Miniaturiser

Dai Jin, Rentrée tardive (détail), Dynastie Ming, XVe siècle.
Musée National du Palais, Taipei. Source : Wikimedia Commons.

L’homme est le centre de la Triade (Ciel-Homme-Terre). Il est le miroir du Vide, si bien que rien ne lui échappe : l’homme est naturel du Surnaturel. Grâce à cette vocation, le peintre peut condenser en quelques traits les dix mille êtres, le Trois, le Deux, le Un et le Vide. Voilà qu’un carré de soie peinte contient réellement l’univers entier : la montage et l’eau, les pleins et les vides, les énergies du pinceau synthétisent tout ce qu’il y a à voir, à connaître. « Au moyen d’un menu pinceau, recréer le corps immense du Vide. » [1] Chaque homme est le point de départ de tout. La peinture doit éveiller ce départ : un paysage est un condensé subjectif de l’Eveil.

Par rapport au Tao, le monde est miniature, par rapport au monde, une peinture est miniature. Nous vivons dans des catégories (concrètes et morales) de grand et de petit, mais elles sont relatives : elles sont les paramètres de l’illusion cosmique, les règles du jeu permutables de la conscience. Par le miracle de l’Infini, l’infiniment proche rejoint l’infiniment lointain. Les proportions existent – il y a des choses plus ou moins grandes –, mais un univers se cache dans un pollen, le saint contient ce qui le contient, l’immensité est toujours le minuscule d’un autre. La Voie est grande parce qu’elle ne ressemble à rien, dit Laozi (Tao-tê-king, chap. 67). Le Vide est sans spatialité et sans ressemblance : il comprend et dépasse en même temps toutes les relativités, toutes les proportionnalités. La grandeur existe parce qu’elle rêve sa grandeur, mais le Vide est hors du rêve des grandeurs. Pour le sage, le petit et le grand sont des allusions à l’Incommensurable. A s’effacer dans le Vide, le saint s’identifie à ce qui est sans catégories et sans proportions.

La miniaturisation repose sur une réalité métaphysique : le Vide est tout en tout : étant l’Origine sans cause, ou l’Infini sans corrélation, il n’est rien où il ne soit pas, et là où il est, il y est tel qu’en lui-même, car il est partout chez lui, même si, pour les hommes, il ne perd jamais son mystère. Le Vide est partout, mais partout n’est pas le Vide : une seule illumination peut combler toute mesure, mais toutes les illuminations ne parviendraient pas à épuiser l’Illumination. Tout a part au Vide sans que le Vide soit divisé : la lune se reflète dans toutes les eaux sans perdre son unicité. L’ici comprend tous les « ici ». Comme une seule Illumination contient toutes les illuminations, une seule beauté contient toutes les beautés. En saisir une par l’essence, c’est mirer l’essence de toutes les autres, même si celles-ci nous surprennent par leurs apparences.

L’art de la miniature se rencontre partout dans l’art extrême-oriental [2]. En Chine, les tombes contiennent des modèles réduits de soldats, de chevaux, de maisons ou de temples en céramique. Des pièces en bronze, en jade ou en bois représentent des montagnes en miniature, avec des sentiers, des petits personnages, des ermitages ou des temples. Pour l’oeil profane, ils ne sont que des objets de décor, mais le taoïste s’en sert pour se promener, sans aller dehors, ou pour passer de notre monde de grandeurs à un univers spirituel. Il lui suffit de rapetisser son corps : le saint embrasse tout, comme le Vide, il peut être aussi infime que lui. Le monde est un tour de magie du Tao. En se mouvant dans l’Energie qui fait apparaître le visible de nulle part, le saint est le magicien de son corps et un prestidigitateur métaphysique.

Tout ce qui est humain repose sur une miniaturisation, car la Voie s’adapte à la taille des hommes aussi bien qu’à leur infinité. Le rituel concentre dans un carré de temps la giration du Ciel et l’éternité du Vide. La cérémonie du thé, en Chine comme au Japon, en est un exemple.

[...]

Ce qui unit le grand et le petit, c’est la Voie. Le Tao est omniprésent, et dans l’Illumination tout, sauf l’Illumination, est relatif. Il y a des galaxies dans les atomes, de l’illusion dans la vérité, de la beauté dans la laideur. Il suffit alors d’une seule vision pour toucher la Vision, d’une seule femme pour accéder au Féminin. Des gens peuvent voyager dix ans pour finalement se retrouver tels qu’ils se sont quittés. Le saint, sans s’absenter d’une chambre, peut faire le « tour » d’un infini. En sachant voir ce qui est sous nos yeux, on peut atteindre le lointain sans y aller. L’ailleurs est partout le même. Si l’on voit un paysage peint, il est inutile de sortir de chez soi. Où que l’on soit, le Vide est le « où » du lieu.



Notes
[1] Wang Wei, cité par F. Cheng, Vide et plein, Le langage pictural chinois, Seuil, Paris, 1991, p. 72.
[2] Cf. Rolf A. Stein, Le monde en petit. Jardins en miniature et habitations dans la pensée religieuse d’Extrême-Orient, Flammarion, Paris, 1987.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'union du Ciel et de la Terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 64-67.