Rostam, conscience héroïque de l’Iran

Rostam, dormant, sauvé par son cheval Rakhsh,
lors de la première des sept épreuves du héros.
Illustration du Livre des rois de Ferdowsi.
Peinture sur livre de Sultan Muhammad, Iran, 1515-22.
British Museum, Londres. Source : Wikimedia Commons.

Note : Les références au Livre des rois sont empruntées à l’édition française de Jules Mohl, publiée au XIXe siècle, et rééditée en édition bilingue (persan-français) en 1976 par Jean Maisonneuve, Paris. Le chiffre romain se réfère au volume, le chiffre arabe à la page de la traduction française (V, 145 = volume 5, page 145). Pour un résumé succinct du Livre des rois, cliquez ici.


Archétype du héros, comme Key Khosrow l’est du roi dans la partie héroïque de l’épopée, Rostam est un modèle à la fois héroïque, sapientiel et mystique. Traversant presque de part en part la partie centrale du Livre des rois de Ferdowsi, il incarne tout à la fois l’alliance de l’esprit chevaleresque et de la spiritualité héroïque, et un cycle entier de civilisation.

Fils de Zâl, vivant au Sistân (à l’est de l’Iran actuel), Rostam a une longévité exceptionnelle. Lorsqu’il affronte Esfandyâr, vers la fin de sa vie, il dit avoir plus de 600 ans (IV, 617). « Pahlavân du Monde » (II, 119), il a une stature de cyprès, une apparence belle et majestueuse, la force d’un éléphant en fureur (III, 127). Ses armes multiples rendent compte des facettes de son pouvoir, physique certes, mais non dénué en certains cas de connotations supra-humaines. Rostam a la massue de son grand-père Sâm (I, 469), un arc avec des flèches à triple bois empennée de quatre plumes d’aigle (III, 123), un lacet roulé 60 fois (I, 549). Ces armes représentent l’étendue de la puissance et des moyens d’action de Rostam, capable d’écraser ce qui est proche (massue), d’atteindre ce qui est lointain (arc), de lier et délier ses ennemis (lacet), autrement dit de dominer l’ensemble du monde à sa portée. Rostam porte une cotte de mailles, et par-dessus une cuirasse, encore recouverte d’une peau de léopard qui n’est « ni consumée par les flammes ni mouillée par l’eau » (III, 129). Toujours accompagné de son cheval (Rakhsh), Rostam forme avec lui une unité indivisible et providentielle : nul autre que Rostam n’a pu avoir ce cheval (I, 449-451), le héros ne veut pas d’autre monture (III, 287), et Rakhsh meurt avec son maître (IV, 719). « Rakhsh est mon trône » dit Rostam (II, 117). À maintes reprises, le cheval se révèle être une aide indispensable lors des sept épreuves initiatiques (I, 511-513 et 521), et il joue aussi un rôle crucial dans le déroulement de plusieurs épisodes (II, 75-77 ; III, 281).

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Dans le zoroastrisme, Rostam personnifie les vertus zoroastriennes, et dans un texte mandéen, il apparaît comme une forme de mystique [1]. Ce caractère sapientiel et spirituel de Rostam est également présent dans le Livre des rois. Ferdowsi – qui aime manifestement son héros – écrit de Rostam : « Il est le modèle de la bravoure dans les combats, de la prudence, de la sagesse et de la dignité. C’était un éléphant sur la terre et un crocodile dans l’eau ; c’était un sage à l’esprit vigilant et un vaillant guerrier. » (III, 7) Maints passages témoignent de la spiritualité profonde de Rostam. Celui-ci ne demande du secours qu’à Dieu (I, 509), prie avant de se mettre en route pour ses sept épreuves (I, 513), prononce le nom de Dieu lors d’une attaque (I, 561), rend grâce à Dieu pour avoir vaincu le Div Akvân (III, 285). Rostam, avant un combat décisif, dit que si le sort est contre lui, il mourra « en prononçant, comme c’est mon devoir, le nom du Dispensateur de tout bien » (III, 185). Sachant ordonner « un festin aussi bien qu’une bataille » (III, 359), dernier recours de l’Iran, sauveur des rois et protecteur de leur farr, Rostam constitue aussi une forme d’énigme. Key Khosrow lui dit : « ce que cachent les autres n’est pas un mystère pour toi, et ce que tu ne caches pas est un mystère pour eux » (III, 363). La vie même de Rostam est ponctuée d’épreuves qui paraissent témoigner d’une progression initiatique. Trois épisodes semblent, à cet égard, particulièrement remarquables : les sept épreuves (haft khân), la tragédie de Sohrâb et Rostam, le combat de Rostam et d’Esfandyâr.

Au moment où Key Kâvus est défait au Mâzandarân, Zâl dit à Rostam que celui-ci est désormais prêt pour suivre une vie héroïque de combats et aller délivrer le roi (I, 507). Pour se rendre au Mâzandarân, il y a deux chemins : le premier est long (c’est celui qu’a pris le roi), l’autre est court, mais c’est un chemin rempli de divs, de lions et de ténèbres (I, 509). Rostam se sent prêt, ne demande du secours qu’à Dieu (I, 509), bien qu’il n’ait pas choisi cela de sa propre volonté (I, 511). Il part et choisit le chemin court, qui est jalonné de sept épreuves (I, 511-543) :

1° Rakhsh combat un lion (I, 511-513).
2° Rostam trouve une source dans un désert (I, 513-517), après avoir fait une prière et en voyant un bélier (I, 515).
3° Il combat un dragon avec l’aide de Rakhsh (I, 519-521).
4° Il tue une magicienne (I, 521-523).
5° Il capture le maître (Aulâd) d’un pays lumineux et verdoyant, qui se trouve dans une région sans lumière (I, 525) : Rostam force Aulâd à lui révéler où se trouvent Key Kâvus et le Div blanc (I, 529), employant Aulâd comme guide (I, 531) et comme conseiller (I, 537).
6° Rostam combat le Div Arjang (I, 533) et retrouve Key Kâvus (I, 535).
7° Il vainc le Div blanc (I, 537-539), qui avait causé la défaite de l’armée de Key Kâvus (I, 503-505) et dont la cervelle et le sang peuvent guérir le roi Kâvus (I, 535) et les yeux de ses soldats (I, 541-543).


Cette série d’épreuves, au nombre identique à celui des sphères célestes, marque l’entrée de Rostam dans l’épopée et constitue son initiation en tant que guerrier. On peut remarquer que ces épreuves ne s’adressent pas seulement à la force du héros, mais aussi à sa sagesse et à sa spiritualité, et les succès obtenus après chaque épreuve actualisent ou confirment à la fois une capacité de combat et une maturité spirituelle. À deux reprises, c’est en priant que Rostam triomphe : pour trouver la source (I, 515), et pour briser la force d’enchantement de la magicienne (I, 523). En ne tuant pas Aulâd, Rostam montre sa patience, sa maîtrise de soi et son don pour employer ses adversaires à son profit, autrement dit à tirer du bien de ses ennemis et à exploiter les situations difficiles à son avantage. En tuant le Div blanc – un épisode très souvent illustré dans l’art pictural iranien –, Rostam montre son pouvoir de tuer des créatures démoniaques usant de magie et de sortilèges. Cette ultime épreuve symbolise l’accès de Rostam à la plénitude de sa puissance, car seule l’union de la spiritualité, de la sagesse, des vertus guerrières et de la valeur au combat permet de vaincre un être à la frontière du terrestre et du surnaturel. Rostam est le héros parfait, capable, non seulement de couper les têtes, mais également de vaincre sur un autre plan, psychique et spirituel [2].

Le combat tragique de Rostam avec son fils Sohrâb est un autre épisode célèbre. Un jour, on vole Rakhsh. Rostam part à la recherche de son cheval et arrive dans la ville de Semengân, entre l’Iran et le Turân (II, 75-77). Dans le palais du roi, il voit Tahmineh, fille du roi : il l’épouse, passe la nuit avec elle et retourne chez lui sans rien dire de l’aventure (II, 81-83). De cette union éphémère, un fils naît : Sohrâb. Ce dernier grandit et, ayant appris la valeur de son géniteur, veut renverser les rois Key Kâvus et Afrâsyâb pour donner le trône à son père (II, 85-87). Afrâsyâb ourdit alors le piège dans lequel tomberont Rostam et Sohrâb (II, 91) : père et fils s’affronteront sans se reconnaître. Ainsi, Rostam et les siens assiègent un château que Sohrâb avait pris aux Iraniens (II, 127). Voyant l’armée iranienne déployée, Sohrâb demande au chef du château, son prisonnier, le nom des héros iraniens, mais le chef omet de mentionner le nom de Rostam, de peur que Sohrâb ne le tue (II, 135-137). Sohrâb, pourtant, reconnaît les enseignes de Rostam, comme sa mère le lui avait appris (II, 85-87). Ainsi se tisse le piège : la demi-ignorance de Sohrâb, le mensonge compréhensible du chef du château, c’est le destin, écrit au-dessus des hommes par ordre de Celui qui ne change jamais (II, 137 et 139).

Rostam et Sohrâb s’affrontent pour la première fois, mais alors que Sohrâb lui pose la question, Rostam nie être Rostam (II, 147-149). Ils se combattent, et Ferdowsi remarque que dans son trouble et sa passion, l’homme ne distingue pas son ennemi de son fils (II, 149). Dans le duel, il n’y a pas de vainqueur, chacun est épuisé (II, 151), car les deux hommes sont à force égale. Le soir, Rostam, qui ne cesse d’être inquiet, pense au combat du lendemain et évoque sa mort (II, 159). Sohrâb, quant à lui, croit que son adversaire du jour est bien son père (II, 161). Le lendemain, ils se retrouvent et Sohrâb propose à Rostam de faire la fête et lui demande encore une fois s’il est Rostam (II, 161-163) : Rostam dit ne pas vouloir répondre et vouloir combattre (II, 163). Sohrâb jette Rostam à terre, et s’apprête à le tuer, lorsque Rostam, par ruse, lui dit que la coutume n’est pas de tuer son adversaire lorsqu’on a mis une première fois un brave dans la poussière. Sohrâb acquiesce, par sentiment de force, parce que le sort le voulait, ou par grandeur d’âme (II, 163-165). Rostam recourt alors à Dieu. Le héros avait reçu du Créateur tant de force que Rostam lui avait demandé de lui en retirer un peu, pour qu’il puisse marcher normalement sur les chemins (II, 167). Mais après son duel avec Sohrâb, Rostam prie Dieu de lui redonner la force qu’il lui avait retiré, ce que Dieu fait (II, 167). Puis les deux adversaires se retrouvent, et cette fois Rostam, possédant toute sa force, frappe Sohrâb à mort. À l’agonie, Sohrâb regrette de n’avoir pas connu son père (II, 169) et Rostam comprend alors, en voyant les marques de Sohrâb, qu’il a tué son fils (II, 171). Sohrâb dit qu’il voulait la paix, et reproche à Rostam de n’avoir manifesté aucune tendresse (II, 171). Il ajoute : « la chose est faite et devait se faire » (II, 171). Sohrâb accuse le chef de la forteresse, qui lui avait menti sur Rostam (II, 173), et Rostam tente de le tuer, mais il en est empêché par les grands (II, 175). Rostam se lamente (II, 179-181) et enterre son fils dans un simple tombeau creusé dans du bois (II, 187). Quant à Tahmineh, la mère de Sohrâb, elle meurt de chagrin et son âme se rend auprès de son fils (II, 189-193).

En prélude à ce récit, Ferdowsi dit qu’il est « plein de larmes », et que le lecteur au « cœur tendre se remplira de colère contre Rostam » (II, 73). Le premier niveau de l’histoire est certes une tragédie, dont on voit bien les nœuds et les ressorts (machination, mensonge, ignorance, aveuglement), mais il est permis de la lire également sous l’angle d’un développement initiatique de Rostam. En effet, un indice peut, à notre avis, lever le rideau sur un sens profond de l’histoire : Rostam devait tuer son fils, car Dieu l’a voulu ainsi en redonnant, au milieu du combat et à la demande même de Rostam, la force qu’il avait autrefois retirée au héros. Pour comprendre le sens spirituel possible de l’histoire, un élément peut sans doute livrer une clé : au moment de leur rencontre, Rostam et Sohrâb ont été ou sont aveuglés par leur force, et ont voulu ou veulent se passer ou ne pas tenir compte du roi. Juste avant le récit de la tragédie, Rostam avait quitté la cour de Key Kâvus après avoir essuyé ses reproches, tout en revenant par la suite (II, 115-125). Quant à Sohrâb, il veut renverser les rois d’Iran et du Turân (II, 85-87), faisant preuve d’une ambition démesurée et qui viole la norme et la fonction mêmes du guerrier. Autrement dit, tous deux ont voulu (Rostam) ou veulent (Sohrâb) outrepasser leur rôle de pahlavân : Rostam, qui s’est repenti, sera vainqueur, alors que Sohrâb, enferré dans son projet, mourra.

Par ailleurs, Sohrâb est le digne reflet de Rostam : père et fils sont de force égale, comme le montre leur combat, et Sohrâb avait d’ailleurs choisi un cheval comme son père (II, 89). Bref, en tuant son fils, Rostam tue quelque chose de lui-même, et tel est, à notre sens, au moins l’une des significations initiatiques de l’histoire. Sohrâb symbolise en effet une dimension de la personnalité de Rostam : le désir de rompre toute loi et toute hiérarchie, par aveuglement pour sa force. Ce qui le révèle, c’est le parallèle que l’on peut tirer entre, d’une part l’incident mettant aux prises Rostam et Key Kâvus, et d’autre part les prétentions de Sohrâb, voulant renverser les royautés d’Iran et du Turân. Rostam voulait quitter l’Iran, sous prétexte qu’il n’est serviteur que de Dieu, qu’il fait et défait les rois, et que Key Kâvus, au regard de sa bravoure et de ses exploits, n’est qu’un souffle. Rostam se repent finalement de son attitude, et se réconcilie avec Key Kâvus (II, 113-125). Toutefois, ce désir passionnel de rompre avec un devoir et avec son rang persiste en Rostam, et c’est Sohrâb qui incarne cette passion aveuglante. Par conséquent, lorsque Rostam tue Sohrâb, il ne s’agit pas seulement de l’histoire tragique d’un père tuant son fils, suite à un enchaînement fatal de malentendus et d’obstinations. Plus profondément, en tuant son fils, Rostam parfait son initiation en tuant symboliquement l’ambition dangereuse et destructrice qu’il portait dans son âme. Rostam, qui du reste ne consacre qu’un pauvre tombeau à son fils, le suggère peut-être lui-même : il se lamente d’avoir tué son enfant, mais cet enfant avait néanmoins « tourné ses pensées vers la guerre et préparé une armée », et il rendait le jour noir pour Rostam (II, 181). L’aide que Rostam reçoit de Dieu pour vaincre est, sinon la preuve, du moins le signe qu’il s’agit bien d’un combat de nature spirituelle, dont la finalité positive est un perfectionnement intérieur de Rostam. En d’autres termes, l’histoire de Sohrâb et Rostam a deux visages quasiment inverses : le premier est une tragédie, dans laquelle Rostam a le mauvais rôle ; le second est un récit initiatique, qui voit l’ultime triomphe spirituel de Rostam sur son âme passionnelle, et donc l’achèvement de son parcours d’initiation, sa huitième et dernière épreuve purificatrice.



Notes
[1] James R. Russel, « On Mysticism and Esotericism among the Zoroastrians », in Iranian Studies, XXVI, n°1-2, 1993, p. 86.
[2] Selon les soufis de la confrérie Xâksâr, les « sept épreuves » de Rostam correspondent aux sept étapes de l’itinéraire mystique (« soif spirituelle / unification / connaissance / magnanimité / amour / perplexité / anéantissement ») ou aux sept degrés de la pratique initiatique (« âme / nature / poitrine / coeur / secret / caché / le-plus-caché ») : Mohammad Ali Amir-Moezzi, « De quelques interprétations spirituelles du Šâh-nâme de Ferdowsi », in C. Balaÿ / C. Kappler / Ž. Vesel (édition), Pand-o Sokhan. Mélanges offerts à Charles-Henri de Fouchécour, Téhéran, Institut Français de Recherche en Iran, 1995, p. 23.


Extrait de Patrick Ringgenberg, Une introduction au Livre des rois (Shâhnâmeh) de Ferdowsi. La Gloire des rois et la Sagesse de l'épopée, Paris, L'Harmattan, 2009, p. 119-126.