L'icône : peindre la lumière

La Mère de Dieu. Détail d'une Déisis. Iconostase peinte par Théophane le Grec, 1405.
Cathédrale de l'Annonciation, Kremlin de Moscou. Source : Wikimedia Commons.

Plus que le dessin ou même la couleur, le fondement à la fois technique et symbolique de l’icône est la lumière. La première lumière, dit l’Evangile, est le Verbe qui éclaire tout homme dans le monde (Jean I, 9). La relation du Père et du Fils est une seule Lumière qui naît d’elle-même, s’extasie par soi, s’aime en toute transparence.

Pour le Christianisme des icônes, l’événement fondateur de la lumière est la Transfiguration du Christ. Jésus emmena un jour Pierre, Jacques et Jean sur une haute montagne, le Mont Thabor. C’est là qu’il fut transfiguré devant eux : « Son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. » [1] Au XIVe siècle, saint Grégoire Palamas (1296-1356) commenta l’événement et écrivit : sur le Mont Thabor, les disciples choisis virent « la beauté essentielle et éternelle de Dieu », « l’éclat supralumineux lui-même de la Beauté de l’Archétype, l’invisible vision elle-même de la parure divine, qui déifie l’homme et le rend digne de relations personnelles
avec Dieu » [2].

La luminosité de l’icône a hérité de la Transfiguration, comme si une étincelle de sa lumière avait allumé pour des siècles les pigments des peintres. Le fond d’or des peintures est appelé « la lumière » et celle-ci n’est autre que la luminance du Thabor. Anciennement, les iconographes commençaient leur ministère en peignant une icône de la Transfiguration. C’est la lumière qui initie le peintre à son art, car elle est toute l’icône : elle est une clarté du Verbe et l’énergie même de sa Présence dans les êtres.

Puisque l’icône ne comporte ni ombres, ni clairs-obscurs, ni alternance du jour et de la nuit, sa lumière vient de partout et de tous les temps. Elle est simultanément sujet et objet, source et terme, essence et forme. Quel que soit le thème de l’icône – un saint, un événement biblique ou la Vierge – la lumière est présente dans les yeux, les paysages, les vêtements, les rythmes, les auréoles : elle est en toutes choses centre, principe, moteur, à l’image de la Lumière divine – centre, principe, moteur de la création.

L’icône est une pratique de lumière. Son art est une montée vers le Christ embrasé par l’Amour, éblouissant de Vérité. L’image préfigure ainsi la « transillumination » des âmes et des mondes. Si l’univers a surgi de Dieu, sa vocation est d’y retourner un jour ou l’autre. L’Apocalypse évoque de manière à la fois obscure et éclatante la confluence eschatologique vers Dieu. Le mot grec « apokalupsis » signifie « révélation ». Le texte de saint Jean est moins la prophétie de catastrophes à venir qu’un dévoilement de Dieu. Or, toute révélation de Dieu est en même temps une transfiguration. Après le chaos des derniers temps, les épreuves de l’Antéchrist, la terre sera immortalisée dans le Ciel : ce sera à nouveau le règne de Dieu, tel qu’Adam le vivait avant de chuter. Le renouveau touchera toute la création : des atomes aux galaxies, des animaux à l’homme, du corps aux anges.

Cet événement atemporel qui clôt l’histoire est non seulement signifié par la luminosité de l’icône, mais également par la méthode chromatique du peintre. Ce dernier, en effet, ne pose pas les couleurs d’un seul bloc et par une seule touche. Il procède par couches successives et superposées. Sur un fond sombre, il applique par exemple un bleu foncé, qu’il recouvre ensuite d’un bleu plus clair, sur lequel il peint un bleu encore plus clair, et ainsi de suite, jusqu’à obtenir la juste teinte. Le bleu final résulte d’une superposition de nuances qui, graduellement, enluminent la couleur et colorient la lumière. Cet éclaircissement chromatique est une purification graduelle du coloris. L’icône symbolise une hiérarchie d’illuminations et un processus ascensionnel : la remontée de la matière vers la limpidité de Dieu, la clarification de l’âme dans la sainteté.

L’icône, d’ailleurs, comprend tous les ordres de la nature : le bois, qui accueille l’image, les pigments d’origine minérale, qui engendrent les couleurs, et le jaune d’oeuf, qui, mêlé à de l’eau, sert de liant. Comme des ambassadeurs symboliques, ils représentent les règnes végétal, minéral et animal. La texture de l’image récapitule les règnes du créé. Les matériaux de l’icône sont ordonnés à la figuration de l’homme, qui couronne la création : non de l’homme mondain, mais de l’Homme-Dieu, puis des saints, qui reflètent le Christ comme des miroirs jalonnant l’histoire. Loin de mépriser la matière, l’icône l’anoblit et la restaure dans sa fonction originelle. Elle la fait parler dans la lumière du Verbe et de la sainteté, en lui redonnant la qualité contemplative qu’elle possédait dans le jardin d’Eden. La transmutation du matériau participe à un même messianisme de la lumière : elle annonce dans le temps et dévoile avant l’heure la rénovation du monde.

Pour le peintre, la clarté éclose sous le pinceau est une aurore de la Lumière. Or chaque couleur est un symbole de sa splendeur : chacune est une « apocalypse » – une révélation – de la transparence divine. C’est grâce aux coloris que la lumière peut s’incarner dans l’image. Si l’icône n’était qu’un dessin en noir, rien ne pourrait suggérer la chair lumineuse de l’Esprit, la matière spirituelle de l’âme, l’éclaircissement final du monde. Pour les théologiens, la couleur n’est pas seulement un embellissement de l’image, elle parachève la cosmogénèse de l’icône.

Le dessin précède l’application des couleurs : l’iconographe commence par écrire son image, comme un calligraphe, avant de la colorier. Le dessin est une phase nécessaire, mais la couleur est la belle vie de l’image. C’est par la couleur que le visage du Christ est pleinement reconnaissable, au sens littéral et contemplatif du terme. Le chromatisme révèle des facettes de la lumière : il colorie l’éblouissement mystique. Le rapport entre les couleurs et la lumière de l’icône est une relation de maternité. Les couleurs sont des enfants de la lumière, comme les hommes sont des fils de la Lumière divine.

D’un point de vue métaphysique, la lumière du Verbe est incolore, immatérielle, invisible. Le Christ, en revanche, est coloré, puisqu’il a incarné le rayonnement divin et revêtu les couleurs de l’humanité. Or, comment la personne divine, incolore et incorporelle, devint-elle un être humain coloré sur terre ? Par la grâce de Marie, mère de l’Homme-Dieu. C’est grâce à la Vierge que le Christ a pu naître au monde et se colorer des formes humaines. Marie est le prisme qui a décomposé la lumière du Fils en couleurs cosmiques ; elle est le creuset dans lequel le corps divin est devenu un corps mortel. C’est en son sein qu’une lumière achromatique s’est transformée en couleurs de l’âme et en chair colorée. La Vierge est la mère métaphysique des coloriages. En Dieu, elle est le cristal qui réfracte la lumière pure en couleurs universelles. Terre de miséricorde, elle est la Sagesse qui relie les couleurs à leur Transfiguration.

Cette symbolique éclaire la réalisation d’une icône, avec ses phases qui sont autant de cycles spirituels, à l’image des « jours » de la Genèse, qui ne sont pas des jours terrestres, mais les actes d’une créativité sans temps ni durée. Après avoir préparé la planche et avant de la colorier, l’iconographe exécutait un dessin préliminaire en noir. Cette esquisse préalable, sans laquelle aucune couleur ne pourrait être posée, symbolise l’intelligence formatrice du Verbe, qui mesure la création. C’est cet aspect de la cosmologie divine que reproduit symboliquement le peintre, en commençant par dessiner les contours de l’image. Après seulement, il peut disposer les couleurs en aplat, selon le procédé que nous avons décrit, et qui manifeste à la fois une descente de la Lumière vers les couleurs du monde et une remontée des couleurs vers la luminance divine.

La dynamique artistique reproduit ainsi un processus atemporel. Le dessin et la lumière correspondent au Verbe. Les couleurs représentent la vie, l’humanité ou l’âme : elles se rapportent à la Vierge, personnification de l’Humanité et de la Sagesse. En cela, l’icône imite la beauté du Christ, qui participait à la fois de la lumière du Verbe et des couleurs de la Vierge. Du Verbe, Jésus-Christ tenait sa forme humaine et la lumière qu’il a pleinement révélée sur le Mont Thabor ; et de Marie, image de la Maternité divine, il avait reçu les couleurs de la vie et de la terre.

Le mariage de la lumière et des couleurs est la spiritualité de l’icône. Ses couleurs dépourvues d’ombres reflètent l’union de l’humain et du divin, dans la personne du Christ. Grâce à la maternité de la Vierge, le Christ fut ressemblant au Verbe. Par la grâce de la Mère de Dieu, le peintre peut retrouver cette ressemblance pour son art. L’inspiration mariale des couleurs explique pourquoi l’icône n’est jamais naturaliste. L’iconographe n’utilise que des couleurs pures et fondamentales, qu’il attribue aux personnages ou aux objets selon une tradition précise. Il peint le spectre des symboles : le réalisme des coloris ne l’intéresse guère, pas plus qu’un imaginaire chromatique. Il colorie d’abord l’invisible, avant de décalquer des couleurs naturelles : peindre un ciel en or est plus essentiel que le peindre en bleu, car la lumière divine est le vrai ciel, la voûte céleste que nous voyons n’en étant qu’un reflet lointain. Les teintes de l’icône sont une aquarelle de l’âme, pénétrée d’une éclaircie contemplative. Elles sont des états et des contenus de la Sagesse, des tons et des mouvements de l’Amour.

Autrement dit, il n’est pas de couleurs sans lumière, et pas de lumière sans conscience spirituelle. Cette sagesse des couleurs réside dans le coeur : là où l’homme voit Dieu en s’unissant à Lui. La lumière du coeur est la sainteté, grâce à laquelle le Divin prend les couleurs de l’homme, et à travers laquelle les couleurs de l’âme prennent connaissance de la Lumière. Avant de se concrétiser dans des pigments, la couleur est la vie lumineuse de la contemplation. Le saint est le meilleur des coloristes, car il voit les couleurs dans la longueur d’onde de la Lumière divine. Il comprend la relation que chaque teinte entretient avec le Verbe.



Notes
[1] Matthieu XVII, 2, traduction Bible de Jérusalem, Desclée de Brouwer, Paris, 1975.
[2] Défense des saints hésychastes, Troisième triade, III, § 9, traduction Jean Meyendorff, Spicilegium Sacrum Lovaniense, Louvain, 1959, p. 712.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'Art chrétien de l'image. La ressemblance de Dieu, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 49-53.