La cérémonie du thé

Mizuno Toshikata, Cérémonie du thé, Japon, XIXe siècle.
Victoria and Albert Museum, Londres. Source : Wikimedia Commons.

Préparer, boire une tasse de thé : comme le coeur dans le corps, ou le Vide au centre du Plein, ce rituel quintessencie la vie. Il se déroule dans une Chambre de thé, construite dans un jardin et reliée par un sentier : même au milieu d’une ville, elle suggère une cabane d’ermite dans la montagne. Les matériaux de construction sont humbles et périssables (chaume, bambou) pour s’accorder à la précarité cosmique et à la vacuité des phénomènes. Ses dimensions (environ dix pieds carrés) ont pour origine une histoire illustrant la relativité de l’espace et sa transmutation dans l’Illumination : le roi hindou Vikramâditya accueillit le Bodhisattva de la Sagesse (Manjushrî) et vingt-quatre mille disciples du Bouddha dans une pièce de cette grandeur. Le sentier est une image de la voie spirituelle : elle purifie, avant de mener à la Chambre, que l’on appelle aussi la Maison du Vide.

La préparation du thé met en jeu les cinq « éléments » de la cosmologie : l’eau, la terre, le feu, le métal, le bois. Les feuilles de thé viennent du bois : elles sont plongées dans de l’eau pure (l’eau des sources montagneuses est privilégiée), chauffée par du feu dans le métal d’une bouilloire, et le thé est consommé dans des bols en céramique empruntée à la terre. Le buveur retrouve dans le thé l’univers, avec ses états (liquide, terreux, métallique, igné, végétal) et ses phases de yin et de yang. En buvant, cet univers devient son corps ; le thé devient la chaleur de l’âme, et, dans ses effluves secrets, un fleuve du cœur. L’eau le ramène aux sources des montagnes, et par-delà à la grande Source. La fusion des cinq éléments dans le thé retrouve l’indifférenciation qui précède l’avènement du Ciel et de la Terre. La saveur fade – le thé se boit sans sucre – est la présence incommunicable – insipide – du Vide. La boisson donne goût à l’inexprimable, comme une encre chargée d’invisible. Elle diffuse aussi la quiétude aux sens : une boisson trop épicée peut enflammer les passions, alors que le thé fait retrouver l’unité du Mouvement et de l’Immuable. Il fait fructifier un éveil serein et une énergie contemplative. La fadeur signale aussi le déficit des apparences : la nature est fade, car sa visibilité n’a pas la plénitude du Tao.

Goûter le thé devient alors l’expérience de toutes les facettes du Réel : de la distance entre l’apparence et le Vide par sa fadeur ; d’une union de l’existence et du Vide par l’unité de son arôme ; du Souffle différenciateur par ses qualités tactiles et gustatives ; du mélange de yang et de yin par la cosmologie de ses vertus et l’équilibre de son goût. Le thé condense également la saveur de l’homme originel, fait de Terre et de Ciel, de Plein et de Vide. Dans le liquide ambré, on « peut goûter l’exquise réserve de Confucius, le piquant de Laotsé, et l’arôme éthéré de Çakyamouni lui-même » [1]. Qui connaît le thé connaît sa nature profonde ; qui en boit contient l’univers dans son propre monde.


Note
[1] Okakura Kakuzo, Le livre du thé, Paris, Dervy-Livres, 1984, p. 12.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'union du Ciel et de la Terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 66-67.