Le rire de l'Amour dans le Décaméron de Boccace

Illustration de l'histoire de Griselda (Boccace, Décaméron, X, 10).
Maître de l'histoire de Griselda, Italie, vers 1494.
National Gallery, Londres. Source : Wikimedia Commons.

Note : les références au Décaméron renvoient à la traduction parue sous la direction de Christian Bec (Le Livre de Poche, Paris, 1994).


Deux motifs généraux du Décaméron contrastent fortement avec une attitude et une sensibilité religieuses et ecclésiastiques : la sexualité et le rire. Ils sont chargés, au Moyen Age, d’une lourde ambivalence. Les clercs rejettent la sexualité pour son caractère animal, psychologiquement explosif et spirituellement dispersant, alors que les mystiques, voués à l’ascétisme, bannissent le rire. Si Boccace en fait des moteurs de son livre, ce n’est pas seulement par provocation et par contraste avec l’austérité des théologies ou les pudibonderies des clercs ou d’une classe sociale. Lorsqu’ils sont compris en esprit et en vérité, la perception de la sexualité et l’emploi du rire peuvent être les signes privilégiés d’une sagesse et d’une perspective spirituelles. Alors que l’érotisme et la sexualité peuvent symboliser une relation d’intimité entre l’âme et l’Esprit, le rire témoigne du bonheur de cette intimité. Le rire, chez Boccace, ne divertit pas seulement : il témoigne d’une vérité de l’Amour, d’une union béatifique.

Métaphysique et spiritualité du rire
Les clercs médiévaux se sont longtemps demandés si le Christ avait pu rire. Cette question, apparemment insolite, touche pourtant un point important d’une psychologie de la contemplation. Y a-t-il compatibilité entre les conditions subjectives et culturelles du rire et un état spirituel ? En d’autres termes, le saint peut-il participer à un rire étroitement solidaire d’une nature humaine que sa spiritualité ne nie pas, mais que sa concentration en Dieu transcende ?

La position de l’Eglise vis-à-vis du rire a sensiblement varié au cours de l’histoire. En accord avec une rigueur ascétique ou le hiératisme de son sacerdoce, elle l’a d’abord refusé catégoriquement, puis l’a partiellement toléré, en opérant des distinctions entre le bon et le mauvais rire [1]. Si des clercs ont préféré la gravité au rire et même au sourire, d’autres ont utilisé l’humour pour mieux se faire entendre, capter l’attention de leur auditoire et alléger l’aridité de leurs sermons [2].

Comme tous les phénomènes humains, marqués par les ambivalences nées de la chute, le rire se prête à des interprétations contradictoires, selon son point de vue, sa nature et son objet. Le refus du rire se justifie par une attitude de crainte, de componction et de dignité. D’un point de vue spirituel, l’homme ne doit pas rire pour au moins deux raisons : la gravité de sa déchéance, le mal qui l’environne, lui interdisent l’insouciance ou la légèreté, et ils le forcent au sérieux, à la retenue et à la mesure. D’autre part, si Dieu est amour, béatitude, jubilation, le mystère divin ne rit pas. Sa transcendance est surhumaine et absolue : elle exclut tout sentiment humain, et elle anéantit cette distanciation qu’implique toujours le rire.

Lorsque l’aspect ineffable de Dieu investit l’âme, ou se présente intuitivement à la conscience, il pulvérise toute idée de rire et les conditions psychologiques qui le permettraient. Un moine byzantin du XIe siècle écrivait que la lumière du Saint-Esprit, en se retirant après l’avoir illuminé doucement, laisse dans son âme « le feu de son divin désir qui m’empêche de rire ou de regarder les hommes ou d’accueillir le désir de rien de visible » [3]. Dans la contemplation pure, le rire s’éteint comme une flamme privée de son combustible. Il s’efface au même titre que la tentation du monde ou le goût des contacts humains. Dans l’union à Dieu, le saint n’est plus lui-même : il est dépossédé de son moi, de sa volonté, de sa conscience humaine. Dans cet état, le rire et les larmes sont pareillement dépassés.

Dans une perspective religieuse, le rejet du rire témoigne ainsi d’une attitude d’humilité, d’intériorité, d’introspection. L’absence du rire, chez certains mystiques, préfigure également la transfiguration des émotions humaines dans une Divinité, dont la béatitude ne peut se décrire ni par le rire ni par le sourire.

Cependant, tout est par couple, et Dieu comprend tous les contraires positifs. Le rire manifeste également l’Esprit de Dieu et véhicule un mode de la spiritualité. De cet aspect le Décaméron est le porte-voix à la fois truculent et symbolique. Boccace fait du rire, de la joie et de la fête, le sceau de sa sagesse et une initiation à son intelligence. Pour comprendre la racine métaphysique du rire, dont les Cent nouvelles réverbèrent le mouvement et la consonance, nous citerons un bref passage de La Divine Comédie.

En trois vers, Dante a livré la vérité divine de l’humour. Dans l’ultime chant du Paradis, à l’instant où il plonge les yeux dans la lumière de Dieu, nous est révélée l’origine conjointe du rire et de l’amour :

« O lumière éternelle qui seule en toi résides,
seule tu penses, et par toi entendue
et t’entendant, ris à toi-même, et t’aimes ! » [4]


A l’origine du rire d’amour et de l’amour qui rit de son extase, il y a la conscience que la Divinité a d’elle-même. Celle-ci est toute connaissance et toute béatitude. Transparente à sa lumière, elle est spontanément ivre de son omniscience. Dieu est intelligemment amoureux de lui-même. Il rit de se connaître de manière si absolue. L’ivresse divine est le plaisir d’une Vision qui sait ne jamais s’épuiser et être infiniment comblée par sa nature.

Or cette connaissance implique une sorte d’objectivation au sein de l’Essence. Dieu rit parce qu’il se contemple dans le miroir de sa Divinité. Il jubile en contemplant le secret de sa plénitude. Le rire divin ne fait qu’un avec son propre objet – Dieu –, mais en se voyant comme un homme dans un miroir, Dieu crée le « précédent » métaphysique de toutes les polarisations entre l’objet du rire et le sujet qu’il réjouit. On rit de quelque chose ou de quelqu’un, et on rit parce que l’on prend conscience d’un motif de plaisanterie.

C’est la raison pour laquelle la pure Divinité ne rit pas, car sa réalité est indifférenciée et sans dualité. La Transcendance est inconnaissable, et elle ne peut faire l’objet d’aucun rire. L’Unité divine est solitaire et incompréhensible : elle ne rit ni ne sourit, car elle ne s’extériorise pas, ne s’exprime pas. Rien ne peut communiquer le caractère ineffable de sa béatitude et de son « enstase ». Il faut que Dieu ait une conscience différenciée de lui-même, qu’il se distancie de sa transcendance, pour que résonne un rire fait de mystère et de dévoilement, et que surgissent par la suite, sur les traces de ce premier rire, les joies déclinées par les vies des anges et des créatures.

Le rire divin jaillit donc du Verbe de Dieu, non de sa transcendance. Il émane spontanément d’une auto-conscience de l’Etre. Il est une énergie et un mouvement, associés à l’intelligence que Dieu a de sa beauté. En riant avec lui-même, Dieu engendre en lui une puissance de dilatation et d’extériorisation, un pouvoir d’objectivation et de contemplation, un désir de transfiguration et de métamorphose. La nature du rire humain est de rayonner, d’emporter les autres dans son intelligence des choses, de transformer ses participants. Il en est de même du rire divin. Ou plutôt, il faudrait dire que le rire humain est tel parce qu’il répercute ce qui se passe au tréfonds de Dieu.

On peut alors dire que Dieu a conçu l’univers dans le prolongement de son rire. Le cosmos est l’onde de choc de la jubilation divine. Il est issu de l’extase que Dieu ne voulait pas contenir dans son infinité, et qu’il désira extérioriser à travers la beauté des mondes et leur vibration de béatitude. Comme un homme ne pouvant réprimer son rire, Dieu n’avait d’autre choix que de créer ; en riant seul de sa perfection, il souhaita engendrer des créatures qui rient avec lui. Des anges au premier couple humain, les créatures ont été faites pour rayonner cette ivresse dans leur conscience et leur vie.

Une telle conception se trouve par exemple dans un texte hermétique égyptien des premiers siècles de notre ère. Il décrit la création de divinités comme le résultat d’éclats de rires successifs de Dieu. « Dieu rit sept fois « Ha ha ha ha ha ha ha ». Et pendant que riait Dieu, il naquit sept dieux, qui enveloppent le monde [5]. » Le rire tisse toutes choses, il est immanent à tout. Comme la Divinité est également la finalité du cosmos, il est le paradis qui accueille la mort de chaque être. « Rira bien qui rira le dernier » : le dernier est Dieu, et son rire a toujours le dernier mot.

Le rire éternel est le fruit d’un regard que Dieu porte sur lui-même. C’est pourquoi le rire humain exige une distanciation et de l’intelligence. On ne rit de soi que lorsqu’on sait mettre suffisamment de distance entre sa conscience et son amour-propre, ou entre soi et ce qui prête à rire. Toutefois, alors que ce rire peut être méchant ou stupide, le rire divin est d’une harmonie pure et d’une intelligibilité transfigurante. Il est issu de la vérité même, et il est Vérité.

D’autre part, Dieu est à la fois le donneur de vie de l’univers, et son principe de transformation et d’accomplissement. Il a créé l’univers en faisant de chaque atome un sourire contemplatif. Son rire n’a qu’un seul désir : sauver les êtres et les réintégrer dans l’Amour. Le rire divin a une couleur eschatologique. Pour l’homme, il possède un pouvoir régénérateur, tout comme l’amour divin, qui n’est jamais aveugle, et qui peut être terrible par miséricorde. On se souviendra de ce poème de G. Cavalcanti, où la Sagesse ordonne de mourir en riant : « C’est le rire de cette noble dame qui, de moi se faisant entendre, me dit : "Il te faut mourir" [6]. »

[...]

De fait, on ne s’étonnera pas de la connexion fréquente entre le rire, qu’il soit subtil ou obscène, et des réalités sacrées et spirituelles plus ou moins secrètes. Il suffit de rappeler ici la fonction rituelle du rire dans l’Antiquité grecque – un rire par ailleurs propre aux dieux comme aux hommes et lié à l’hédonisme et à l’ivresse du vin [7]. En associant un rire populaire et une sagesse d’Amour, le Décaméron ne fait que s’inscrire dans une longue tradition littéraire et symbolique. Selon Aristote (384-322), en effet, la comédie a pour origine les chants phalliques improvisés pendant les processions d’un phallus sculpté lors de cérémonies dédiées à Dionysos (Poétique, 1449a). Méthode initiatrice et purificatrice, le rire et le sourire peuvent aussi témoigner d’un accomplissement spirituel. Ils sont un signe de l’être parvenu au paradis, ou contemplant face à face les vérités contenues dans l’infini d’Amour. Le rire montre la face libératrice et extatique de la connaissance.

Le rire du Décaméron est pareillement un rire qui sait et qui purifie. Il est simultanément une catharsis et une sagesse. Sa vocation est de transmettre une illumination et d’enseigner une spiritualité de l’âme. Comme son érotisme, le rire de Boccace, est franc et immédiat : il n’est pas avilissant ou destructeur. Il n’est pas un ricanement stérile et mauvais, ou un rire faux et feint, même s’il utilise parfois des ficelles solides pour mieux répandre la joie ailée de la sagesse et des Muses.

Comme des niveaux de ruses et de déguisements, il y a des degrés du rire dans le Décaméron. Les plaisanteries très terrestres dissimulent un rire plus profond, moins facile à entendre, et même incompréhensible pour certains lecteurs. Si tout le monde peut rire de la comédie des âmes et des corps, tout le monde ne peut pas partager le rire secret du Décaméron, dans la mesure où il émane d’une spiritualité que l’immense majorité des hommes n’a pas atteinte et ne peut imaginer. Il y a un rire bestial, mondain, cérébral, irrationnel, contemplatif. Chacun exprime une culture, un type d’individus, des circonstances et des points de vue plus ou moins particuliers et uniques, généraux et permanents. Les qualités du rire peuvent traduire ou susciter toute une échelle de qualités intellectuelles, d’états psychologiques, de modalités spirituelles de la conscience.

La Divine Comédie fait allusion à des dimensions du rire solidaires d’une connaissance contemplative. Dante monte les degrés du paradis, symbolisés par des planètes puis par des cieux et l’Empyrée. Chaque niveau de cette ascension correspond à une intellection spirituelle qui plonge toujours plus profondément dans le mystère divin. Parvenu au Ciel des étoiles fixes, qui succède aux sept planètes astrologiques, Dante est saisi d’une extase. Sa Dame Béatrice, qui représente sa sagesse immanente, lui dit alors : « Ouvre les yeux, regarde comme je suis : tu as vu des choses qui t’ont donné la puissance de supporter mon rire [8]. » Autrement dit, il est des rires qui ne sont donnés qu’à l’âme pure, car ils impliquent une conscience spirituelle. Au plus haut des cieux, seul le saint peut pleinement rire avec Dieu, car son coeur s’identifie à la pulsation de la Béatitude. En dessous de ce sommet, mais tout de même plus haut que notre misère, se trouve le rire de Boccace. C’est une parole juive qui nous livrera sa motivation : « L’esprit divin ne peut se poser que sur un coeur joyeux [9]. » Les dieux sont aussi des amis de la plaisanterie, dit Platon (Cratyle, 406c.). Plotin mettait en relation la contemplation et le rire : « On plaisante, parce qu’on désire contempler. D’ailleurs les enfants comme les adultes, qu’ils badinent ou qu’ils soient sérieux, semblent bien n’avoir d’autre but que la contemplation [10]. »

Il y a des touches de mélancolie amoureuse et des fragments de tragédie dans le Décaméron. Ils tempèrent ses éclats de rire, et constituent aussi un pôle alchimique de la voie d’Amour. Mais comme l’extase divine est l’origine de l’homme, Boccace rit de tout. Son point de vue se trouve là où la conscience peut rire au diapason de la jouissance divine. Le caractère décapant, complice, murmuré ou raffiné des nouvelles rayonne d’une intelligence libre et désintéressée. Leur rire est sainement bouleversant, sagement revigorant. Il suit les traces de la joie divine, frémissement du cosmos et dynamique de l’Invisible. Le Décaméron rit avec le peuple pour faire sourire l’Esprit derrière un monde de plaisanteries. Le Décaméron a, pour ainsi dire, un rire exotérique et un rire ésotérique : le premier révèle et cache en même temps le second. Le rire profane est le masque d’un rire qui se ressource dans l’âme édénique.

Dante faisait du rire divin le compagnon de l’Amour : tous deux sont co-essentiels à la Divinité. Leur unité métaphysique nous donne le sens profond de la complicité qui existe, dans le Décaméron, entre l’érotisme et le rire. Ces deux dimensions partagent une même signification et une même intention. Comme le rire, l’érotisme procure une ivresse et une libération. L’homme se donne au rire comme à la sensualité. Le rire peut être intelligent, l’amour contemplatif, mais l’un et l’autre mettent en parenthèse ou transmutent l’intellectualisme, la conscience égocentrique, la gravité des lois, la peur de la vie, les doutes et les questions. Dans le Décaméron, le rire et l’érotisme ont le même principe : la Béatitude divine, qui rit de se voir si belle, et dont l’unité est la racine des unions amoureuses.

Un autre point commun les unit : le rire et le désir ne s’expliquent pas. Lorsqu’on veut les intellectualiser, on les étouffe. Analyser une plaisanterie lui fait perdre son aura, son efficacité, sa fraîcheur ou son génie de l’instant. Et qui peut rationaliser la puissance de l’érotisme, sinon celui qui ne la vit pas ? Il y a aussi un rapport étroit entre le rire et l’illumination contemplative : l’un et l’autre sont instantanés et spontanés, et donnent à l’âme une sorte de plénitude d’être, de joie dilatante et d’unité intime. Une intuition intellectuelle ne se réfléchit pas, elle est soudaine et s’impose à toute la conscience. De même, une plaisanterie se comprend en un clin d’oeil : le rire est comme l’illumination de cette compréhension.

L’érotisme et le rire traduisent directement un état qui remonte finalement à l’Etre divin et à sa présence extatique. Or, un état spirituel ne se décrit pas : on ne peut le dire qu’indirectement et symboliquement, par allusion ou par miroir. C’est la raison pour laquelle Boccace transmet une sagesse par le rire, car ce qu’il veut communiquer n’est pas un concept religieux ou philosophique, mais la vie même d’un paradis retrouvé du corps et de l’âme. Et seule la vie peut dire la vie. Le Décaméron narre le bonheur qui appartient à l’âme régénérée, et qui sait combien la bigoterie, le sérieux des philosophes et les petitesses humaines empêchent l’âme de s’ouvrir au courant ascendant du rire divin.

Les fonctions du rire
Le rire du Décaméron poursuit plusieurs buts convergents, imbriqués les uns dans les autres, et qui ont tous part à la sagesse édénique. Il est d’abord une astuce pour attirer un lecteur que rebutent l’austérité religieuse, la tristesse des philosophes et les litanies. Si son livre faisait trop rire, écrit Boccace, « les lamentations de Jérémie, la Passion du Sauveur et les pleurs de Madeleine pourront aisément y remédier » (conclusion de l’auteur, p. 861). Le rire de Boccace se veut une médecine de l’âme : il guérit la mélancolie qui ronge l’âme, fait fuir les pensées sombres qui troublent l’intelligence. Le rire contribue également à la santé du corps, puisqu’une âme sereine et joyeuse influe nécessairement sur l’équilibre physique. En redonnant du bonheur à l’âme, le rire préserve la vitalité du corps et de la psyché ; il nourrit aussi l’intelligence, en lui donnant cette capacité de distanciation, d’ouverture et de souplesse nécessaire à toute vision claire et saine.

Mais si le Décaméron fuit les pleureurs comme la peste, c’est aussi pour revenir à une spiritualité dont il révèle l’intelligence béatifique. Le rire n’est plus alors seulement un moyen de détourner de la religion pour mieux retrouver l’Esprit : il est un procédé d’initiation et une manière d’évoquer la perspective et la dynamique de sa sagesse. Boccace fait rire pour qu’on le prenne au sérieux, et en riant, il désarme toutes les réfutations. On peut facilement se moquer du caractère solennel de la religion, mais comment rire d’une sagesse qui rit ? Et comment réfuter philosophiquement des nouvelles qui ne prétendent à rien d’autre qu’à divertir ?

Ce procédé qui voile le sacré ou le spirituel sous le risible est caractéristique d’une pédagogie initiatique. Celle-ci force le prétendant à la voie à dépasser l’écorce ou la lettre pour atteindre le noyau et l’Esprit. La sagesse d’Amour suppose en effet un déchirement des apparences, une modification des manières de penser et de vivre, de même que la compréhension intérieure des nouvelles exige de dépasser leur enveloppe souvent déconcertante pour retrouver l’intention profonde qui les sous-tend.

Comme un diamantaire sélectionnant les pierres, le Décaméron opère alors une sorte de sélection initiatique de ses lecteurs, une discrimination subtile entre les lectures superficielles, abusées par leur suffisance, et les lectures qui savent percer les secrets du rire. Le plus grand nombre des lecteurs rit sans se douter que les nouvelles dissimulent une sagesse exigeante et réservée, et que le plaisir de la lecture transmet le parfum d’un rire spirituel. Une petite catégorie de lecteurs, en revanche, peut être intriguée et éveillée par l’intelligence du rire. Ces lecteurs se mettront à soulever le voile trop évident des récits, à approfondir les plaisanteries pour y discerner leur signification intime, à décoder les allusions ésotériques de Boccace, et finalement, en sentant les résonances métaphysiques de son rire, à jouir des dimensions multiples des nouvelles.

On peut encore trouver une autre fonction au rire dans le Décaméron : protéger la sagesse de ses railleurs. La religion est une cible facile pour les profanateurs, car sa mission lui impose de s’exposer à tous les regards. Pour préserver la sagesse, la tenir à distance des indignes tout en faisant entrevoir ses trésors à ceux qui en sont dignes, il faut user de moyens aussi peu répandus que la sagesse elle-même, et qui puissent à la fois éloigner les « profanes » et attirer les candidats.

En riant de tout, des hommes comme de la religion, la sagesse du Décaméron préserve sa nature en suggérant ce qu’elle est : elle s’exprime sans parler elle-même ou d’elle-même, et se fait comprendre des uns sans risquer d’être découverte et moquée par les autres. Le rire de Boccace est comme l’enceinte « magique » de la sagesse, une muraille tantôt de pierre, tantôt de verre : pour les êtres ignorants de l’Amour, ce rire apparaît comme un haut mur opaque, qui ne laisse rien voir de la sagesse et interdit toute entrée ; pour les amoureux potentiels, en revanche, il se transforme en mur de verre, dont la transparence laisse voir les jardins de sagesse et illumine de la lumière même de l’Amour.

[...]

Quelles que soient sa nature et ses fonctions au long des Cent nouvelles, le rire est en définitive la clé du Décaméron. Instrument purificateur de l’Esprit, il est aussi la preuve d’une béatitude et d’une intelligence paradisiaques, dont jouissent les dix narrateurs des nouvelles. Par là même, le rire du Décaméron entend aussi suggérer la vraie nature de l’homme. Car si le rire est « le propre de l’homme » [11], c’est aussi parce que l’homme est fait à l’image de Dieu. Résonnant encore du paradis terrestre, le rire du Décaméron témoigne autant d’un amour de l’intelligence que d’une intelligence de l’Amour. A travers une écriture iconoclaste, Boccace ne fait que défendre la dignité de l’homme. Il propose une vision du monde qui n’ignore rien des défauts humains, mais qui les transfigure dans la vérité d’une humanité à la fois charnelle, passionnée et spirituelle. Son rire libéral et généreux est plus proche de l’Esprit que le pharisaïsme. Il échappe aux pédants, aux jaloux, aux théoriciens et aux faiseurs, mais il se fait entendre sans peine des gens modestes, sans complexes, naturels, parmi lesquels se trouvent les âmes prédisposées à l’Amour par leurs bonnes dispositions. Les bigots passeront, l’Esprit non. L’acuité amoureuse de la sagesse rend l’âme facétieuse comme un enfant, subtile comme un fils de l’Esprit.

Comme Dante, qui appela son oeuvre une comédie parce que tout s’achève dans l’harmonie divine, Boccace rit de tout pour dire que la sagesse est partout là où est l’homme. Elle est immanente à l’âme et elle peut se lire dans toutes les humanités. Mais rire avec l’Amour ou rire en Dieu demande un anoblissement et un sacrifice de l’homme. On ne rit bien que lorsqu’on a été au bout de la vocation humaine et que l’on est rendu pur et intelligent par la Dame. La sagesse de Boccace peut faire rire du rire même de l’Esprit, mais on ne l’entend que dans un coeur mort d’Amour.

Deux types d’êtres peuvent rire spontanément, sans arrière-pensée : l’enfant, qui ne connaît pas la malice de l’âge adulte, ou le saint, qui n’ignore rien de l’homme, mais qui connaît suffisamment Dieu pour sourire à l’unisson de l’Esprit. L’ego est la source des malheurs comiques des hommes. La joie véritable naît dans l’âme lorsque cet ego s’efface dans l’intériorité spirituelle. Si le rire peut symboliser une telle illumination, c’est qu’il succède à la souffrance d’une catharsis et d’un accouchement d’Amour.

Le Décaméron fait voir le monde dans le miroir de désir et d’extase de son Créateur. Il offre une exégèse jubilatoire des passions et une herméneutique amoureuse de l’âme. Au nom du même Amour, il s’attaque aux vices et au clergé, pour mieux dégager la sagesse de ses gangues de contrevérités et de contrefaçons. Le rire spirituel est un délégué et un mode de l’Amour. Il est chargé de dévoiler les idoles qui font prendre le faux pour le vrai, l’extérieur pour l’intérieur, le superficiel pour l’essentiel. Pour l’homme spirituel, un tel rire est une pluie bienfaisante, mais pour l’hypocrisie religieuse, il est du sel sur la plaie.

Tout ce qui n’est pas Dieu peut être brûlé et transmuté par le rire : les tartuferies, les despotismes, les duplicités et les roueries de l’ego, bref tout ce qui fait le vrai cocasse de l’homme et ses fausses tragédies. Se moquer des vanités humaines, c’est relativiser l’homme, déjouer son orgueil, exorciser ses prétentions. C’est aussi, et simultanément, rappeler que la béatitude divine est la seule réalité, et que l’homme n’a d’autre issue que cette réalité toute proche. Amener l’homme à rire de soi est une propédeutique à la sagesse, de même que la confession des péchés est, sur un mode plus grave, une réconciliation spirituelle.

Dieu a deux rires : l’un est créateur, l’autre transformateur ; l’un a créé le monde, l’autre le ramène à Dieu. Comme Dieu est un, ces rires sont une seule énergie que l’homme peut et doit entendre un jour ou l’autre pour connaître et aimer la Sagesse. Le Décaméron entraîne le lecteur dans le sillage de cette énergie pour, dans son mouvement, rire du monde, épouser l’Amour, s’ouvrir à la Sagesse. Sa métaphysique invite à retrouver le rire qui a créé les hommes et qui transfigurera tout à la fin des temps.

La faute d’Adam et d’Eve est une faute heureuse (felix culpa) : elle a entraîné le déclin du monde pour que le monde se réjouisse de retrouver le paradis. Du malheur des hommes, Boccace en voit surtout le dénouement édénique. Dieu a chassé l’homme du paradis, mais il lui a aussi permis d’en rire au nom de son retour à Dieu. Le rire a sa providence : il préfigure la destinée transcendante de l’homme et ses retrouvailles avec le Bien. Il rappelle l’innocence du paradis, que l’âme porte en elle comme un continent à redécouvrir. C’est la gloire du Décaméron de faire comprendre cela à travers l’éclat de ses rires, et de donner, dans une même connivence, les meilleures salutations du paradis.



Notes
[1] Thérèse Bouché et Hélène Charpentier (textes réunis par), Le rire au moyen âge dans la littérature et les arts, Presses Universitaires de Bordeaux, Bordeaux, 1990 ; Jacques le Goff, « Rire au Moyen Age », in Un autre Moyen Age, Gallimard, Paris, 1999 ; Jean Verdon, Rire au Moyen Age, Perrin, Paris, 2001. Sur le genre de la farce, omniprésent dans le Décaméron, voir Bernadette Rey-Flaud, La farce ou la machine à rire. Théorie d’un genre dramatique (1450-1550), Droz, Genève, 1984.
[2] Voir l’anthologie de textes médiévaux publiée par Albert Lecoy de la Marche et Jacques Berlioz, Le rire du prédicateur, Brepols, Paris, 1999.
[3] Syméon le Nouveau Théologien, Hymnes, n°XVIII, traduction Louis Neyrand, Tome II, Cerf, Paris, 1971, p. 81.
[4] Paradis, Chant XXXIII, vers 124-126, traduction Jacqueline Risset, GF-Flammarion, Paris, 1992, p. 313.
[5] Kosmopoiia de Leyde, cité par A.-J. Festugière, La révélation d’Hermès Trismégiste. Tome I. L’astrologie et les sciences occultes, Les Belles Lettres, Paris, 1983, p. 300.
[6] Rimes, XIX, traduction Christian Bec, Imprimerie Nationale, Paris, 1993, p. 85.
[7] Marie-Laurence Desclos (direction), Le rire des Grecs. Anthropologie du rire en Grèce ancienne, Jérôme Millon, Grenoble, 2000.
[8] Paradis, chant XXIII, vers 46-48,p. 219.
[9] Talmud de Jérusalem, Soukka 5, cité par Victor Malka, Proverbes de la sagesse juive, Seuil, Paris, 1994, p. 102.
[10] Ennéades, III, 8, [1], traduction Emile Bréhier, Les Belles Lettres, Paris, 1954, p. 154.
[11] Aristote, Partie des animaux, III, 10 et Rabelais, Gargantua, Aux lecteurs.


Extrait de Patrick Ringgenberg, Miroirs du Moyen Âge, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 229-243.