Hokusai - Les chutes d’Amida

Katsushika Hokusai, Les chutes d’Amida, Japon, vers 1833.
Los Angeles County Museum of Art. Source : Wikimedia Commons.

L’estampe Les chutes d’Amida est tirée de la série Circuit des cascades de toutes les provinces. Elle montre une cascade qui se divise en filets et qui jaillit d’une cavité circulaire, dont l’eau est zébrée d’ondulations. A mi-hauteur de la chute, trois personnages – encore un ternaire – contemplent le spectacle : assis sur un surplomb rocheux, ils ont étendu des couvertures pour y disposer leurs affaires. La cavité circulaire est le chaos primordial, l’océan des possibles, le réservoir des énergies divines. La chute d’eau est l’univers différencié qui émane de l’indifférenciation de l’Un. Depuis l’Origine, les mondes se déversent en cascade jusqu’aux frontières invisibles de l’inexistence. Hokusai ne montre pas le bas de la chute, comme si le flot de vie tombait dans des profondeurs inatteignables. Il n’y a pas plus haut que le Vide, mais qu’y a-t-il en dessous de la matière : le yin pur, ou la pure plasticité dont la matière n’est qu’une condensation, et qui demeure insaisissable. L’eau tombe en raison de son poids : elle exprime le principe de densification qui permet de faire naître le monde d’une réalité immatérielle. Pour que la matière puisse exister, il faut que les énergies du Vide s’alourdissent et se cristallisent, sans quoi l’Immatériel demeure à jamais ce qu’il est. La chute tombe sans fin en se renouvelant sans cesse : l’univers est un flux continu, toujours changeant, mais jamais coupé, ni de son origine ni de sa fin. Les hommes sont à mi-hauteur de la chute : ils sont au milieu, entre la naissance de la cascade et son point de chute. L’homme est le moyen terme entre le Ciel et la Terre. Sa fonction est de regarder et d’être : il est témoin, par le corps, la pensée et le coeur. Le pique-nique des personnages traduit une insouciance et un détachement qui sont la vertu du coeur. Le ton de la scène est féminin : l’eau, la rondeur des rochers parsemés de buissons, les cavités, sont associées au yin et à la maternité surnaturelle du Tao. La chute est en arrière-plan de deux falaises, qui évoquent une fente : l’image semble commenter le « Mystérieux Féminin » de Laozi, dont l’huis est la « racine de Ciel-et-Terre » et auquel on puisera « sans jamais qu’il s’épuise » [1]. D’une scène de « déjeuner sur l’herbe », Hokusai fait une rencontre avec la Racine de tout. Les hommes sont sortis de leur mère, mais l’univers est sorti du Vide sans passer par un trou : il y retournera par le même chemin. La cascade remontera à sa source. La peinture, elle aussi, est sortie pour rentrer : heureux qui la regarde avant son départ, et en y contemplant son propre retour.


Notes
[1] Lao-Tzeu, La Voie et sa vertu. Tao-tê-king, chap. 6, traduit du chinois par François Houang et Pierre Leyris, Seuil, Paris, 1979.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'union du Ciel et de la Terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 185-186.