Décaméron de Boccace : les trois premiers contes

Page illustrée du Décaméron, XVe siècle.
Source : Wikimedia Commons.


Note : les références au Décaméron renvoient à la traduction parue sous la direction de Christian Bec (Le Livre de Poche, Paris, 1994).

Rappelons en deux mots l’argument du Décaméron. Lors de la peste qui frappe Florence en 1348, sept jeunes filles (Pampinea, Filomena, Elissa, Neifile, Emilia, Lauretta, Fiammetta) et trois jeunes gens (Panfilo, Filostrato, Dioneo) décident de se réfugier dans une riche villa de la campagne toscane, dans laquelle ils passent dix jours de réjouissances et de paix. Chaque journée est remplie par des fêtes et par des récits que chacun raconte à tour de rôle sur un thème chaque jour différent. Précédé et clos par un prologue et une conclusion de Boccace, le Décaméron est ainsi divisé en dix journées, contenant chacune dix nouvelles. Chaque journée est présidée à tour de rôle par l’un des dix narrateurs, élu roi ou reine de la petite assemblée.

[...]

Au début de la troisième nouvelle, Filomena dit que « l’on a déjà parlé d’excellente manière de Dieu et de la vérité de notre Foi » (I, 3, p. 75-76) : ce qui sous-entend que les deux premiers contes contiennent des indices sur la nature de la sagesse illustrée par l’ensemble du Décaméron et partagée par les dix narrateurs des nouvelles. Nous allons donc examiner l’un après l’autre ces trois premiers contes.

Une spiritualité du coeur
Racontée par Panfilo, la première nouvelle raconte l’histoire de maître Cepparello, un notaire malhonnête, meurtrier, blasphémateur, coléreux, à qui un marchand confia une mission en Bourgogne. Là-bas, il fut logé chez deux frères, des usuriers florentins amis du marchand. Un jour, le notaire tomba malade, mais aucun médecin ne put le guérir, si bien qu’il se trouva finalement à l’article de la mort. Les deux frères furent embarrassés, car la mauvaise réputation de leur invité allait leur attirer toutes sortes d’ennuis. Ayant compris leur crainte, le notaire leur demanda de faire venir un saint homme et leur promit de régler tous leurs problèmes. Un vieux moine, « chargé d’ans de bonne et sainte vie, expert en Ecritures » (p. 61), se présenta au chevet du malade pour recueillir sa confession. Le notaire, concluant une vie de méfaits par de faux aveux, se fit alors passer pour le plus vertueux des hommes : vierge, frugal, généreux avec les pauvres, pieux, honnête. Le plus grave péché qu’il voulut reconnaître, et qu’il avoua en pleurant, fut d’avoir injurié sa maman lorsqu’il était enfant. Le moine lui donna l’absolution, tandis que les deux frères, qui avaient pu entendre toute la scène, n’avaient cessé de rire et se demandaient comment un homme pouvait à se point mourir comme il avait vécu, sans aucune crainte de la mort et du tribunal divin.

Le notaire mourut, et conformément à son souhait, il fut enterré dans le couvent de son confesseur, lequel ne cessa de vanter les mérites du mort et lui offrit des funérailles dignes d’un saint. La réputation de sainteté du défunt grandit à tel point que tout le monde s’en remettait à lui en prière, le vénérait de préférence à tout autre, et l’on « dit que Dieu a fait et fait encore aujourd’hui beaucoup de miracles sur son intercession » (p. 70). Par la force d’une duperie, un scélérat fut transformé en saint. Cette usurpation, qui profita de l’ignorance d’un moine et de la crédulité populaire, eut néanmoins un résultat positif, puisque les gens s’en remettant sincèrement à cet imposteur se voyaient exaucés par Dieu, qui voit la qualité des coeurs sans tenir compte de la fausseté de certains médiateurs de la piété.

Le but de la nouvelle, nous dit son narrateur, est de montrer que l’intelligence humaine est insuffisante « à percer les desseins de Dieu », si bien qu’elle en vient, trompée dans ses jugements, à se servir d’intercesseurs que Dieu a en réalité condamnés à un éternel exil ; « et pourtant, Lui à qui rien n’est inconnu, s’attachant plus à la pureté des intentions du suppliant qu’à son ignorance ou à l’exil du supplié, agit comme s’Il comptait ce dernier au nombre des bienheureux et exauce ceux qui lui adressent leurs prières » (p. 57). Comme toutes les nouvelles, celle-ci se prête à plusieurs interprétations, d’autant que l’ironie du récit laisse entendre plusieurs modes de lecture, à vrai dire plus complices qu’opposés. Nous ne retiendrons qu’un aspect : l’insistance sur la sincérité intérieure, qui compense ou annule des maladresses ou des erreurs objectives.

A première vue, la nouvelle semble être une satire des béatifications, qui octroient à des personnages retors mais rusés une réputation de sainteté. Mais, comme souvent dans le Décaméron, l’intention profonde du conte se situe sur un autre plan, ou plutôt la satire n’est là que pour masquer, parfois pour renforcer et conduire vers le sens décisif du récit. De cette histoire, en effet, il faut surtout retenir que, malgré l’indignité du notaire béatifié, les coeurs purs se voient exaucés par Dieu, qui se préoccupe moins des formes et des ritualismes que de la sincérité des âmes. En opposant l’imposture d’une sanctification et l’exaucement de prières sincères, Boccace montre que la vraie spiritualité repose avant tout sur « la pureté des intentions » (p. 57), et non sur des signes extérieurs de piété et des apparences trompeuses de sainteté. En d’autres termes, l’essentiel n’est pas la vénération des saints, qui peut participer d’une religiosité aveugle et intéressée, mais la foi privée et secrète que l’âme met en Dieu.

Par cette nouvelle, Boccace livre une clé de la voie d’Amour évoquée par l’ensemble du Décaméron. La spiritualité d’Amour, en effet, n’est nullement une piété et une morale sociales, capables de toutes les hypocrisies et de toutes les déviations : elle est, au contraire, une relation directe, spontanée, profonde, authentique, entre l’âme et la présence de l’Amour. Comme nous allons le voir dans les deux nouvelles suivantes, cette voie d’Amour se réfère, non à la religion institutionnalisée, mais à l’Esprit saint. Aussi, repose-t-elle d’abord sur des vertus intérieures et une sagesse du coeur, illuminées par l’Amour et par la Sagesse.

Une foi spirituelle
Dans la deuxième nouvelle, racontée par Neifile, un riche marchand chrétien s’était lié à un juif, riche marchand aussi, nommé Abraham. Le chrétien regrettait que l’âme noble et sage de son ami ignore la vraie foi, c’est-à-dire le christianisme. Aussi le pressait-il de se convertir, ce que le juif refusait avec obstination. Un jour, cependant, il annonça vouloir se rendre à Rome, et décider ensuite de sa conversion, en fonction de ce qu’il verrait là-bas. Le chrétien fut attristé, car il ne connaissait que trop la « vie scélérate et déshonorante » des clercs (p. 72). Après avoir sans succès tenté de convaincre son ami de renoncer à son voyage, il ne douta pas que ce dernier resterait juif après avoir observé les moeurs cléricales.

Arrivé à Rome, le juif vit effectivement la perfidie, la gloutonnerie, le mercantilisme, la prostitution, qui entouraient le vicaire de Dieu, saccageant les biens sacrés et viciant les coeurs. De retour à Paris, il dit vouloir néanmoins se convertir. A son ami stupéfait, il s’en expliqua ainsi : à Rome, il n’avait vu « ni sainteté, ni dévotion, ni oeuvre de bien, ni modèle de vie » (p. 74). Les clercs qui devaient se faire les « piliers et les défenseurs » de la religion chrétienne, lui semblaient plutôt s’ingénier à la tuer et « à la faire disparaître du monde » (p. 74-75). Il ajouta : « je constate, quant à moi, que l’avenir de la religion chrétienne n’est pas du tout celui qu’ils lui préparent, mais que votre foi, au contraire ne cesse de se développer et de progresser en clarté et en limpidité, je crois voir là, à juste titre, la preuve que le Saint-Esprit est le pilier et le défenseur de cette religion, car vraie et sainte entre toutes » (p. 75). Le chrétien emmena alors son ami à Notre-Dame-de-Paris : il s’y fit baptiser, reçut le nom de Jean, et après avoir été parfaitement éduqué dans la foi par des savants, il vécut « en homme bon et juste, menant sainte vie » (p. 75).

La signification de l’histoire est ainsi expliquée par sa narratrice : Dieu ne se soucie pas de nos erreurs qui résultent « d’une incapacité humaine à connaître », et cette bienveillance divine, « en tolérant patiemment les défauts de ceux [les clercs] qui doivent par leurs paroles ou par leurs actes en être le vivant témoignage, et qui oeuvrent en sens contraire, constitue une preuve infaillible de vérité qui doit nous encourager à persévérer avec plus de conviction dans la voie de notre foi » (p. 71). En d’autres termes, l’indignité des représentants religieux prouve indirectement la vérité spirituelle du christianisme, car si la religion n’était pas habitée par la présence de l’Esprit, elle aurait disparu depuis longtemps à cause de la bassesse et des querelles de son clergé.
Cette manière de démonstration n’est nullement absurde, elle révèle au contraire la profondeur de conception de Boccace et la subtilité avec laquelle il présente le contenu de sa sagesse. De cette nouvelle, il faut souligner la distinction qui est faite entre l’Esprit et ses représentants : l’un est immuable et saint, il est la réalité véritable de la religion, celle qui doit être vénérée et connue. Les clercs, en revanche, ne sauraient être confondus avec cet Esprit, dans la mesure où ils sont des hommes, de surcroît corrompus par le pouvoir, le profit et l’hypocrisie.

La vraie religion ne s’identifie pas à ceux qui la manifestent par leur charge et leur vocation. La spiritualité authentique est intérieure, contemplative, mystique et ne peut être jugée du dehors ou à travers des critères étroitement moraux ou rationalistes. Immuable, transcendante, rien ne peut la faire périr, ni dans le monde, ni dans l’homme. C’est ce que nous indique le nom de Jean reçu par le juif converti. Dans la tradition chrétienne, saint Jean est considéré comme l’auteur de l’Evangile le plus métaphysique. Théologien du IXe siècle, Jean Scot Erigène disait de lui qu’il est « l’Aigle mystique » qui, « non seulement s’élève au-dessus de ce qui peut être saisi par l’intelligence et signifié par la parole, mais est transporté au coeur même des réalités qui surpassent toute intelligence et toute signification » [1].

Le Décaméron affirme ainsi la supériorité de l’Esprit sur la lettre, d’une spiritualité intérieure sur l’expression cléricale de la religion. Son anticléricalisme est un moyen de renforcer l’Esprit de la religion, en durcissant le contraste entre le déshonneur des clercs et une vérité inaltérable. L’art initiatique de Boccace met en valeur la spiritualité en s’attaquant à ce qui lui est contraire, puis suggère une voie d’Amour qui n’est pas une religion, avec une vie communautaire, une hiérarchie de clercs et une organisation sociale, mais une spiritualité privée et élective. Tout en s’inscrivant également dans l’Esprit, celle-ci ne prend pas les mêmes chemins que le moine ou le théologien, même si elle mène également à un paradis : au jardin d’Eden, patrie intemporelle et areligieuse de l’Esprit, lieu de fête des narrateurs, et symbole d’un accomplissement spirituel.

« L’universalisme » de Boccace
Racontée par Filomena, la troisième nouvelle de la première journée est exceptionnellement explicite sur un aspect de la foi des personnages : une forme d’universalisme avant l’heure, capable de reconnaître la valeur égale ou analogue des trois monothéismes, et refusant donc le principe ecclésiastique de la supériorité du christianisme.

Un usurier juif, du nom de Melchisédech, vivait à Alexandrie. Il fut appelé un jour par Saladin, fameux souverain musulman du XIIe siècle, dont la noblesse fut même louée par des chrétiens, et qui lui demanda ceci : « J’ai entendu dire que tu es très sage et très expert dans les choses de Dieu ; c’est pourquoi j’aimerais que tu me dises quelle est des trois Lois celle que tu tiens pour vraie : la juive, la sarrasine ou la chrétienne » (p. 76-77). Voyant bien que Saladin lui tendait un piège, le juif répondit par une parabole. Un homme riche avait une bague tellement précieuse qu’il voulut à jamais qu’elle demeure propriété de sa famille. Il s’arrangea pour que ses descendants, à chaque fois, la donnent en héritage à leurs enfants. Il arriva cependant que ce bijou, après avoir passé de main en main pendant plusieurs générations, parvienne à un homme qui avait trois fils, tous également beaux, vertueux et obéissants. Chacun pressait son père de lui léguer la bague, mais celui-ci ne pouvait se décider à choisir son héritier. En secret, il fit exécuter par un bon joaillier deux copies de la bague, si parfaites que l’artisan lui-même avait de la peine à reconnaître l’original. A sa mort, chaque fils reçut une bague, mais chacun crut qu’il avait reçu l’unique bague. Comme les trois bijoux semblaient parfaitement identiques, nul ne put distinguer l’original des copies, si bien que les trois frères ne surent jamais qui était le véritable héritier [2].

Selon cette parabole, chaque religion se croit la seule héritière de la Vérité et dénie aux autres un tel héritage, alors qu’en réalité chacune détient une part de cette Vérité. Les trois fils sont les croyants des trois monothéismes. Le père à l’origine de la famille peut être Adam, père de l’humanité, ou le Verbe, dont tout homme est issu. Le père des trois fils peut être le principe d’union des trois religions. La bague représente une sagesse qui a passé de prophète en prophète et qui remonte finalement à Dieu. Boccace utilise d’ailleurs un symbolisme subtil pour signifier que chaque religion possède une vérité totale. Le cercle d’un anneau manifeste une plénitude et une perfection, selon la signification bien connue de la coupole, image du Ciel. Chaque religion reçoit donc une révélation complète, suffisante pour mener l’homme à Dieu et le faire vivre dans le monde, si bien que chacune se suffit à elle-même et peut se croire supérieure aux autres.

Toutefois, la coexistence de plusieurs religions, supposées chacune légitime et valable, demande de les considérer sous un autre angle, qui ne prend pas uniquement son point d’appui dans une religion particulière, mais dans une réalité divine unique dont chacune offre un témoignage. Comment, en effet, résoudre la contradiction de religions concurrentes, qui croient chacune posséder la vérité au détriment des autres, sinon en les rattachant à une vérité commune à chacune d’elles ? Par conséquent, on peut comprendre de la parabole de Boccace que le christianisme ne saurait revendiquer l’exclusivité de la vérité et de la spiritualité, dans la mesure où le judaïsme et l’islam sont également les dépositaires et les héritiers d’une même source divine.

Cette vision libérale et tolérante était marginale à l’époque, car le discours officiel de l’Eglise reposait sur l’idée de la primauté chrétienne. C’est pourquoi Boccace emploie une parabole, insérée dans un conte, lui-même inclus dans un récit-cadre, pour véhiculer une idée « hétérodoxe » ou malvenue. L’islam était généralement considéré comme une hérésie – Dante a placé le prophète Muhammad en enfer –, et l’art médiéval a représenté le judaïsme comme une femme blessée par sa propre faute, coupable volontaire de n’avoir pas reconnu le Christ comme l’Incarnation du Verbe.

Boccace semble ainsi conjuguer deux perspectives : le christianisme est sa religion de fait, dont il souligne d’abord la valeur spirituelle intérieure, mais elle ne saurait avoir l’apanage de l’Esprit, qui se trouve en tout et qui est à tous, sans qu’il appartienne en propre et exclusivement à qui que ce soit. Or, l’universalité de Boccace n’est pas un vague oecuménisme, elle s’inspire de deux notions religieuses et théologiques précises : d’une part, du jardin d’Eden, patrie originelle de l’humanité ; d’autre part, de l’universalité du Verbe, origine divine des sagesses. Dans le paradis terrestre, il n’existait pas de religion instituée, puisque la première humanité vivait naturellement dans la connaissance de Dieu. Ce n’est qu’après la fin du paradis que les religions apparaissent, et leur développement est parallèle à la diversification des peuples et des nations.

La loi judaïque apparaît avec Moïse, mais avant lui, Abraham s’était déjà consacré au culte monothéiste du Divin. Pour le judaïsme, Abraham est le père du peuple juif et le premier patriarche (Genèse XI, 10-XXV, 11) ; pour le christianisme, le Christ est issu de sa postérité (Romains IX, 5) ; pour l’islam, il est le vrai croyant qui, bien que ni juif ni chrétien, était parfaitement soumis à Dieu (Coran III, 67). Abraham est l’origine d’une multitude de peuples, qui ont été le terreau humain des trois religions monothéistes. Au cours de sa vie, il rencontra un personnage énigmatique, dont la Bible parle peu, et dont Boccace a emprunté le nom pour l’usurier juif : Melchisédech.

Ce nom n’a évidemment pas été choisi au hasard, car il personnifie un aspect du Divin. Citant partiellement la Genèse, saint Paul écrit dans son Epître aux Hébreux : « Melchisédech, roi de Salem [c’est-à-dire roi de paix], prêtre du Dieu Très-Haut » se porta à la rencontre d’Abraham, le bénit, et le patriarche lui offrit « la dîme de tout ». Melchisédech, ajoute-t-il, est « sans père, sans mère, sans généalogie », ses jours n’ont ni commencement ni fin. Il « demeure prêtre pour toujours », et en bénissant Abraham, il affirme sa supériorité [4]. Dans la pensée de l’apôtre, Melchisédech peut être assimilé au Fils de Dieu, autrement dit au Verbe dont le Christ est l’Incarnation. Ce prêtre-roi symbolise ainsi un principe éternel et il préfigure, dans l’histoire biblique, l’avènement de Jésus-Christ – l’Homme-Dieu.

On peut donc comprendre que Boccace se réfère au Verbe en utilisant le nom de Melchisédech. Abraham est le père des peuples monothéistes ; Melchisédech représente la transcendance commune aux trois monothéismes, puisqu’il est une image d’une Divinité qui contient et énonce toutes les religions. Un seul Verbe est à l’origine des religions abrahamiques : elles ont toutes hérité un langage de l’universalité divine. En montrant que les trois monothéismes proviennent d’une même Source, Boccace sous-entend aussi que sa spiritualité partage une même Sagesse, même si elle n’est pas religieuse ou philosophique. Le paradis terrestre est aussi l’essence de la voie d’Amour et des quêtes chevaleresques. En aimant une Dame de Beauté, en cherchant le Graal, le troubadour et le chevalier sont animés par le même désir du paradis que le moine ou – ailleurs – le soufi et le kabbaliste.

En d’autres termes, la tolérance du Décaméron vis-à-vis des autres religions ne se réfère pas à un parti pris laïc ou oecuméniste, à un opportunisme idéologique ou à une libre pensée, plus ou moins contradictoires et anachroniques. Elle est intrinsèque à une sagesse contemplative. Sans rejeter l’adhésion à une religion, elle reconnaît dans les religions connues l’émanation ou l’expression d’un paradis et d’un Verbe uniques. Le juif de cette nouvelle est d’ailleurs réputé « très sage et très expert dans les choses de Dieu » (p. 76). Ce jugement suggère que sa parabole révèle une connaissance plus fondamentale que l’exclusivisme théologique et religieux, qui, par intérêt ou par ignorance, dénigre ou rejette les religions étrangères ou les spiritualités non-conformistes.

Cet « universalisme » de Boccace n’est pourtant pas inédit dans la tradition chrétienne. Dès les premiers siècles, plusieurs Pères de l’Eglise ont nettement affirmé que le Verbe est à l’origine de toutes les sagesses, chrétiennes ou non-chrétiennes, même si les philosophes antiques n’ont connu Dieu que partiellement et imparfaitement. Justin (v. 100-v. 165) reconnaissait que « les stoïciens ont établi en morale des principes justes ; les poètes en ont exposé aussi, car la semence du Verbe est innée dans tout le genre humain. » [5] Dans un texte célèbre, saint Augustin écrivait que « la réalité même qu’on appelle maintenant la religion chrétienne existait jadis, même chez les anciens ; dès les origines, elle n’a pas fait défaut au genre humain jusqu’à ce que vienne le Christ dans la chair ; et c’est alors que la vraie religion, qui existait déjà a commencé à prendre le nom de chrétienne. » [6] L’originalité de Boccace, dont peut témoigner son conte, est de ne préférer aucune des trois religions, de montrer que toutes sont égales au regard du Verbe, alors même que les Pères considéraient le christianisme comme une foi plus accomplie et essentielle que les sagesses antérieures et que le clergé médiéval ne voyait dans l’islam qu’une fausse religion.



Notes
[1] Homélie sur le Prologue de Jean, chap. 1, traduction Edouard Jeauneau, Cerf, Paris, 1969, p. 201 et 207.
[2] Au XVIIIe siècle, l’écrivain allemand Gotthold Ephraim Lessing s’inspira de cette histoire pour écrire sa pièce Nathan le Sage (1779).
[3] Sur les rapports entre le Moyen Age chrétien et le monde islamique : Norman Daniel, Islam et Occident, Cerf, Paris, 1993 ; Dominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure : Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam, Aubier, Paris, 1998 ; Philippe Sénac, L’Occident médiéval face à l’islam. L’image de l’autre, Flammarion, Paris, 2000 ; Dominique Urvoy, Penser l’islam. Les présupposés islamiques de l’«Art» de Lull, Vrin, Paris, 1980.
[4] Epitre aux Hébreux VII, 1-3, traduction Bible de Jérusalem, Paris, Desclée de Brouwer, 1975.
[5] II Apologie VIII, 1, cité par Jacques Dupuis, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, Cerf, Paris, 1997, p. 95.
[6] Retractationum, Livre I, chap. 13, in Saint Augustin, Œuvres. XII. Les révisions, traduction Gustave Bardy, Desclée de Brouwer, Paris, 1950, p. 343


Extrait de Patrick Ringgenberg, Miroirs du Moyen Âge, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 161-170.