Le mihrab et le minbar

Mur qibla de la mosquée du Vendredi de Nâ’in (Iran).
Mihrab du Xe siècle et minbar de 1312.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2014)

Dans toutes les mosquées, deux éléments se trouvent sur le mur qibla, autrement dit contre le mur orienté perpendiculairement vers La Mecque : le mihrab (la niche) et, à sa droite, le minbar (la chaire).

Le mihrab
Le mihrab prend des formes variables : il est généralement formé d’un demi-cylindre surmonté d’un arc en plein cintre, brisé ou outrepassé, mais certains mihrabs, comme à Cordoue ou au Maghreb, forment une petite salle. Chez les lexicographes arabes, le mihrab désigne notamment une chambre élevée, la pièce d’honneur d’une maison, un lieu où le roi s’isole, un lieu où l’on prie (cf. Coran XIX, 11) [1].

Si l’origine architecturale du mihrab donne lieu à de nombreuses discussions, sa signification se prête également à différentes interprétations : on n’en mentionnera ici que quelques-unes. La première d’entre elles est que le mihrab, en signalant l’orientation vers La Mecque, constitue un signe, à la fois concret et symbolique, de la direction vers Dieu. Pour Malek Chebel, le mihrab est « un méridien spirituel du ciel et de la terre ». Indication murale de la direction de La Mecque, et donc de la voie droite vers Dieu (cf. Coran I, 6), il lie les fidèles venus à la prière et fait se rencontrer la mosquée avec le cosmos [2].

Le mihrab symboliserait d’autre part la niche évoquée par le Coran, dans le fameux verset de la lumière (XXIV, 35), d’ailleurs calligraphié sur de nombreux mihrabs iraniens. Selon ce passage, la lumière de Dieu est analogue à une lampe dans une niche, si bien que le mihrab serait la métaphore architecturale de la lumière divine, vers laquelle s’orientent les croyants. L’association du mihrab et de la lumière a été mise en évidence par A. S. Melikian-Chirvani. Pour cet iranologue, le mihrab constitue un prolongement du chahâr tâq, autrement dit de la salle à coupole qui, dans l’Iran sassanide, pouvait servir de temple du feu zoroastrien. Le mihrab s’inscrit en effet dans le prototype architectural des salles coiffées d’un dôme, puisqu’il est formé d’une partie quadrangulaire surmontée d’un arc. En ce sens, il symbolise le ciel et la terre, comme la salle à coupole. D’autre part, le chahâr tâq zoroastrien est le lieu saint où brûle le feu sacré, symbole de la Divinité (Ahura Mazda). Le mihrab, de même, contient souvent une lampe, si bien qu’il est, comme le temple du feu du zoroastrisme, le lieu symbolique de la lumière divine [3].

Titus Burckhardt, quant à lui, établit une relation entre le mihrab et le coeur, noyau de l’âme pouvant accueillir la présence divine. Le Coran désigne par « mihrab » (littéralement : « refuge ») un lieu secret du Temple de Jérusalem, dans lequel – dit le livre saint (III, 37) – la Vierge Marie fit une retraite spirituelle, miraculeusement nourrie par Dieu. Or, Marie est une figure symbolique de l’âme vierge, réceptive à la grâce divine. La niche de prière évoquerait, dans cette perspective, la retraite spirituelle de Marie, et par là même le coeur pur et saint, en prière, tourné vers Dieu et nourri de Sa grâce. À l’appui de cette interprétation, Titus Burckhardt note que dans plusieurs mosquées, et notamment dans la basilique de Sainte-Sophie à Constantinople transformée en mosquée par les Ottomans, les « inscriptions autour de l’arc du mihrâb rappellent souvent le récit coranique » relatif à Marie dans le Temple [4].

Le mihrab a aussi été mis en relation avec le Prophète Muhammad. Selon Alexandre Papadopoulo, le mihrab est un vestige du symbolisme de l’abside, dans lequel se tenait un roi, ou de la niche de l’architecture antique, dans laquelle était insérée une statue. Comme l’art islamique exclut la statuaire à caractère sacré, le mihrab n’évoquerait qu’indirectement le Prophète. A. Papadopoulo écrit que la niche symbolise, « en la suggérant, la présence du Prophète lui-même, récitant du Verbe divin, et donc de Dieu même à travers lui, il est le moule en creux de cette présence. » [5] Cette thèse peut être corroborée par certaines interprétations traditionnelles du verset coranique de la lumière. Ibn Arabi écrivait ainsi que « le corps du Prophète est la "niche" de son esprit, et dans la niche brille la Révélation » [6]. Dans ce sens, le mihrab serait comme l’image du corps du Prophète, dans lequel rayonne la révélation de Dieu. Le mihrab rappellerait également la présence du Prophète, se tenant devant les croyants pour la prière, ou récitant devant eux les paroles reçues de Dieu.

Enfin, le mihrab peut évoquer une porte, comme l’a bien relevé Dominique Clévenot, en remarquant notamment que le mihrab de la mosquée de Cordoue « "reproduit" avec une fidélité totale tout le système architectonique et décoratif des portes extérieures de la mosquée. » [7] Le mihrab constituerait ainsi une forme de porte symbolique vers le paradis et vers le salut, puisque l’orientation vers La Mecque exprime une spiritualité devant conduire à l’Unité divine. Un tapis de prière persan du XIXe siècle, conservé au Musée du Tapis de Téhéran et reproduit ci-dessous, exprime d’ailleurs littéralement ce symbolisme d’un mihrab « porte du paradis » : l’arc du mihrab encadre un paysage édénique, avec des plantes, des oiseaux et un bassin, si bien qu’il se présente, non comme une niche, mais comme une porte ouverte sur un jardin spirituel. Les mihrabs décorés de motifs floraux seraient de même comme des ouvertures sur les jardins du paradis, que les croyants verront une fois franchie la porte du ciel.



Tapis de prière (détail), Isfahan, XIXe siècle. Musée du Tapis, Téhéran.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2010)

Symbole d’une orientation corporelle et spirituelle vers Dieu, image du Ciel et de la Terre, matrice de la lumière divine, vestige de la présence du Prophète, ou porte du paradis, le mihrab autorise des interprétations diverses. Son importance symbolique se remarque également dans les traditions attachées aux tapis de prière. Inventions du monde musulman, ceux-ci représentent la niche du mihrab, avec un arc curviligne, triangulaire ou polylobé, parfois soutenu par des colonnes, et entourée de bordures décoratives aux motifs géométriques et / ou végétaux. À l’intérieur du mihrab est représenté une fleur (pour les anciens exemplaires), un Arbre de Vie ou un bouquet de fleurs. Certains exemplaires représentent une lampe, pour illustrer le verset coranique symbolisant la lumière divine par une lampe suspendue dans une niche (XXIV, 35). Mosquées miniatures, ces tapis sont des signes de piété et des objets rituels. Dans le soufisme, ils ont pu devenir « un espace spirituel privilégié où s’effectue le contact avec Dieu, c’est-à-dire une arène de méditation mystique par excellence. » [8] Employés dans les rites d’initiation soufie, attributs saillants de certains maîtres spirituels, ils ont fait l’objet de nombreuses traditions : on leur attribue des miracles (des saints miraculeusement transportés sur un tapis de prière volant) et un pouvoir thaumaturgique et protecteur, les tapis étant sanctifiés par la spiritualité de leur possesseur ou utilisateur.

Le minbar
Quant au minbar, il est la chaire utilisée par l’imam pour son discours du vendredi midi, devant l’assemblée des fidèles. Il peut être aussi une tribune politique, employée par le souverain ou le gouverneur de la ville. À l’origine, il comportait deux marches et un siège, soit trois degrés. Plus tard, il prit la forme d’un escalier en pierre ou en briques, au nombre de marches variable, ou celle d’un meuble à escalier, généralement en pierre ou en bois, pourvu d’une porte d’entrée et coiffé à son sommet d’un baldaquin.

Deux motifs principaux éclairent la symbolique du minbar : l’échelle et le trône. D’abord, le minbar peut évoquer l’échelle de sagesse qui, symboliquement, relie la terre et le Ciel. Largement répandue dans le monde chrétien [9], cette symbolique est présente dans les récits consacrés à l’Ascension céleste du Prophète. Conduit de La Mecque à Jérusalem, Muhammad vit une échelle (mi’râdj), qui était « la chose la plus belle que l’on eût jamais vue ». Ses trois premières marches étaient faites de rubis, d’émeraude et de perle blanche. Ornées d’or et de perles pures, les autres marches étaient chacune d’une gemme différente. Recouverte d’un vert plus éclatant que l’émeraude, gardée par les anges, l’échelle était éblouissante de lumière. Les textes ajoutent que le Prophète l’utilisa pour monter dans les cieux [10].

Dans la perspective de la symbolique de l’échelle céleste, la montée et la descente du minbar peuvent s’interpréter de manière allégorique, comme l’expression d’un va-et-vient entre la terre et le Ciel. Gravir les marches de la chaire, c’est monter vers Dieu et son Trône ; redescendre de la chaire, c’est aller vers le monde des hommes. Le premier mouvement évoque l’ascension de l’homme vers la connaissance de Dieu et de la révélation ; le second mouvement évoque la descente de la grâce divine sur les hommes. Ces deux dynamiques, l’une ascendante, l’autre descendante, sont évoquées par le Coran. Dans une sourate, on peut lire que Dieu est « le Maître des paliers par où les anges et l’Esprit montent vers Lui durant un jour qui dure cinquante mille ans. » [11] D’autre part, le Coran dit, à propos de la révélation du Coran au Prophète, que « l’Esprit fidèle [l’ange Gabriel] est descendu avec lui sur ton coeur » [12]. Dieu a fait descendre le Coran dans le coeur du Prophète Muhammad, afin que les hommes, par la connaissance du livre saint, puissent monter vers les paradis. C’est ce qu’exprime clairement Nâsir-e Khosrow dans l’un de ses traités. Il compare la révélation prophétique (tanzil) à une échelle suspendue depuis les cieux et touchant la terre, et qui permet ainsi aux croyants d’accéder au Ciel en gravissant ses échelons. Selon le philosophe ismaélien, la révélation apportée par le Prophète et la shari’a constituent le premier échelon de cette échelle, qu’il faut gravir par la connaissance spirituelle, jusqu’au sommet, qui est la science de l’interprétation ésotérique (ta’wil), autrement dit la connaissance ultime de la révélation [13].

Une anecdote, rapportée par le voyageur Ibn Battuta (XIVe siècle), montre bien que le minbar pouvait être pris comme le symbole d’une relation dynamique entre le Ciel et la terre. À Damas, Ibn Taymiyya, juriste hanbalite, dispensait un prêche du haut d’une chaire d’une mosquée. Lors de son discours, il affirma que « Dieu descend vers le ciel du monde d’ici-bas comme je descends maintenant », et le juriste illustra sa parole en descendant une marche de sa chaire [14]. Inversement, la montée sur le minbar est comparable à une ascension vers Dieu. C’est ce qu’affirme un poète ottoman, Nevres Efendi (XVIIIe siècle). Évoquant le minbar d’une mosquée d’Istanbul, il écrit que chaque fois que l’imam le gravit, « c’est comme s’il montait jusqu’au Trône de Dieu où la prière est acceptée. » [15]

Le minbar a également pu être comparé au Trône de Dieu. Cette relation symbolique est notamment suggérée par le verset du Trône, calligraphié sur le flanc du minbar de la mosquée Kutubiyya (XIIe siècle) de Marrakech [16]. Ce verset affirme que le Trône divin comprend le ciel et la terre (II, 255). Le minbar, dans cette perspective, serait comme le reflet d’une hiérarchie des mondes couronnée par le Trône de Dieu. Ses différentes marches peuvent symboliser des degrés de la connaissance et les sphères célestes, comme le suggère un poème ottoman du XVIIIe siècle, affirmant d’une mosquée d’Istanbul : « Son minbar est comme les neuf niveaux du ciel » [17]. Le siège au sommet, surmonté parfois d’un baldaquin (image évidente du Ciel), évoquerait la présence seigneuriale de Dieu, qui domine les cieux et la terre. Le sommet de la chaire rappelle ainsi l’autorité incomparable du Prophète, mais aussi le Trône divin, qui symbolise pour certains auteurs l’Intellect ou l’Esprit divin, révélateur du Coran. De fait, l’imam ou le théologien, qui parle au sommet ou sur une haute marche du minbar, apparaît, symboliquement, comme un intermédiaire de la parole prophétique, issue du Trône de Dieu et transmise par le Prophète Muhammad.



Notes
[1] Cf. Gérard Troupeau, « Le mot mihrâb chez les lexicographes arabes », in Alexandre Papadopoulo (direction), Le mihrâb dans l’architecture et la religion musulmanes, Leiden, Brill, 1988, p. 60-61.
[2] Traité du raffinement, Paris, Payot, 1999, p. 177.
[3] Cf. « The Light of Heaven and Earth : from the Chahâr-tâq to the Mihrâb », in Bulletin of the Asia Institute, 4, 1990, p. 112-123.
[4] L’art de l’Islam, Paris, Sindbad, 1985, p. 134.
[5] L’Islam et l’art musulman, Paris, Mazenod, 1976, p. 230.
[6] Ibn ‘Arabî, La profession de foi, traduit de l’arabe par Roger Deladrière, Paris, Sindbad, 1985, p. 128.
[7] Une esthétique du voile. Essai sur l’art arabo-islamique, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 60.
[8] A. Knysh, « Sadjdjâda », in Encyclopédie de l’Islam, tome VIII, p. 764.
[9] Cf. Christian Heck, L’échelle céleste. Une histoire de la quête du ciel, Paris, Flammarion, 1997.
[10] Le livre de l’échelle de Mahomet,traduit du latin par Gisèle Besson et Michèle Brossard-Dandré, Paris, Le Livre de Poche, 1991, p. 109 et 111.
[11] Coran LXX, 3-4, traduction J. Berque.
[12] Coran XXVI, 193, traduction D. Masson.
[13] Nâṣir Khusraw, Knowledge and Liberation. A Treatise on Philosophical Theology, translated from the Persian by Faquir M. Hunzai, London / New York, I. B. Tauris, 1998, p. 102-103.
[14] In Voyageurs arabes, traduit de l’arabe par Paule Charles-Dominique, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1995, p. 454.
[15] Cité in Howard Crane (edition and translation), The Garden of the Mosques. Hafiz Hüseyin al-Ayvansarayî’s Guide to the Muslim Monuments of Ottoman Istanbul, Leiden, Brill, 2000, p. 439.
[16] Cf. Jonathan M. Bloom et al., The Minbar from the Kutubiyya Mosque, New York, The Metropolitan Museum of Art, 1998, p. 19.
[17] Cité in Howard Crane (edition and translation), The Garden of the Mosques, p. 440.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'univers symbolique des arts islamiques, Paris, L'Harmattan, 2009, p. 296-301.