La cosmologie du décor islamique

Plat au symbolisme astrologique, Iran, fin XIIe-début XIIIe siècle.
Metropolitan Museum of Art, New York.
Source : www.metmuseum.org (droits réservés).

Le décor exprime un ordre, ou du moins une idée de l’ordre et un ordonnancement d’idées. Par ses motifs réguliers, ses principes stylistiques (géométrisation, répétition, compartimentage, etc.), il offre des repères visuels, et dans la mesure de sa cohérence esthétique générale, il incarne une forme de cosmos culturel à l’échelle d’une collectivité plus ou moins délimitée. [...]

Or, cette cosmologie du décor a un prototype: le cosmos lui-même, l’univers terrestre et céleste créé par Dieu, et qui – le Coran (55:5) lui-même l’évoque en mentionnant le mouvement régulier du soleil et de la lune – obéit à des lois et des dynamiques réguliers et prévisibles. De fait, le décor peut entretenir avec le cosmos naturel trois types de rapports.

D’abord, le décor orne les architectures, les vêtements et les objets, tout comme les plantes, les animaux, les astres ornent la terre nue et l’espace au-dessus d’elle. Par leur œuvre d’ornementation, l’artisan et l’artiste imitent en un sens, à leur mesure, l’acte créateur de Dieu. Selon le Coran, en effet, Dieu a embelli la surface de la terre (Coran 18:7-8), revêtu la terre d’une parure (Coran 10:24), il a orné d’astres le ciel le plus proche (Coran 37:6; 41:12), créé les animaux et les produits de la mer pour le bénéfice et l’ornement des hommes (Coran 16:5/14).

Ensuite, le décor créé de main d’homme est en harmonie avec l’univers: que ce soit par le matériau naturel employé, par les formes inspirées de la nature (motifs végétaux, couleurs, etc.), par les principes géométriques auxquels il recourt et qui matérialisent les lois sous-jacentes à la marche de la nature, ou par l’architecture qu’il orne et dont les formes (assises, voûtes, élévation, plan) font écho à des catégories cosmiques (sol, ciel, quatre points cardinaux).

Enfin, les motifs employés dans les décors peuvent être des cosmos miniatures, c’est-à-dire synthétiser sur leur plan, et dans un vocabulaire symbolique spécifique, telle ordonnance du monde ou tel aspect de l’ordre cosmique: c’est le cas, par exemple, de certains décors de coupoles, dont le tapis d’étoiles évoque manifestement le monde céleste [1], ou des décors de chandelier ou de plats, sur lesquels des thèmes astrologiques (les sept planètes représentées sous forme anthropomorphique) miniaturisent un ordre stellaire et le plérôme des déterminations astrales.

L’ornement du monde
L’islam partage avec le judaïsme et le christianisme l’idée selon laquelle le monde a été orné par Dieu. Les traductions grecques et latines de la Bible ont également hérité des conceptions antiques, qui lient volontiers les idées d’ordonnance et d’ornementation. Ainsi, le mot grec κόσμος («cosmos») et le mot latin mundus («monde») ont tous deux le double sens d’«ordre» et d’«ornement». À propos du terme grec de «cosmos», Anne-Isabelle Bouton-Touboulic écrit qu’il «signifie à l’origine, comme chez Homère, l’“arrangement”, la “construction” (celle du cheval de bois dans l’Odyssée 8, 492), ainsi que la “parure”, l’“ornement” et donc la “beauté”. Il désigne aussi l’ordre politique et social, le bon ordre d’une manière générale, au sens matériel et moral. Κόσμος renvoie donc plutôt à l’idée de structure, d’organisation.» [2] Dans la traduction grecque des Septante (IIIe siècle avant J.-C.), l’emploi du mot grec «cosmos» a opéré une structuration du récit de la Genèse en «création-distinction-ornement» [3]. Dans la Genèse, Dieu crée le monde (1:3-8), le met en ordre en séparant la terre de l’eau (1:9-10), puis orne le continent de végétation (1:11-13). Le philosophe juif Philon d’Alexandrie (v. 20 av. J.-C.-54 ap. J.-C.) commentait ainsi le premier chapitre de la Genèse qui évoque le troisième jour: après avoir créé la terre et la mer, Dieu «commence à orner la terre», en lui ordonnant de se couvrir «de verdure et d’épis, en produisant toute espèce de plantes, des pâturages abondants et tout ce qui devait servir de fourrage pour le bétail et d’aliments pour les hommes.» [4]

Comme l’Ancien Testament, le Coran suggère à plusieurs reprises que les astres ou les plantes sont des ornements que Dieu a apportés à sa création. Dieu, peut-on lire, a «décoré le ciel le plus proche d’un ornement d’étoiles» [5]: passage qui fait songer à la Bible, où il est dit que les astres «ornent brillamment les hauteurs du Seigneur.» [6] D’autres versets coraniques évoquent une ornementation du monde:

Nous avons embelli ce qui se trouve sur la terre pour voir
quel est celui d’entre eux qui agit le mieux,
puis, nous transformerons sa surface en un sol aride.[7]


Si le monde est décoré, le décor humain est une forme de miroir à ce monde. Il y a une analogie, une correspondance, une forme de partage et même de connivence, entre l’ornement humain et l’ornementation cosmique. L’homme décore son monde comme Dieu a décoré le monde. Par son désir de décoration, l’homme prolonge l’œuvre divine à sa manière, et il manifeste par là même la nature créatrice qu’il a reçue de Dieu et qui est justement formée à l’image de la créativité divine. Dans les littératures arabes, persanes ou turques, les métaphores poétiques qui comparent la nature à un décor et le décor à des éléments naturels, suggèrent bien ce jeu de miroirs entre une nature dont la végétation est le vêtement bigarré, et les créations humaines toutes chargées de couleurs et de motifs diversement tirés de la nature. Charles-Henri de Fouchécour résume ainsi les images poétiques d’Onsori, poète persan du XIe siècle à la cour de Ghazna en Afghanistan

Par sa décoration, le jardin est comme le fin tissu ou la peinture: il est comme la boutique du marchand d’étoffe, pleine de brocart, le vent semble lui donner du brocart orné; par la couleur de ses figures, le jardin est chef-d’œuvre de peintre; c’est au jardin paradisiaque que fait penser l’éclat des habits de couleurs. [8]

Dans la préface d’un album persan de l’époque safavide daté de 1582, l’auteur écrit en vers:

Ce manuscrit, qui est orné comme un pré, est plein de roses et de jasmins comme l’étendue d’un pré. [9]

Autrement dit, en parlant d’un monde «orné» par Dieu, le Coran, comme l’Ancien Testament, non seulement justifie l’ornementation humaine, mais fonde le prototype universel du décor. La nature luxuriante, présentée par Dieu lui-même comme un ornement dans ses messages sacrés (Genèse, Coran), constitue la source d’inspiration, la référence symbolique, le paradigme esthétique de la créativité humaine. [...]

L’unisson du décor
Le second aspect de la cosmologie du décor réside dans son symbolisme et son esthétique: soit qu’il rende compte, à un point de vue humain, des harmonies de l’univers, soit qu’il s’inscrive dans un ordre cosmique défini par telle tradition culturelle, philosophique ou religieuse.

Cette fonction cosmologique du décor a été bien évoquée par Philon d’Alexandrie, juif platonicien, qui a longuement commenté, dans son De vita Mosis (II, 109-132), la symbolique des vêtements sacerdotaux et de leurs ornements, décrits dans la Thora (Exode 28). En conclusion, Philon résume la symbolique du décor, dont il fait une image du monde et même le support d’une transformation intérieure du prêtre:

Avec de tels ornements le grand-prêtre est équipé pour la célébration du culte afin que, quand il s’avance pour faire les prières ancestrales et les sacrifices, tout l’ordre du monde entre avec lui grâce aux images qu’il en porte sur lui: la robe qui tombe jusqu’aux pieds, image de l’air, la grenade de l’eau, les fleurs brodées de la terre, le rouge du feu, l’éphod du ciel, les deux émeraudes circulaires sur les épaules étant à l’image des deux demi-sphères, avec sur chacune des deux les six intailles; les douze pierres par trois rangs de quatre sur la poitrine, image du zodiaque, le pectoral, image du principe de cohésion et d’organisation de l’Univers. […]. Peut-être veut-il aussi enseigner d’avance au servant de la divinité qu’il doit du moins essayer de se rendre sans défaillance digne du monde, s’il est vrai qu’il ne peut se rendre digne du Créateur du monde; ce monde, puisqu’il est revêtu de son image, il doit immédiatement en porter l’archétype gravé dans son esprit, se transformer lui-même, en quelque façon, d’homme qu’il est par nature en la nature de l’univers, et, s’il est permis de parler ainsi – or il n’est pas permis de mentir quand on disserte sur le vrai –, d’être un monde en raccourci. [10]

Nous avons noté précédemment que les artistes et artisans musulmans empruntent à la nature des thèmes (fleurs, rinceaux, arbres, animaux), tout en les rendant dans une stylisation qui incarne le regard de l’homme sur la nature et sur lui-même. La géométrie omniprésente exprime une volonté d’organiser les décors, même d’inspiration naturelle, par des concepts géométriques propres à la conscience humaine. Par conséquent, l’ordre géométrique du décor tend à exprimer ou mettre en évidence les lois sous-jacentes à l’ordre de la nature, cachées par la prolixité des éléments naturels et leur apparence parfois chaotique. Le Coran évoque en effet fréquemment la rigueur et la précision avec lesquelles Dieu a réglé la course du soleil et de la lune (Coran 55:5), placé les anges chacun à son rang (Coran 37:164-165), avec lesquelles il jugera aussi les actions des hommes (Coran 21:47). Par l’intelligibilité propre de sa syntaxe, le décor reflète l’équilibre de l’univers mesuré par Dieu. En articulant la représentation d’un arbre ou d’une plante par une symétrie rigoureuse, en stylisant géométriquement une fleur ou une feuille, en répétant avec une périodicité mathématique un motif végétal, ou encore en construisant des arabesques à l’aide de modules rythmiques et géométriques réguliers, l’ornementation s’inspire de la nature, de la géométrie vivante et plastique des fleurs par exemple, mais elle offre en même temps une vision géométrique et une synthèse visuelle spécifiques à l’homme, car un arbre ou la dispersion des fleurs dans un champ ne saurait posséder, du moins dans leur apparence, la même cohérence ou la même identité géométriques qu’un décor fait de main d’homme.

[...]

Figures cosmologiques
La cosmologie du décor s’exprime encore dans les compositions ornementales qui, sur un plan plus ou moins symbolique et explicite, constituent des synthèses en réduction d’une certaine Weltanschauung. Ceci est particulièrement évident sur des objets, en métal ou en céramique, représentant les signes du zodiaque ou les sept planètes astrologique. Une coupe en céramique iranienne du XIIe-XIIIe siècle, conservée au Metropolitan Museum of Art à New York [reproduit en tête de cet article], déploie, en son creux, un riche décor figuratif à caractère astrologique et royal. Au centre, le soleil est représenté sous les traits d’un visage irradiant des rayons: autour de lui, six médaillons circulaires contiennent les figurations allégoriques des six autres planètes astrologiques (la Lune tenant un croissant, Vénus jouant d’un luth, etc.). Autour du cercle des planètes, une ronde de dix cavaliers tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre: elle est entourée d’une bande décorative remplie sur deux rangs d’étoiles à quatre pointes, et sur le bord le plus extérieur sont représentés vingt-huit personnages, que deux souverains assis divisent en deux séries de treize. De manière explicite, cette coupe se veut un ciel miniature, avec son soleil, ses planètes, ses astres (la bande décorative), ses mansions lunaires (les vingt-huit personnages). Elle est une image en réduction de la voûte céleste; et dans ce cas précis, le décor ne fait que souligner le sens céleste que la poésie persane attribue, en raison de sa forme ronde et hémisphérique, à la coupe, puisque la voûte du ciel est volontiers qualifiée de «coupe retournée» (ṭâs-i nigûn) ou de «coupe céleste» (ṭâs-i sipihr).

Dans le décor architectural, ce sont les coupoles qui offrent comme un dôme céleste à échelle humaine. Leur décor souligne plus ou moins cette signification générique de la coupole: un tapis d’étoiles géométriques peintes ou en céramique évoque une voûte céleste piquetée d’astres, un médaillon jaune au centre de plusieurs coupoles safavides d’Ispahan renvoie au soleil au milieu du ciel. Dans le mausolée de Rokn od-Din à Yazd (XIVe siècle), le centre de la coupole est orné d’une étoile à six pointes entourée de six cercles concentriques de couleur chaque fois différente, puis, sur le bord extérieur, d’un cercle de douze médaillons composés d’une calligraphie : l’ensemble évoque très certainement le soleil (étoile centrale), les six autres planètes (cercles concentriques) et les douze signes du zodiaque (médaillons calligraphiques).

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Notes
[1] Cf. Barbara Finster, «Notes on the Ornamentation of the Domes in Iranian Sacred Buildings», in Annette Hagedorn / Avinoam Shalem (eds.), Facts and Artefacts. Art in the Islamic World. Festschrift for Jens Kröger on his 65th Birthday, Leiden / Boston, Brill, 2007, p. 419-437.
[2] «Les valeurs d’ordo et leur réception chez saint Augustin», in Revue des Études Augustiniennes, 45, 1999, p. 316-317.
[3] Monique Alexandre, Le commencement du Livre. Genèse I-V. La version grecque de la Septante et sa réception, Paris, Beauchesne, 1988, p. 116. Voir aussi p. 46, 143, 212-213 et 246.
[4] De opificio mundi, chap. 40, traduit par Roger Arnaldez, Paris, Cerf, 1961, p. 167.
[5] Coran 37:6, traduction D. Masson. Voir aussi Coran 15:16 et 50:6.
[6] Ecclésiastique 45:9, traduction Bible de Jérusalem.
[7] Coran 18:7-8, traduction D. Masson.
[8] La description de la nature dans la poésie lyrique persane du XIe siècle, Paris, Klincksieck, 1969, p. 34.
[9] Cité dans Wheeler M. Thackston, Album Prefaces and Other Documents on the History of Calligraphers and Painters, Leiden, Brill, 2001, p. 35.
[10] De vita Mosis, II, § 133 et 135, introduit et traduit par Roger Arnaldez, Claude Mondésert, Jean Pouilloux et Pierre Savinel, Paris, Cerf, 1967, p. 251.

Extrait de Patrick Ringgenberg, L'ornement dans les arts d'Islam, Téhéran / Londres, Candle & Fog, 2015.