Sousan Khayam : artiste photographe iranienne

Femme du golfe Persique (Iran).
Photographie : Sousan Khayam (droits réservés).

Note : Ce texte est une introduction à la série de photographies réalisées par Sousan Khayam en Iran, dans les régions du golfe Persique, et exposées en janvier-février 2013 à la galerie Mekic (Montreal).


Contours d’un regard
Le travail photographique de Susan Khayyam s’inscrit dans trois points de vue fondamentaux. Elle s’intéresse d’abord à des régions ou des populations peu connues en Iran, très loin des grands centres urbains et de fait volontiers délaissées par les pouvoirs centraux, et dont le mode de vie, peu ou pas industrialisé, est encore enraciné dans un tissu culturel ancien, en dépit des évolutions sociales contemporaines. Elle affectionne en particulier les régions frontières ou à la croisée de plusieurs espaces anthropologiques et culturels : que ce soit les Turkmènes au nord-est de l’Iran, situés à la charnière du plateau iranien et des immenses espaces autrefois nomades de l’Asie centrale, ou du Golfe persique, lieu d’échange et de circulations commerciales et culturelles depuis des millénaires.

Susan Khayyam accède ensuite à un monde féminin qui, en Iran, demeure mal connu et très peu photographié, en raison même des codes sociaux islamiques. Ses images révèlent donc le plus souvent, sans aucun voyeurisme mais avec une empathie évidente, une réalité intime, voire secrète, inaccessible aux hommes, et dont les mille détails – évidents ou imperceptibles – sont difficilement enregistrables par le regard et la patience du photographe.

Enfin, Susan Khayyam offre dans ses images une vision qui associe subtilement, et à différents niveaux de perception, une forme de réalisme poétique, un témoignage ethnographique, et une réflexion sur l’humain, son temps, son espace, sa manière de vivre, ou son environnement matériel et psychologique. La critique sociale n’est parfois pas loin : solitude, dureté de l’existence, monotonie des conditions de vie, misère culturelle, pauvreté, transparaissent dans plusieurs images, sans que ces notations participent d’un naturalisme pesant ou d’une volonté démonstrative de dénonciation.

Il faudrait évoquer aussi une sensibilité spécifiquement iranienne qui donne à nombre d’images leur atmosphère, leur orientation de sens, leur pouvoir de réflexion. Depuis des siècles, la culture iranienne, et principalement sa poésie et sa musique, vit de métaphores et de symboles : tout est dit, mais en de multiples jeux de miroirs, de silences explicites, de références polyvalentes, d’ouvertures et d’horizons. Il s’ensuit que les oeuvres iraniennes – picturales, poétiques – offrent une harmonie apparente, mais qui voile plusieurs niveaux cachés de profondeurs. Elles sont aussi volontiers l’expression d’un état d’être : l’esthétique ne fige pas le regard ni ne paralyse l’interprétation, elle est comme la résonance, vivante de symboles et de métaphores, d’une plénitude de sentiments. De cette sensibilité, les images de Susan Khayyam ont aussi hérité un art de voir et de faire voir : ce qu’il y a de plus visible en elles est comme la tenture de dimensions plus essentielles. Le sens est aussi donné sans être forcé ou imposé, et l’image fonctionne même comme un miroir existentiel, dans lequel chacun est renvoyé à sa propre capacité de voir et de se situer.

Femmes iraniennes du golfe Persique
Le précédent travail de Susan Khayyam, remarquable, sur les Turkmènes offrait de précieuses notations sociologiques et ethnographiques tout en parlant, par un noir et blanc aux textures puissantes et variées, d’un mode de vie à la beauté rude, souvent précaire, marginalisé, voire menacé. Dans ce travail sur le Golfe persique, elle adopte un point de vue analogue, mais plus resserré encore sur les visages, les fondamentaux de la vie, les éléments naturels primordiaux (mer, roche, sable, ciel, animaux). Elle s’est concentrée sur les villes côtières de Bandar Abbâs et de Minâb et l’austère île de Qeshm. Si la zone a été partiellement industrialisée, le mode de vie est encore axé sur la pêche, traditionnelle depuis des millénaires, rythmé par les contraintes de la nature, et encore fortement modelé par des coutumes et traditions plus ou moins ancestrales.

Cette série d’images se présente comme une suite de portraits féminins, qui par leur densité et leur unité de regard montrent tout un monde. Certaines images ont capté des moments fugitifs, d’autres sont des portraits plus posés, mais dénués de tout artifice. La beauté est omniprésente, mais nulle part tape-à-l’oeil, complaisante et artificieuse. Le discours sociologique que l’on peut déceler ici ou là ne surchargent jamais les partis pris esthétiques, ni la profonde subtilité du regard. D’un point de vue thématique et sémantique, les images proposent une forme d’inversion de la vision. Si les femmes sont partout présentes dans la société iranienne, le monde public et politique est toujours majoritairement représenté par l’homme. Or, en ne montrant que des femmes (les hommes, lorsqu’il y en a, sont à l’arrière-plan), Susan Khayyam donne à ce qu’il y a de moins visible ou de plus difficile à percevoir la première place, à la fois visuelle et symbolique. Les images de femmes mariées portant le masque traditionnel du Golfe – le borqe – sont même comme la métaphore de l’oeuvre photographique : capter l’essence d’un regard au coeur du visible, ou par-delà les voiles ou les illusions des apparences. Dans ces images, en effet, le visage est caché, si bien que les yeux concentrent toute l’attention : et dans ces yeux, pourtant petits sur l’ensemble de l’image et jaillissant de l’ombre, tout est dit et tout se voit. Les photographies reposent également sur une dynamique de contrastes, explicites ou implicites : la splendeur colorée des vêtements s’oppose à la couleur monotone ou fade des roches, des murs ou des nattes ; la beauté des visages – des sourires, des poses, des gestes – contraste avec des conditions de vie que l’on imagine difficiles et démunies. Les images sont encore riches de rapports fondamentaux, mis en valeur par la précision des cadrages et les choix visuels : la beauté féminine, la maternité, la permanence du quotidien, les couleurs, la mer sont naturellement, symboliquement et/ou culturellement liées, et ces interconnexions donnent aux images une assise et une profondeur.

Un trait notoire de l’esthétique est une épure du visible, et donc une forme de simplification et de purification du regard. L’environnement est réduit à ses traits essentiels : des nattes, des rochers, un mur. Les éléments plus complexes (voitures, constructions) sont relégués dans un arrière-plan flou qui semble les dématérialiser, comme pour insister sur l’essentiel : les êtres, et la permanence d’une humanité, avec ses joies et ses difficultés. Il en est de même de l’espace et du temps. L’espace : dans des images centrées sur les visages et les attitudes, il se réduit à une ligne d’horizon, à quelques éléments de végétation, à une mer tranquille. Le temps : il est subtilement indiqué par le sable s’écoulant des mains d’une jeune fille, par les filets empilés, par la vente dans le bazar, par un bébé dans les mains de sa mère. L’espace-temps est à mille lieux d’Internet, des téléphones portables, de la complexité moderne, des loisirs à foison. Les images nous ramènent à une temporalité encore déterminée par la nature et par une économie élémentaire, et nous inscrivent dans un espace non moins fondamental – l’horizon humain au centre d’un axe terre-ciel. L’image d’une femme debout à la proue d’une embarcation sur la plage, regardant une mer calme piquetée de bateaux, l’illustre bien. Ce « portrait de dos » offre plusieurs lectures : il peut évoquer l’ennui calme d’un mode de vie, la solitude et l’attente, comme la contemplation d’un espace de rêve et d’un désir d’évasion. Il peut résumer aussi un humanisme visuel : la femme joint le ciel et la terre, et contemple dans la mer et dans l’horizon le voyage de la vie.

La vie des femmes du Golfe persique est ainsi racontée par touches visuelles, avec cette pudeur qui permet de souligner la beauté – les couleurs éclatantes des vêtements – au sein d’une vie sans artifices ni ostentations. La vie là-bas n’est pas idéalisée, juste évoquée dans ses contrastes, mais en donnant à voir d’abord, au nom de l’amour d’un regard, la splendeur des sourires et la noblesse des attitudes.


Patrick Ringgenberg



Golfe Persique (Iran).
Photographie : Sousan Khayam (droits réservés).