Les "fâl" de Hâfez en Iran

Le tombeau de Hâfez à Shirâz, édifié en 1934 sur une pierre tombale du XVIIIe siècle.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2014)

Note : ce texte est un extrait d'un article inédit consacré à l'usage oraculaire de la poésie de Hâfez en Iran.


Hâfez de Shirâz est le poète le plus célébré d’Iran [1]. Né et mort à Shirâz, dans l’actuelle province du Fârs, il a laissé en héritage un ensemble (un divân) de près de 500 poèmes lyriques ou ghazal, dans lesquels se conjuguent l’amour et la mystique au travers d’un langage à l’allure le plus souvent non-religieux. De sa vie, pourtant, on ne sait presque rien : né vers 1315/17 ou en 1325, mort sans doute en 1390 (en tous les cas avant 1392), on ne possède aucune information sur les parents, l’éducation, les études, le lieu de résidence, les enfants ou le métier du poète. Il a fallu plus d’un siècle pour que ses poèmes, dispersés, soient réunis et que soit établi le « divan de Hâfez », qui trône aujourd’hui dans toutes les bibliothèques iraniennes. Le plus ancien manuscrit connu du divan date de 1404, on commença à assembler les manuscrits des poèmes en 1501, et au cours du XXe siècle plusieurs éditions critiques du divan ont été réalisées, présentant des différences plus ou moins sensibles entre elles.

Depuis l’époque safavide (XVIe siècle) jusqu’à nos jours, le divan de Hâfez est employé comme un livre d’oracles et de conseils spirituels. Cette consultation s’appelle, en persan, un « fâl », c’est-à-dire « présage, augure, la bonne aventure, sort, destin », selon le Dictionnaire persan-français de Gilbert Lazard (1991). Hâfez lui-même a évoqué le fait de prendre l’augure : « Ne quitte pas Cette porte par désespoir, prends l’augure [bezan fâli], / il se pourrait que le tirage au sort tombe sur notre nom [2]. » « Mes yeux au visage de l’échanson, mes oreilles aux mots de la harpe, / j’en tirais un bon augure [fâli…mizadam] par œil et par oreille » (Ghazal 313, beyt 4). Dans la société iranienne passée ou présente, les fâl de Hâfez s’inscrivent dans différents types de divination : « l’interprétation de mouvements corporels involontaires (éternuements, tics, démangeaisons, etc.), l’observation du comportement des animaux, la divination par le jeu de cartes (fâl-e waraq) ou les pois chiches ( fâl-e noḵod), la bibliomancie (par exemple le fâl-e Ḥâfeẓ), la divination avec des miroirs ou des lentilles (âʾîna-bînî), l’observation du foie d’un animal tué (jegar-bînî), la divination au moyen de la flamme d’une lampe, etc. » [3] Dans l’Iran d’aujourd’hui, toutefois, et malgré le recours fréquent à la voyance et à différents types de divination (tarot, marc de café, numérologie, etc.), malgré la présence d’horoscopes dans des journaux (plus sapientiels que prédictifs, cependant), la consultation du divan de Hâfez est le moyen oraculaire le plus répandu, le plus populaire, le plus consensuel aussi.

Aujourd’hui, la prise des fâl peut varier plus ou moins selon les provinces, mais un auteur iranien, le Dr Ruholâ Mînî, en présentait ainsi une synthèse générale :

La consultation des fâl [fâlkhwân] et le tirage d’un ghazal en vue d’un fâl suivent des traditions et des conditions établies. On ne prend pas des fâl avec un livre incomplet ou dont les pages sont déchirées. Prendre plus de trois fâl pour une seule personne, c’est manquer de respect envers Hâfez. La consultation de fâl dans le divan est semblable au maniement d’un livre sacré. On s’assoit en direction de la qibla [4] [normalement on effectue d’abord des ablutions [5]. Ensuite, après s’être assis face à la qibla, et avant que le consultant du fâl [sâheb-e fâl] ne formule un vœu et ne tire le fâl, on récite à voix basse la fâtiha [6] ou de courtes sourates du Coran, ou on prononce au moins trois salavât [7], et l’on dédie à l’esprit de Hâfez la récompense spirituelle de leur lecture], puis le consultant du fâl formule un vœu, et d’ordinaire les yeux fermés et avec son index, il signale une page et ouvre le livre. Le ghazal contenant le fâl, c’est-à-dire le premier ghazal sur la page, se trouve à droite. Si le ghazal commence à la page précédente, on tourne la page et on lit depuis le premier distique du ghazal. Le ghazal qui vient tout de suite après est appelé le « témoin du fâl» [shâhed-e fâl] [et le premier distique, ou certains troisième ou septième distiques, ou les trois premiers distiques de ce ghazal, sont lus, à titre de complément, à la suite du ghazal fondamental ]. [8]

Aujourd’hui, la prise élémentaire du fâl se fait en tenant le livre de Hâfez dans les mains, et en l’ouvrant après avoir formulé intérieurement un vœu ou une question. Des gens prononcent parfois, avant ou après la formulation du vœu, la première sourate du Coran (fâtiha), un salavât, c’est-à-dire une formule de salut sur le Prophète Muhammad et sa famille (« Allâh homma sale ala Mohammad va ale Mahommad »), ou la formule « Au nom de Shâkheh Nabât [ou Shâkh-e Nabât], si tu [Hâfez] l’aimes, réponds-moi ! », qui évoque une femme que, selon une croyance populaire sans fondement historique, Hâfez aurait aimé. La culture des fâl se trouve partout. Des vers de Hâfez sont par exemple publiés chaque jour dans le quotidien Hamshahri. Des vendeurs présentent dans des paniers des poèmes imprimés sur des feuillets et clos dans des enveloppes ; contre une petite somme d’argent, on prend au hasard une enveloppe, et parfois c’est un oiseau dans une cage qui saisit l’enveloppe. Avec le développement technologique des années 2000, les fâl de Hâfez se sont déployés sur tous les médias électroniques : il existe plusieurs applications pour téléphone portable [9] et plusieurs sites Internet proposent, souvent avec d’autres moyens de divination, des fâl de Hâfez [10]. Ce goût pour les « fâl-e Hâfez » (les « fâl de Hâfez ») s’inscrit dans une vénération unanime pour la poésie de Hâfez. En librairie, son divan se décline en de multiples éditions : volume de poche ou grand livre luxueux, ornés de peintures ou de calligraphies, éditions érudites ou jeux de cartes, sans parler des études nombreuses dédiées au poète et régulièrement publiées. Les conférences, les débats, les émissions télévisées ou radiophoniques consacrées à Hâfez abondent et la bibliographie sur le poète est colossale.

Cette pratique des fâl de Hâfez peut être rattachée à la bibliomancie, à l’utilisation divinatoire ou oraculaire de livres au statut plus ou moins sacré et symbolique . « Les Grecs étaient familiers du sortes Homericae et les Romains du sortes Vergilianae, c’est-à-dire la pratique qui consistait à ouvrir au hasard, sous l’inspiration des Muses, un livre de poésie et à prendre les premiers mots qui tombaient sous le regard pour un présage immédiat. La bibliomancie se pratiquait aussi chez les Juifs – c’est ainsi qu’on peut parler de sortes Biblicae. » [11] Saint Augustin (354-430) avait évoqué une telle pratique dans ses Confessions (Livre IV, chap. 3), dans un dialogue avec le médecin Vindicianus sur les prédictions astrologiques :

Et, comme je lui demandais à quoi tenait donc le fait que bon nombre de ces prédictions-là se soient avérées, il [Vindicianus] répondit, comme il put, que cela tenait à la vertu du sort, vertu partout répandue dans la Nature : en effet, du recueil d’un poète quelconque – qui dans son poème vise tout autre chose ! –, tel vers, au hasard d’une consultation, pouvait souvent se trouver en étonnante consonance avec telle affaire ; il ne fallait donc pas non plus s’étonner, disait-il, si l’âme humaine, par l’effet d’une inspiration d’en haut, inconsciente même de ce qui se passe en elle, pouvait faire entendre, par l’effet non de l’art, mais du sort, une parole en harmonie avec la situation et les actes du questionneur [12].

En islam, il existe également une tradition de bibliomancie ou rhapsodomancie (kur‘a [13]), pratiquée avec le Coran ou avec le Sahih d’al-Bukhârî (810-870), l’un des six recueils canoniques de hadiths. Elle consiste en l’interprétation de versets coraniques ou de hadiths tirés au sort. Prototype des fâl de Hâfez, la consultation oraculaire du Coran ou du recueil d’al-Bukhârî s’inscrit dans la tradition de l’istikhâra [14], consistant à demander à Dieu une inspiration, soit à travers un rêve (ru’yâ) soit à travers la bibliomancie, afin de prendre une décision dans des choix ou des circonstances difficiles.

Dans le monde musulman, les fâl de Hâfez constituent, par leur ampleur et leur constance, un phénomène tout à fait unique, et l’on pourrait même se demander si, dans une culture autre que musulmane, existe un tel rapport entre un livre de poésie, une identité culturelle, une pratique sociale et une spiritualité. La tradition des fâl de Hâfez est en effet exceptionnelle par ses implications à la fois historique, culturelle, spirituelle, linguistique et psychologique. Au cours de l’été 2013, à Téhéran, j’ai pu mener, avec une vingtaine de personnes, une série d’entretiens le plus souvent informels mais parfois aussi menés – lorsque cela était possible ou lorsque les circonstances le permettaient – sur la base d’un questionnaire. Les personnes concernées, âgées de 25 à 55 ans, hommes et femmes en proportion égale, appartenaient toutes à un milieu musulman éduqué, bourgeois et citadin. Pourquoi fait-on des fâl, qu’en espère-t-on et qu’en retient-on, quelle interprétation en fait-on, pour quelle conséquence et pour quel but ? Et aussi : la pratique des fâl est-elle solidaire d’une croyance et / ou d’une pratique religieuses, est-elle liée à une croyance au déterminisme, dans quel contexte social et familial se font les fâl ?

Ces différentes questions, bien que liées, pourraient donner lieu chacune à une enquête et une étude spécifiques, qui mettraient au jour, non seulement une certaine pratique oraculaire, avec ses ressorts psychologiques et ses contextes de croyance, mais, plus profondément, un vécu proprement iranien de l’islam, la diffusion par la poésie d’idées soufies dans la piété et la culture, ou le rapport à la mémoire poétique comme structure et mode de transmission sociaux et identitaires. Dans cette perspective, une riche étude anthropologique pourrait également être menée afin d’examiner, à plus large échelle (province, voire pays entier), comment Hâfez est perçu et utilisé au sein de différents milieux sociaux, comment la pratique du fâl est reçue et s’inscrit dans les particularités régionales et sociales des vécus culturels et religieux. Mon enquête succincte, limitée à un milieu urbanisé et éduqué, suggère que les fâl sont pratiqués plus volontiers par les anciennes générations (40 ans et plus aujourd’hui) que par les nouvelles, plus par les femmes que par les hommes, alors que, parmi les pratiquants des fâl, le niveau ou le type de formation (littéraire, scientifique, apprentissage) importent peu. D’un point de vue historique, et dans la mesure de la documentation disponible, il serait intéressant de suivre au cours du temps, et aussi loin que le permettent les investigations, la réception et les ressorts sociaux, culturels et spirituels des fâl de Hâfez.

Les résultats de notre enquête, que l’on ne peut qualifier que de provisoires et de préliminaires pour un échantillonnage aussi faible et socialement aussi restrictif, montrent une diversité des réponses, mais également des constantes. Les raisons de tirer un fâl dans le divan diffèrent volontiers : on ouvre le livre de Hâfez avant de faire un choix difficile, pour confirmer un choix déjà fait, pour connaître l’évolution positive ou négative d’une situation, pour évaluer la fiabilité d’une personne rencontrée ou familière, ou de manière plus générale ou plus vague pour recevoir un hâl, c’est-à-dire une parole de sagesse suscitant un certain état d’esprit. En bien des cas, le terme de « divination » est mal approprié, car du divan du poète on cherche moins des prédictions qu’une inspiration, moins une divination qu’une forme de conseil personnalisé. Le tirage au sort, comme la prise en compte du poème tiré au sort, s’effectue avec différents degrés de sérieux et d’implications. Toutes les personnes croient en l’efficacité du procédé (on ne saurait tirer un fâl par simple amusement, nous a-t-on assuré, car dans ce cas le divan ne « répondrait pas »), mais la prise en compte du résultat du fâl varie : certaines personnes ont pris des décisions importantes (mariage, études) sur la base ou au moins en tenant compte d’un fâl de Hâfez, d’autres au contraire ont tiré un fâl pour recevoir surtout la confirmation d’une opinion ou d’un choix déjà effectué, d’autres encore ne considèrent le fâl que comme un élément parmi d’autres dans leur décision. Toutes les personnes interrogées estiment que les fâl de Hafêz répondent presque toujours ; les augures jugés peu intelligibles sont expliqués diversement, soit parce que le poème lui-même, en raison d’un mot ou d’une tournure, est peu clair, soit parce que la pensée de la personne prenant le fâl est confuse, en quel cas l’obscurité du fâl est comme le miroir de la pensée troublée du preneur de fâl, soit parce que le vœu ou la question sont trop complexes pour que le divan puisse y répondre clairement, soit encore que le divan de Hâfez – pour des raisons mystérieuses – ne veuille pas s’exprimer. Mes interlocuteurs attribuent l’origine des réponses ultimement à Dieu, et de manière plus vague à l’esprit du poète ou à la « magie des poèmes », et tous ont évoqué une relation vivante, intime et sincère avec le divan ; aucun n’a considéré la prise des fâl comme un jeu du hasard ou un « test de Rorschach » poétique, voire un amusement sans conséquence, et nul n’a avancé une explication psychologique (par exemple la synchronicité de Carl Gustav Jung) pour éclairer cette pratique.

Si les Iraniens pratiquent des fâl pour des motifs, dans des circonstances et pour des résultats différents, on remarque cependant des constantes dans cette pratique : les personnes croient en Dieu, même si elles ne sont pas pratiquantes, et même si leur conception de Dieu ne répond à aucune précision théologique, s’inspirant fréquemment d’une conception mystique qu’elles puisent chez d’autres auteurs persans tels que Mowlânâ ou Rumî (1207-1273), à l’origine des Mevlevis ou « Derviches tourneurs » ; elles préfèrent également utiliser le divan plutôt que le Coran, jugé difficile à comprendre, écrit dans une langue étrangère, et dont la tonalité est au yeux de plusieurs interlocuteurs par trop légiférante, voire menaçante ; elles considèrent les poèmes de Hâfez comme un trésor spirituel iranien, qui parle plus directement et intimement à leur conscience. Apparaît de fait, derrière la pratique oraculaire et en filigrane de celle-ci, un rapport étroit, plus ou moins conscient, entre l’usage et l’intelligence de Hâfez, et une configuration identitaire propre à la culture iranienne. Couronnement d’une longue tradition poétique, les poèmes de Hâfez proposent en effet un monde de symboles et de métaphores, interprétables différemment, mais manifestant le plus généralement une orientation mystique et « intérioriste », qui fait primer l’amour et la sincérité sur toute forme d’hypocrisie religieuse et sociale. Hâfez s’est exprimé en persan, en dépit de la présence de nombreux mots arabes dans les poèmes, et dans l’imaginaire collectif iranien, son nom est solidaire de sa ville natale, située dans l’un des cœurs historiques de l’Iran. Autrement dit, la pratique des fâl s’inscrit dans un contexte multidimensionnel et met en jeu plusieurs rapports dialectiques avec la conscience iranienne.

[...]



Notes
[1] Pour une introduction générale à Hâfez et aux problématiques de sa biographie et de son oeuvre, on se reportera à la riche introduction de Charles-Henri de Fouchécour à sa traduction du divan (Hâfez de Chiraz, Le Divân, Lagrasse, Verdier, 2006, p. 7-79).
[2] Ghazal 110, beyt 7. Toutes les traductions de Hâfez citées ici sont empruntées à l’édition de Fouchécour (voir note 1), qui a traduit la version de Parviz Nâtel Khânlari. Les références des ghazals données dans l’article suivent donc la numérotation de Parviz Nâtel Khânlari.
[3] Mahmoud Omidsalar, « Divination », in Encyclopaedia Iranica, vol. VII, 1995, p. 440-443.
[4] C’est-à-dire en direction de La Mecque, comme lors de chaque prière canonique en islam.
[5] Comme avant chacune des cinq prières canoniques musulmanes : on se lave rituellement le visage, les avant-bras et les pieds, selon un ordre rituel précis.
[6] La première sourate du Coran, l’une des plus courtes et la plus importante du livre sacré.
[7] Formule de bénédiction pour le Prophète Muhammad et sa famille.
[8] Dr Ruholâh, Be Shâkhnabâtt-e qasam, cité par Behâolldin Khorramshâhi Fâni Tabrizi, Fâlhâ-ye shegeftângiz-e Hâfez, Tehrân, Âydin, 1389/2010, p. 157.
[9] On peut par exemple les trouver sur Bazaar (www.cafebazaar.ir), site iranien d’applications pour Smartphone sous Android.
[10] http://www.falehafez.org, http://www.hafizonlove.com/fal.htm, http://www.persianfal.com/fal-hafez.html, etc. (sites consultés le 1er septembre 2013).
[11] Harry Y. Gamble, Livres et lecteurs aux premiers temps du christianisme. Usage et production des textes chrétiens antiques, traduit de l’américain, Genève, Labor et Fides, 2012, p. 324.
[12] Saint Augustin, Les Confessions précédées de Dialogues philosophiques, édition publiée sous la direction de Lucien Jerphagnon, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 838.
[13] T. Fahd, « Kur‘a », in Encyclopédie de l’Islam, tome 5, 1986, p. 399-400.
[14] T. Fahd, « Istikhâra », in Encyclopédie de l’Islam, tome 4, 1978, p. 271-272.


Patrick Ringgenberg