Le pèlerinage à Mashhad vu par les Européens au XIXe siècle

La chambre funéraire du sanctuaire de l'Imam Rezâ à Mashhad, fondé au IXe siècle.
Photographie : Masud Nozari (2009)

Le tombeau de l'Imam Rezâ à Mashhad est le principal lieu de pèlerinage d'Iran, fréquenté chaque année par 15 à 20 millions de pèlerins. Selon une formule architecturale classique en terre d’islam depuis au moins le Xe siècle, le mausolée de l’Imam est une salle à coupole, plusieurs fois redécorée au long des siècles, soit de céramiques, soit de peintures, soit de mosaïques de miroirs. L’Imam est enterré dans une crypte souterraine inaccessible, mais la salle à coupole visitée par les pèlerins, et visible sur l'image ci-dessus, accueille une grande chasse grillagée, le zarîh, plusieurs fois changé au cours du temps, et qui contient une pierre tombale. Cette chambre funéraire est elle-même entourée par plusieurs portiques ou rewâq, c'est-à-dire des salles voûtées qui offrent autant d'accès à la tombe. Le complexe sacré est entouré par plusieurs cours : la plus importante, sahn-e Enqelâb, date de l'époque safavide (début du XVIIe siècle) et constituait jusqu'au début du XXe siècle le principal accès au tombeau. Interdit aux non-musulmans, le sanctuaire de l'Imam Rezâ fut néanmoins visité par plusieurs voyageurs européens au cours des siècles. Les témoignages les plus intéressants remontent au XIXe siècle : ils évoquent des rituels de pèlerinage et un sanctuaire qui ont considérablement changé avec la modernisation de la ville et les aménagements successifs du mausolée au XXe siècle. L'article ci-dessous reproduit, en traduction, quelques-uns des témoignages les plus significatifs.


La chambre funéraire avec le zarih. Gravure publiée par Charles Edward Yate
dans Khurasan and Sistan en 1900.

C’est à James Baillie Fraser, de passage à Mashhad en 1822, que nous devons la première description générale de l’intérieur, de la chambre funéraire et des rewâq (portiques) qui l’entourent.

Une porte d’argent, donnée par Nadir Shah, laisse entrer le dévot dans un passage conduisant à la pièce centrale et principale, en dessous du dôme doré. Elle est d’une dimension majestueuse: son importante élévation se termine en une belle coupole, comme la nef centrale d’une cathédrale, alors qu’elle s’épanouit en-dessous en forme de croix. L’ensemble est abondamment décoré de carreaux aux couleurs les plus riches, avec une profusion d’azur et d’or, et aux guirlandes et motifs de fleurs du meilleur goût, et mêlés à des textes du Coran. Du centre était suspendu un immense chandelier à branches en argent massif.

Une porte dans l’arc du nord-ouest donne accès à une pièce octogonale coiffée d’une belle coupole, et dont les murs et le sol sont aussi richement ornés que le premier, et dont le sol est partiellement recouvert d’un beau tapis. Le reliquaire sacré dans lequel repose la poussière de l’Imam Rezâ et du calife Hârun al-Rashid, le père du meurtrier de l’Imam, se trouve dans la partie sud-ouest de la salle: il est entouré d’une grille massive d’acier bien ouvragé [zarih], à l’intérieur de laquelle il y a une clôture incomplète en or massif et d’autres objets scintillants, que la lumière incertaine empêchait de voir distinctement.

Sur le côté nord-est, une porte donnant sur le mausolée, couverte d’or et sertie de joyaux plus riches en apparence qu’en réalité, fut offerte par le roi actuel [Fath ‘Ali Shâh]. Plusieurs plaques d’argent gravées d’inscriptions en lettres arabes étaient suspendues sur la grille, et à côté se trouvaient beaucoup d’autres choses brillantes et ostentatoires, mais la faible lumière religieuse, la brièveté de ma visite, et les dangereuses circonstances dans lesquelles elle fut faite, m’interdirent de les examiner plus en détails.

À l’opposé de la porte couverte de joyaux, une porte fermée d’un rideau conduit à une autre pièce octogonale, mais plus petite, également coiffée d’un dôme et ornée, quoique moins richement, avec des carreaux colorés, et dans laquelle, d’après les informations de mon guide, les os de plusieurs grands hommes reposent, mais je ne peux me souvenir de leur identité. Il y a de même une pièce à l’ouest du mausolée et plusieurs autres sur le côté opposé de la salle centrale, mais certains étaient interdits d’accès, et je passai trop rapidement à travers les autres pour me souvenir de leur plan ou de leurs contenus.[1]

À l’occasion d’une autre visite, l’auteur ajouta des détails. Après être entré par l’iwan d’or de l’ancienne cour,

nous nous rendîmes à la haute salle centrale: j’ai rarement vu une union plus heureuse qu’ici de la beauté et de la grandeur; il était difficile de dire ce qui, de la grande dimension et des élégantes proportions, ou de la richesse et de la beauté des ornements, était le plus à admirer dans cette noble salle, vue dans une lumière tamisée et incertaine, qui voilait tout ce qui pouvait être criard ou aveuglant.

Après avoir regardé un moment cette salle, nous approchâmes de ce que contient le reliquaire lui-même. S’arrêtant à son seuil, mon guide s’inclina jusqu’à ce que sa tête touche le sol, dit une longue prière en arabe, et me fit signe de l’imiter dans ses gestes aussi bien que dans ses paroles, ce que je fis tout à fait, mais bien sûr sans comprendre un mot. Puis, nous entrâmes et répétâmes des formes de prière sur chaque côté de la tombe, nous inclinant à chaque fois très bas. Ensuite, nous examinâmes la salle et nous rendîmes dans le reste du lieu.

Bien que le meerza m’avait assuré qu’il s’agissait de l’heure la plus intime du jour, il y avait néanmoins une foule nullement insignifiante autour de la tombe: un certain nombre de pèlerins faisait leurs dévotions au sanctuaire et accomplissaient, sous la conduite des khadums les mêmes cérémonies que j’avais moi-même accomplies. Beaucoup étaient assis dans le coin des antichambres, lisant le Coran: et une multitude de personnages en robe et en turban voletaient à travers les mystérieuses pièces élevées: tout était silencieux et pareil à la mort, à l’exception du bourdonnement des prières ou des intonations basses et mesurées de ceux qui récitaient le Coran; les sons produisaient un effet plus frappant encore que le silence total.[2]

Le lieutenant Arthur Conolly, à Mashhad en 1830, rapporte également la visite qu’il fit en compagnie d’un seyyed:

À une petite porte à gauche du portail d’or, un homme était assis dans l’obscurité, avec plusieurs paires de mules devant lui. Le seyyed déposa ses chaussures et avança rapidement, si bien que je dus également retirer les miennes, pour le suivre dans ce qui est appelé le gonbad Allâh Verdi Khân, une belle mosquée, à propos de laquelle il y a une incroyable anecdote. Nous quittâmes une pièce disposée à l’écart sur un côté pour que les femmes puissent y prier, et pénétrâmes dans le «kishick khaneh» ou salle de garde, où les serviteurs du sanctuaire veillent. Il n’y avait là que quelques personnes en train de discuter, si bien qu’à l’abri des hautes portes, nous nous assîmes et regardâmes dans la chambre adjacente, le Darul Houffaz, de forme semi-circulaire, voûté d’un dôme, et d’une élévation et d’une dimension importantes. De nombreuses lampes donnaient une forte luminosité et l’endroit était presque rempli de seyyed et de mollâ portant des turbans ainsi que de pèlerins de nombreux pays. Certains étaient assis le dos contre les murs, lisant ou parlant; d’autres étaient debout et conversaient en groupes; et des amis, se rencontrant là, s’arrêtaient pour se saluer et se souhaiter mutuellement l’acceptation de leurs vœux. Devant la porte qui menait au mausolée, des dévots étaient assis, pleurant et frappant leur poitrine dénudée de la manière la plus extravagante, alors que d’autres murmuraient la formule [consacrée] avant d’entrer, et dans les coins des docteurs assis, servants du sanctuaire, lisaient le Coran à haute voix.

C’était une scène déroutante, et je me demandais si je n’étais pas en train de rêver, lorsque mon compagnon toucha ma main, et se levant, me conduisit rapidement à travers la salle jusqu’à nous trouver au-dessous du centre de la coupole. Nous arrêtant un moment devant la porte de la chambre funéraire, nous inclinâmes la tête dans sa direction pour la saluer, puis nous gagnâmes une petite chambre dans laquelle se trouvait un magnifique candélabre doré, en forme d’arbre, et doté de quarante branches de lumière. Pour achever le rituel, nous aurions dû entrer dans le sanctum, et marcher autour de la tombe, mais la lumière était trop forte pour qu’une telle action soit sûre, en particulier à cette saison, car si l’alarme avait été donnée qu’un infidèle polluait le sanctuaire, les zélotes à la porte auraient rapidement fait de lui un converti ou un martyr.[3]

Le turcologue hongrois Hermann Vámbéry, qui passa à Mashhad en 1863, a décrit la richesse de la salle contenant la chasse de l'Imam:

Le tombeau, recouvert d’or tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, est incontestablement le plus riche tombeau du monde islamique, que même Médine, Nadjaf (où repose Ali), Kerbala et Qom n’arrivent pas à égaler en splendeur et en richesse. Bien qu’ayant été dépouillés et pillés à plusieurs reprises, les coupoles, les tours et le grillage intérieur massif recèlent encore aujourd’hui un trésor inestimable. Ainsi, les parois du tombeau sont-elles recouvertes des joyaux les plus rares, offerts par de fervents chiites par amour de leur saint. On peut voir ici une aigrette ornée de diamants (Dschikka), là une épée et un bouclier parsemés de rubis et d’émeraudes, des bracelets anciens cossus, des chandeliers massifs, des colliers de grande valeur. Ces joyaux et d’autres encore, exercent une impression si éblouissante sur le visiteur, qu’il ne sait plus ce qu’il doit admirer en premier: la finesse de la construction de la coupole, les fenêtres multicolores, les tapis parsemés de diamants, le grillage en argent massif ou la foule recueillie.[4]

À Mashhad en 1893, Harry Stanley Massy a longuement évoqué sa visite du sanctuaire, faite un soir. Habillé en Afghan, il était accompagné de son officier d’ordonnance, Shams-ud-Din.

Des centaines de pèlerins déambulaient dans la cour, ou étaient agenouillés en prière et en contemplation, et nombre d’hommes et de femmes se tenaient agenouillés à l’extérieur de l’écran ajouré et près des murs et de l’iwan derrière lesquels se trouve la chambre funéraire, frappant leurs poitrines, pleurant tout haut et versant des larmes amères, comme en de grandes souffrances, les paumes tendues en supplication.

[...]

À l’entrée de la cour, nous tournâmes à gauche et nous dirigeâmes vers la grande niche ou porche situés immédiatement à droite de l’iwan sud, et qui correspondait avec la niche fermée d’un ajour de l’autre côté de l’iwan. Ici nous enlevâmes nos chaussures et les confiâmes au kafshbardar, dont la fonction est de garder les chaussures des pèlerins et des visiteurs du sanctuaire.

Il y avait quelque soixante ou quatre-vingt paires de chaussures et de mules déjà disposées en rangs, et le gardien, qui avait une longue canne aux pointes courbées en fer, ramassa nos chaussures et les plaça dans l’une des rangées, nous regardant de près tout du long. Juste après l’avoir quitté, et alors que nous passions la porte dans la niche, un petit garçon seyyed coiffé d’un turban noir, voyant que nous étions étrangers, se précipita pour offrir ses services comme guide, et demanda s’il devait lire les prières du ziaratnama [ziâratnâmeh] et nous montrer le lieu. Je donnai un signe de désaccord à Shams-ud-Din, qui dit d’une voix forte: «Non, tu es trop jeune; nous voulons un homme adulte pour nous guider et prononcer les prières pour le Sirdar.»

Entendant cela, un autre seyyed d’environ quarante ans se présenta et me dit: «Votre esclave est présent; mon nom est âkhund Seyyed Reza.» Shams-ud-Din lui ordonna immédiatement de lire le ziaratnama pour nous. Il nous conduisit dans une petite pièce derrière le porche, d’où, après avoir tourné à angle droit à gauche, nous entrâmes dans une longue pièce étroite (c’est le Tanhid Khana-i-Mubaraka) pavée de dalles de marbre blanc, aux murs décorés de bouquets de fleurs en mosaïque, et qui était illuminée par des candélabres fixés aux murs. Tout de suite après être entré dans cette pièce, le seyyed s’arrêta, ouvrit son livre, et, levant l’index de sa main droite, lut une partie du ziaratnama en arabe, pendant que nous nous tenions de part et d’autre de lui avec nos doigts également levés. Il nous conduisit ensuite à travers la pièce, et après l’avoir quittée par une porte près de son extrémité sud, nous entrâmes dans une plus grande pièce, dont le sol était incrusté de mosaïque de la façon la plus exquise, et les murs couverts d’inscriptions arabes en or et en mosaïque. Il s’agissait apparemment de la salle contiguë au nord de la chambre funéraire. Là, le seyyed acheva la lecture des prières du ziaratnama comme auparavant, et ensuite, tournant vers la droite, nous entrâmes dans une autre pièce, qui apparemment s’étend aussi au nord du sépulcre, et d’où une porte y conduit. C’était une pièce magnifiquement décorée et la mosaïque de son sol ressemblait au plus beau des tapis. Il y avait quelques riches tapis étendus autour de la pièce, sur lesquels se trouvaient plusieurs douzaines de copies du Coran, qui s’avérèrent tous manuscrites. Le seyyed prit un exemplaire et nous enjoignit d’en faire autant, ce que nous fîmes, embrassant le livre et le plaçant sur nos yeux et notre front. Ensuite, nous nous agenouillâmes tous trois, et après avoir lu quelques pages, le Seyyed, me tenant par le poignet droit tout du long, mit de côté son Coran, et produisant un livre de format poche, me demanda mon nom, ma tribu et mon lieu de résidence.

Après avoir consigné ces informations, le âkhund dit: «Le nom du sirdar et les noms de ses parents sont dûment enregistrés dans le registre du ziarat de l’Imam Rezâ, que la paix soit sur lui. Vous devez maintenant me payer soixante krans afin que pendant trente ans deux «siparas» du Coran soient lus chaque année en votre nom, et je verrai également que vos parents puissent en bénéficier de la même manière.» Après un peu de marchandage, Shams-ud-Din le fit descendre à quarante krans, qui lui furent comptés sur le Coran, puis nous fûmes libres d’entrer dans le sépulcre ou Gumbaz-i-Hazrat.

Portant nos mouchoirs à nos yeux et sanglotant bruyamment, nous entrâmes dans la chambre sacrée par sa porte nord, vers laquelle – dit-on – la tête de l’Imam repose. Cette porte est en or, celle sur le côté ouest en argent. Je n’ai pu voir la porte est, car elle était fermée, et il y avait plusieurs gardiens autour d’elle, ainsi qu’en d’autres endroits de la salle, dont la fonction était apparemment de regarder chaque mouvement de chaque pèlerin, et dont le regard ne me donna aucun désir particulier de revenir. Nous étions observés si étroitement que je pensai un moment être l’objet spécial de leur surveillance, et je ressentis ces quelques minutes dans la chambre funéraire comme l’un des pires quarts d’heure que j’aie jamais vécu. La salle dans laquelle nous étions à présent avait une longueur nord-sud d’environ quarante pieds et une largeur de quelque trente pieds; elle était surmontée d’une coupole d’environ trente-six pieds de haut, recouverte d’or, et du sommet de laquelle pendait un chandelier massif pourvu de petites lampes où brûlait de l’huile parfumée. Ici aussi les murs étaient couverts des mosaïques les plus exquises, mais plus riches en or et en joyaux incrustés que dans les salles adjacentes, et autour de la base du dôme doré se trouvaient des rangées étroites d’inscriptions en arabe sur un fond émaillé bleu clair. Sur les murs étaient suspendus toutes sortes de bibelots et de plaques avec des inscriptions en arabe. Le sol était de marbres noirs et blancs, incrustés de mosaïques aux couleurs ternes. La tombe, au centre de la salle, était ceinturée de grilles perpendiculaires de quelque sept pieds de hauteur, entre lesquelles se trouvaient des filigranes et des volutes en argent. Les barreaux aux angles étaient carrés et très massifs. La tombe elle-même était cachée à la vue par des rideaux suspendus à l’intérieur des grilles, alors que de nombreuses petites plaques d’or ou d’argent couvertes d’inscriptions en arabe étaient suspendues à l’extérieur. L’espace enclos de la tombe est d’environ vingt pieds sur douze, et sur le côté ouest se trouve la porte, maintenant fermée avec un grand et désuet cadenas en argent, appelé «Kufl-i-Morâd»: le toucher, comme toucher les grilles en acier, est le but de tous les pèlerins. La grille elle-même est appelée le «Zirreh» ou «Zirrih» [zarih]. Le spectacle à l’intérieur de cette salle est pour le moins étrange. Il y avait soixante ou soixante-dix personnes marchant lentement autour de la tombe ou s’accrochant aux grilles; bien souvent ils se battaient violemment entre eux – bien que cela soit interdit – en tentant d’atteindre les grilles d’angle ou le cadenas en argent, vers lesquels se pressaient surtout les pèlerins, pour les embrasser ou les toucher. Tous, à l’exception des gardes à l’air renfrogné et au regard indifférent, sanglotaient bruyamment, parfois hurlant véritablement avec chagrin et excitation. À Gashmiran, un village solitaire de Bashakird au sud-est de la Perse, j’avais vu des hommes forts verser des larmes amères en voyant le Shibih ou le Jeu de la Passion [5], mais jamais je n’avais vu des hommes aussi profondément émus que ces pèlerins venant de pays lointains, regardant la tombe du saint et martyr, pleurant sa mort cruelle et maudissant ses assassins avec les cris de «Lânat bar Haroun», «Bar Mamoun Lânat» ou «Lânat bar Haroun-al-Rashid».

Il y avait ici des hommes et des femmes de toutes sortes et de toutes conditions, depuis les marchands aisés, avec leurs petits turbans ronds et leur long manteau noir, au mendiant misérable, frappé de paralysie, dans ses loques sales. Ici nul n’est plus grand qu’un autre; et un proverbe persan dit que «Roi et ânes sont égaux dans le pèlerinage». Le pèlerin doit marcher trois fois autour des grilles de la tombe, chaque tour étant appelé un «zawâf» [6]: c’est ce que nous fîmes, notre Seyyed nous accompagnant, et à chaque fois que nous nous arrêtions pour toucher les grilles ou le cadenas, il récitait une «sarawat» [sourate] du Coran en arabe, et à chaque tour, à l’endroit désigné, il se joignait à nous pour maudire en chœur Mamoun [Ma’mun] et Haroun [Hârun al-Rashid]. Pendant notre troisième et dernier tour, alors que nous atteignions le centre des grilles du côté est, je jetai par-dessus la clôture et à l’intérieur de la tombe cinq krans d’argent enveloppés dans du papier blanc, comme j’en avais reçu l’instruction antérieurement. Tous les pèlerins respectables font ceci, le montant d’argent ainsi déposé sur la tombe étant facultatif. Après avoir ainsi achevé notre troisième zawâf, nous marchâmes hors de la salle à reculons, passant par la porte ouest en argent, et entrâmes dans une salle petite mais superbement décorée avec de merveilleuses inscriptions et mosaïques et avec des joyaux, des amulettes et des plaques incrustées de pierres précieuses. Je remarquai que non seulement ici mais dans tout le sanctuaire, il n’y avait nulle tentative d’étalage clinquant de quelque sorte que ce soit. Tout était à une grande échelle et donnait l’impression de richesses immenses et solides partout. Et cela doit en effet être le cas si l’on peut se fier aux comptes des revenus dont jouit le sanctuaire de différentes sources.[7]

Le major Percy Molesworth Sykes, qui séjourna régulièrement à Mashhad, en 1893, 1902 et entre 1905 et 1912, a livré également un récit d’une visite, ayant obtenu des informations de première main de son collaborateur Bahadur Ahmad Khan.

Après avoir admiré les carreaux bleus et le Portail d’or, nous approchâmes d’une grille en acier couverte de cuivre, à travers laquelle nous pouvions voir le haram sacré. Nous la touchâmes, puis, nous inclinant en direction du sanctuaire, nous laissâmes nos chaussures au kafshkan, qui était sous la responsabilité d’un homme digne d’être vizir, car bien que responsable de centaines de paires de chaussures, il semble ne jamais oublier à qui elles appartiennent!

Laissant ainsi nos chaussures au soin de cet homme, nous entrâmes dans un passage conduisant dans le Portail de Nadir, et vîmes que sur les deux côtés se trouvaient des portes plaquées en argent. Passant l’angle du Portail nous entrâmes dans une seconde «Maison du Bassin», où se trouve un grand bassin taillé dans un seul bloc de marbre. [...]

Depuis cet édifice, nous entrâmes dans le Dar-ul-Siada ou «Lieu de la Grandeur», lequel mérite sûrement son nom. Sa plus grande longueur est de cent pieds, et de son centre s’élève une coupole bordée de chaque côté de coupoles plus petites. Son décor se compose de panneaux de carreaux bleus et or; au-dessus, le mur et le plafond sont couverts de facettes de verre ressemblant à des diamants et qui, si la pièce n’avait pas été sombre, eût aveuglé le spectateur. Enchâssé dans le mur se trouve le plat doré circulaire, duquel l’Imam immaculé, que la Paix soit sur lui, avait pris le fruit empoisonné. D’un trou au centre de celui-ci, les gens ignorants prennent un peu de poussière pour la frotter sur leurs yeux, croyant qu’il s’agit de la poussière même du saint Imam.

Ici aussi le seyyed attira notre attention sur une seconde grille faite en argent, et qui avait été offerte par le père du défunt Kawam-ul-Mulk de Shirâz, dont l’ancêtre, Haji Ibrahim, avait été ébouillanté jusqu’à la mort par Fath Ali Shâh.

Ce Haji Ibrahim était le fameux vizir de Aga Mohamed Shah, qu’il rejoignit à Kerman après avoir abandonné Luft Ali Khan Zand. Il était si puissant que le roi clairvoyant conseilla à son successeur de ne pas lui faire confiance et de le mettre à mort en une occasion propice.

À cette époque, presque toute la gouvernance en Perse était tenue par ses fils, mais les serviteurs du roi étaient si dévoués qu’ils furent tous capturés le même jour à la même heure; et Haji Ibrahim fut jeté dans un chaudron d’huile bouillante en châtiment de ses nombreux crimes.

En regardant à travers la grille d’argent, nous vîmes, une fois encore, la tombe de l’Imam, et une fois de plus nous nous inclinâmes dans sa direction; et, brûlant de désir, nous nous hâtâmes par la porte de Hissam-u-Saltana, également plaquée d’argent, vers le Dar-ul-Huffaz ou «Lieu des Récitants», qui ressemble au «Lieu de la Grandeur», mais qui n’est pas aussi splendide.
Ici nous nous prosternâmes, touchant le sol des deux côtés de notre visage, car c’est seulement en l’honneur d’Allah que l’on peut toucher le sol du front; et nous priâmes en accord avec le Saint Coran, « Ô croyants, n’entrez pas dans la maison du Prophète sans la permission de son propriétaire.»

Finalement, Dieu merci, nous avançâmes et à nouveau nous nous prosternâmes, frottant nos visages sur le seuil du Portail d’Or, l’une des merveilles du monde. Nous nous levâmes ensuite, comblés d’être à l’intérieur du haram, et approchant la grille autour de la tombe, nous la serrâmes, en adressant nos prières et nos supplications à Son Altesse l’Imam, et l’embrassâmes. Nous embrassâmes également la serrure, et vous devez savoir que chaque pèlerin, après avoir touché et embrassé la serrure pour son propre compte et pour celui de ses défunts parents, doit en faire de même de la part de ses proches et amis vivants, dont la prière de visiter le sanctuaire en personne est ainsi placée devant Son Altesse.

Je dois maintenant vous dire que, lorsque l’Imam immaculé mourut, Mamum désira l’enterrer sous le dôme au centre de l’édifice, pour que son père maudit puisse obtenir son salut par le contact de son corps avec celui du saint Imam; mais nul outil ne put ouvrir la tombe du calife, que Dieu le maudisse! Et, ô! Un miracle survint: alors que les ouvriers peinaient de façon décourageante, ils virent soudain une tombe déjà creusée à l’angle nord-est, et le martyr innocent fut enterré là avec ses pieds dirigés vers la tête de Harun-al-Rashid le maudit.

La richesse du sanctuaire est indicible. Le prix d’une seule porte faisant face au pied de la tombe, faite d’or pur, équivaut au revenu de sept royaumes. Le sol est incrusté des meilleurs blocs de marbre coloré de Shandiz, et les murs sont couverts de carreaux blancs, bleus et or, comme les œuvres chinoises. Au-dessus d’eux, des œuvres de facettes de verre sont d’une telle beauté – comment pourrais-je les dépeindre ?

La tombe du calife maudit est sous terre et nulle part visible, mais trois grilles [zarih] entourent la tombe du saint Imam. La plus extérieure est en acier; la suivante, plus intérieure, fut, à ce que l’on dit, prise de la tombe de Nâder et elle est en argent, parsemée de rubis et d’émeraudes; la grille la plus intérieure est également en acier incrusté d’or. Au-dessus de la tombe sont suspendus des aigrettes en pierres précieuses, des poignards, des épées et d’autres dons d’une telle valeur que le trésor de Karun n’est rien en comparaison.

Nous, pèlerins, après avoir embrassé la serrure bénie, nous nous déplaçâmes jusqu’au «Pied du Saint», et là, après nous être prosternés près d’une seconde porte plaquée d’or et parsemée de joyaux rares, une prière appropriée fut faite.

En poursuivant, nous nous rendîmes lentement et solennellement à «l’Arrière de la Tête», en face de l’ancienne cour, et de là, par un étroit corridor, à «La Tête» [8].

Dans le corridor, tous les ennemis de l’Imam sont maudits, et Seyyed Mirza Ali appela: «maudits soient Harun et Mamun!», auquel nous répondîmes: «Qu’il en soit encore plus!» Au chevet de la tombe, nous embrassâmes à nouveau la grille, et après des prosternations, nous fîmes les deux prières [9].

Nous fîmes trois fois le tour de la tombe et à trois reprises les malédictions furent prononcées; après quoi, avec des larmes de joie et une profonde humilité, nous élevâmes chacun nos mains vers le ciel et dîmes: «Ô Allah, accepte mes prières, reçois mes louanges de Toi et lie-moi à ton peuple choisi.» [10]


Notes
[1] Narrative of a Journey into Khorasân, in the Years 1821 and 1822, London, Longman, Hurst, Rees, Orme, Brown and Green, 1825, p. 446-447.
[2] Ibid., p. 472-473.
[3] Journey to the North of India, Overland from England, Through Russia, Persia, and Affghaunistaun, vol. 1, London, Richard Bentley, 1838, p. 234-235.
[4] Meine Wanderungen und Erlebnisse in Persien, Pest., Verlag von Gustav Heckenast, 1867, p. 320-321.
[5] Les représentations théâtrales commémorant rituellement le massacre de Hossein, troisième Imam des chiites, à Kerbala en 680.
[6] Ces circumambulations autour du zarih, qui reflètent symboliquement celles que les pèlerins effectuent à La Mecque autour de la Kaaba, ne sont plus effectuées aujourd’hui et ne sont d’ailleurs même plus possibles: la chambre funéraire est en effet coupée en deux par une barrière de verre, qui sépare les hommes des femmes.
[7] «An Englishman in the Shrine of Imâm Reza at Mashad», in The Nineteenth Century and After, lxxiii/2, 1913, p. 997 et ss.
[8] Les expressions «Pied du Saint», «l’Arrière de la Tête» ou «La Tête» se réfèrent à la position du corps de l’Imam Rezâ étendu dans la tombe.
[9] Ce rituel de malédiction, adressé au calife Ma’mun, accusé par les chiites d’avoir empoisonné l’Imam Rezâ, n’existe plus guère aujourd’hui.
[10] The Glory of the Shia World, London, Macmillan and Co., 1910, p. 248 et ss.


Extrait de Patrick Ringgenberg, Mashhad dans le miroir des voyageurs européens, Londres / Téhéran, Candle and Fog, à paraître.