Talent et génie

Shitao (1642- vers 1707), La cascade de Mingxianquan et le mont Hutouyan,
Chine, Dynastie Qing, XVIIe siècle.
Kan (Sumitomo Collection), Kyoto. Source : Wikimedia Commons.

« Je ne cherche pas, je trouve », disait en substance Picasso. L’idée est faussement taoïste. Un peintre chinois ne trouve pas comme un Picasso pouvait trouver : Picasso était un génie, non un Eveillé, et si le génie voit plus loin que le talent, il reste toujours dans le palais de ses illusions. D’autre part, le peintre taoïste ou zen ne trouve pas avec le « je », il trouve sans le « moi ». L’homme se découvre dans l’Illumination lorsqu’il se libère des conditionnements psychiques. Les grands peintres de Chine ou du Japon ont été des Illuminés et des génies : ils vivaient d’abord la Voie, et le Vide se manifestait dans leur peinture par l’humilité de leur génie.

Comment, par ailleurs, distinguer la manifestation du talent d’un coup de génie ? En Occident, le génie passe aisément pour le créateur d’un monde à la fois universel et individualisé. Il peut se permettre de tout ramener à lui, de déborder partout, de rompre des interdits, sans se perdre et sans quitter sa génialité. En Extrême-Orient, le génie a la transparence de l’Illumination. Il est hors normes, car son oeuvre semble traduire l’idée de la Norme. Le talent suit une continuité ; le génie la réinvente sans la détruire. Le premier dore le plomb ; le second le transmute en or. L’un fait fructifier une esthétique, dans la ligne de ce qu’il a reçu, en prolongeant un sentier à flanc de colline ; l’autre la magnifie en la sublimant, en créant un chemin qui va droit au but et qui transfigure et le chemin et le but. Le talent puise son énergie dans une qualité de l’âme, fruit d’un héritage psychologique, d’une éducation et d’une pratique consciencieuse. Le génie, lui, semble sans généalogie : sa cause n’est pas seulement le bagage d’une âme, mais la cause divine. Fondamentalement, le génie est une manifestation de l’Un. Dans la métaphysique taoïste, l’Un est la réalité qui articule la création comme une langue, qui la phrase comme un musicien. Il est la Norme qui distingue le cercle du carré, et qui en même temps contient la possibilité de créer des carrés circulaires. Le génie est l’héritier direct de ces possibilités divines.

Certes, il ne suffit pas d’être génial pour créer une oeuvre qui le soit : comme un bois brut, les dons doivent prendre forme pour s’exprimer. Le génie le plus subtil a besoin de trouver un monde pour pouvoir le rénover : il ne peut dépasser que ce qu’il a appris. Mal éduqué, il est vulgaire ; sans technique, il est informe ; sans spiritualité, il tourne à vide. Mais lorsqu’il est approfondi par la spiritualité, il trouve réellement sa voie : celle de recréer un monde, avec la même énergie intelligente que le Vide, avec le même sens des signes que l’Infini créateur.

Ce qui le distingue du talent, c’est alors sa capacité de faire naître l’absolu du relatif, les causes des effets, les exceptions des normalités. Le génie est solitaire, comme un nomade chevauchant entre Ciel et Terre, alors que le talent marche en caravane et prolonge les pistes tracées par l’histoire. Le génie est un intermédiaire et un interlocuteur entre le Plein et le Vide : il peut réconcilier les contraires, l’homme et le Surhumain, et il peut fulgurer la discontinuité qui sépare le visible de l’Invisible. Lui seul peut réaliser une synthèse supra-historique de l’histoire, car il suspend sa vision au gré du Souffle et voit toute fin dans son commencement. En ce sens, le génie n’a pas le caractère mondain ou individualiste que nous lui connaissons, ou ses ambiguïtés. Ni ange ni bête de cirque, il est une révélation de la Nature divine. Le génie n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient au génie. Son fond est la liberté de l’Energie. Il est un fruit qui se cueille sur l’arbre du monde, et sous le même arbre qui a vu l’Eveil du Bouddha Sakyamuni.



Extrait de Patrick Ringgenberg, L'union du Ciel et de la Terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 98-99.