée au côté nord-ouest de la chambre funéraire. Trois madrasa sont également construites au nord-ouest de la chambre funéraire: la madrasa Parîzâd vers 820/1417-821/1418, puis juste à côté la madrasa Bâlâ Sar vers 1420-1440, aujourd’hui disparue, et enfin la madrasa Do Dar, édifiée en 843/1439. Mîr ‘Alî Shîr Navâ’î, le vizir du souverain timouride Hosayn Bâyqarâ, fait construire, entre 875/1470 et 885/1480, un grand iwan dans une petite cour (sahn-e Kohneh, aujourd’hui sahn-e Enqelâb): c’est cet iwan qui sera par la suite couvert d’or par Nâder Shâh en 1145/1733-1146/1734, et qui, depuis l’agrandissement de la cour par Shâh ‘Abbâs Ier en 1021/1612, trône au milieu de son côté sud-ouest.


Mosquée Gowhar Shâd, 1418. Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2011)

En 907/1501, Shâh Ismâ‘îl Ier se fait couronner à Tabriz. Héritier d’un ordre soufi remontant au début du VIIIe/XIVe siècle, il fonde la dynastie royale des Safavides. Il proclame le chiisme duodécimain religion officielle de la Perse, afin de donner une unité politique et un souffle spirituel nouveaux au pays. Dès lors, les lieux de pèlerinage chiites acquièrent une importance, à la fois spirituelle et politique, accrue. Second souverain de la dynastie, Shâh Tahmâsb Ier (règne 930/1524-984/1576) fait couvrir d’or le minaret – certains auteurs lui attribuent sa (re)construction – et dorer aussi le dôme du mausolée. Après le pillage répété du mausolée par les Ouzbeks, Shâh ‘Abbâs Ier (règne 996/1588-1038/1629), l’un des plus grands souverains safavides, ordonne de grands travaux. En 1010/1601, après un pèlerinage à pied d’Ispahan à Mashhad, il fait à nouveau recouvrir le minaret et le dôme avec de l’or. Puis, en 1021/1612, il fait agrandir la petite cour dans laquelle se dresse l’iwan de Mîr ‘Alî Shîr Navâ’î. Au milieu des côtés sud-est, nord-est et nord-ouest de cette cour rectangulaire (sahn-e ‘Atîq ou sahn-e Enqelâb), le souverain fait édifier trois autres iwans imposants et richement décorés de céramiques émaillées. À proximité du tombeau de l’Imam, deux mausolées sont construits pendant le règne de Shâh ‘Abbâs Ier: la tombe du vizir de Shâh ‘Abbâs Ier, Hâtem Khân Ordubâdî Tabrîzî E‘temâd-al-dawla, et une salle à coupole de plan octogonal, accueillant la tombe d’un général du souverain, Allâhverdî Khân.


L’ancienne cour (sahn-e ‘Atiq ou sahn-e Kohneh, aujourd’hui sahn-e Enqelâb),
construite en 1612 par le roi safavide Shâh ‘Abbâs Ier.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2011)

Les souverains safavides ultérieurs manifesteront moins d’ambitions architecturales et limiteront volontiers leurs interventions à des restaurations. Shâh ‘Abbâs II restaura l’iwan nord-est de l’ancienne cour en 1059/1649, et Shâh Solaymân fit réparer le dôme d’or, endommagé par un tremblement de terre en 1084/1673. Sous ces deux souverains, plusieurs madrasa furent fondées: la madrasa-ye Mîrzâ Dja‘far, qui existe encore, la madrasa-ye Kheyrât Khân, détruite et reconstruite après la Révolution islamique, et la madrasa-ye Pâ’în-pâ, détruite à l’époque Pahlavi.

Après la chute de la dynastie safavide, l’Iran connut, pendant plusieurs décennies du XIIe/XVIIIe siècle, une situation politique instable, marquée par des guerres et des troubles socio-économiques. Nâder Shâh Afshâr (règne 1147/1736-1160/1747), qui choisit Mashhad comme capitale, sauva l’Iran de l’éclatement et protégea le pays des invasions étrangères, ottomane et russe. En 1145/1733-1146/1734, il fit réparer et redorer l’iwan sud-ouest de la cour construite par Shâh ‘Abbâs Ier; il redora également le minaret, et fit édifier et dorer un minaret au-dessus de l’iwan nord-est de cette même cour. L’Iran retrouva une stabilité politique avec les Qâdjârs (1193/1779-1344/1925), une dynastie d’origine turkmène qui fit de Téhéran la capitale du pays. Dès 1233/1817-18, Fath ‘Alî Shâh fit construire une nouvelle cour, sahn-e Now, rebaptisée « sahn-e Âzâdî » après la Révolution islamique. Située au sud-est du mausolée de l’Imam, son plan est analogue à la grande cour voulue par Shâh ‘Abbâs Ier , bien que de dimension plus petite. Elle fut décorée de céramiques émaillées pendant le règne de Mohammad Shâh (règne 1250/1834-1264/1848), et son iwan nord-ouest, donnant accès au mausolée, fut couvert d’or sous le règne de Nâser al-Dîn Shâh en 1282/1865. Un fils de Fath ‘Alî Shâh fit également construire une madrasa, dite de ‘Alî-Naqî Mîrzâ Heshmat-al-dawla, aujourd’hui disparue. Des inscriptions mentionnent des travaux de réparation ou de nettoyage effectués par les souverains qâdjârs Mohammad Shâh, Nâser al-Dîn Shâh et Mozaffar al-Dîn. C’est aussi à l’époque qâdjâre que se généralisa l’emploi de la mosaïque de miroirs pour décorer l’intérieur des rewâq.



La nouvelle Cour (aujourd'hui sahn-e Âzâdi), XIXe siècle.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2011)

Le XXe siècle vit les transformations les plus radicales du sanctuaire, désormais enserré par une ville qui avait grandi au cours des siècles. Couronné en 1925 sous le nom dynastique de Pahlavi, Rezâ Shâh était un officier de l’armée iranienne et un ministre de la guerre sous les Qâdjârs. Il initia une modernisation et une occidentalisation souvent brutales d’un pays alors appauvri, divisé, peu industrialisé, pillé par les puissances étrangères. En 1307S/1928, Rezâ Shâh ordonna la construction d’une route circulaire autour du sanctuaire, appelée Falaka. Construite entre 1308S/1929 et 1312S/1933, elle impliqua la destruction de nombreux édifices historiques, notamment d’une madrasa safavide (Fâzel Khân) et d’une madrasa qâdjâre (Hâdj Sâleh). Pour exposer et abriter les innombrables trésors du sanctuaire, la construction d’un musée fut commencée en 1316S/1937 sur un espace situé au sud-ouest de la nouvelle cour construite par Fath ‘Alî Shâh. Le musée, qui ouvrit seulement après la guerre en 1924S/1945, fut conçu par un archéologue français, André Godard (1881-1965). Il devait abriter des collections de Corans enluminés, de tapis et d’objets divers, une bibliothèque et accueillir également la tombe d’un fameux théologien safavide, Bahâ’-al-Dîn ‘Âmelî ou Sheikh Bahâ’î (mort en 1030/1621). La construction du musée entraîna la destruction de plusieurs édifices, notamment d’une madrasa safavide (Pâ’în-pâ, 1087/1676) et du bazar Âsaf-al-dawla. Au sud-ouest du musée, une cour fut créée, appelée « sahn-e Pahlavî » ou « sahn-e Muzeh », puis renommée « sahn-e Emâm Khomeynî » après la Révolution islamique.

Le règne de Mohammad-Rezâ Pahlavî apporta de plus grands changements encore au sanctuaire. La route en anneau (le Falaka) autour du sanctuaire fut considérablement élargie dans les années 1970. Tous les bâtiments qui s’étaient agrégés au complexe au cours du temps (bazars, caravansérails, hôtels traditionnels), mais n’appartenant pas au noyau historique du sanctuaire, furent détruits, et l’espace ainsi dégagé transformé en vaste pelouse. Dans les années 1970 également, le musée construit dans la cour Emâm Khomeynî fut détruit, les objets et la bibliothèque transférés dans un édifice formant le côté sud-est de la même cour (1356S/1977). Entre les années 1950 et 1970, plusieurs rewâq furent construits, transformés ou restaurés, afin d’accueillir un nombre croissant de pèlerins dans des espaces plus larges ou ouverts. La salle à coupole abritant le tombeau de l’Imam fut également réaménagée: en 1342S/1963-1344S/1965, le mur porteur nord-ouest, bordant la mosquée Bâlâ Sar, fut détruit afin d’agrandir l’accès au zarîh.

Le dernier cycle de constructions et d’aménagements, entrepris sous la République islamique, est sans doute le plus impressionnant. Si l’époque Pahlavi avait vu une forme d’épuration du sanctuaire, réduit à certains édifices historiques essentiels, les travaux menés à bien entre les années 1980 et 2000 ont conduit à une expansion, jusque-là inconnue, du sanctuaire. Ce fut d’abord, l’année même de la Révolution islamique (1357S/1979), la fondation de l’université islamique, construite entre deux anciennes madrasa safavides, Mîrzâ Dja‘far et Kheyrât Khân, situées à l’est de l’ancienne cour. Une nouvelle bibliothèque fut édifiée entre 1402/1982 et 1414/1994 au nord du sanctuaire, abritant d’inestimables manuscrits et documents administratifs anciens, ainsi qu’une collection d’ouvrages récents sans cesse alimentée. Deux nouvelles cours furent construites à la fin des années 1980: la grande cour Djomhurî-ye Eslâmî en 1368S/1989, bordant en partie la madrasa timouride Do Dar, et la cour Qods, achevée en 1411/1991, derrière la grande salle à coupole de la mosquée Gowhar Shâd.



Vue aérienne du sanctuaire depuis le nord, à la fin des années 1980.
Archives Âstân-e Qods-e Razavi.

Autour de la chambre funéraire, plusieurs rewâq furent construits, transformés ou réaménagés dans les années 1980- 1990. Un grand rewâq, le Dâr ol-Welâyah, fut construit entre 1365S/1986 et 1368S/1990: il relie le coeur du sanctuaire à la cour Enqelâb et à la cour Djomhurî-ye Eslâmî. Des travaux plus considérables encore furent entrepris dans les années 1990 et surtout 2000. Autour du complexe élargi, de nouvelles cours furent construites, pour faire la jonction avec la ville: l’immense cour Djâme‘-e Razavî au sud-ouest, les cours Kowsar et Ghadîr au sud-est et nord-ouest, respectivement, et la cour Hedâyat au nord-est. Des rewâq importants furent encore édifiés. Une grande salle hypostyle souterraine, le Dâr ol-Hodjah, fut aménagée sous la cour Enqelâb. Dans les années 2000 également, l’ancienne cour du musée, ou cour Emâm Khomeynî, fut couverte d’un immense toit voûté supporté par d’épaisses colonnes pour devenir le rewâq-e Emâm Khomeynî. Tout autour du sanctuaire, des galeries, des sas et des arcades furent construits, qui permettent un accès sécurisé des pèlerins. La route qui ceinturait le complexe à l’époque Pahlavi a disparu, pour laisser place à des routes en anneau passant sous le sanctuaire et donnant également accès à des parkings souterrains. Au début des années 2010, des secteurs demeurent inachevés, tel portail ou tel minaret attendent encore leurs décors, mais les grands travaux sont terminés. Le sanctuaire est définitivement entré dans une ère nouvelle, qui voit un lieu de pèlerinage millénaire aménagé selon les travaux d’ingénierie et d’urbanisme les plus contemporains.


Vue aérienne du sanctuaire.
Photographie : Masud Nozari (2009)


Extrait de Patrick Ringgenberg, Le sanctuaire de l'Imam Rezâ à Mashhad, Londres / Téhéran, Candle and Fog, à paraître.