Hokusai - Pont suspendu à la frontière des provinces Hida et Etchu

Katsushika Hokusai, Pont suspendu à la frontière des provinces Hida et Etchu,
Japon, 1834.
British Museum, Londres. Source : Japanese Woodblock Print Search.

Une estampe extraite de la série Vues pittoresques des ponts des diverses provinces s’intitule Pont suspendu à la frontière des provinces Hida et Etchu. Un couple de fermiers traverse un pont de cordes et de bois qui s’incurve sous leur poids. Deux falaises cachent la fin et le commencement du pont. Au loin, un grand pic et des oiseaux ; sous le pont, des arbres et de la brume. La femme est immobile et regarde. L’homme marche, la tête penchée en avant ; il ploie sous le fardeau qu’il porte sur son dos. Un épisode quotidien est vu comme un quotidien de l’Eveil. Un homme et une femme : yang et yin, Ciel et Terre. La femme est arrêtée : la contemplation, la réceptivité, le féminin. L’homme marche : l’action, l’énergie, la virilité. Le pont est la traversée terrestre : si l’on ne voit pas ses extrémités, c’est qu’on ignore pareillement ce qui est avant la vie et ce qui est après la mort. Le pont est fragile et instable, et à chaque pas il se tord : la vie est un fil ténu, et à chaque moment tout est différent. Le pont joint provisoirement deux invisibles : il est la voie spirituelle qui, sur terre, relie l’Invisible à l’Invisible. La femme regarde pendant que son mari avance : la contemplation est immobile : elle est la voie de la Terre que l’homme doit emprunter pour emplir le coeur du Ciel. Sous le poids des personnages, le pont forme un creux : il évoque le yin, la réceptivité. Les deux figures humaines sont des paysans : ils sont proches de la terre, éloignés des villes ; proches de la Nature, loin de l’artificiel et du devenir. A droite, sur un plateau rocheux, deux quadrupèdes ; l’un broute, l’autre regarde, comme pour faire écho à la femme qui contemple et à l’homme qui s’active : l’humain et l’animal se mirent pour un temps dans des attitudes analogues, comme pour révéler les voies qui les séparent et la Voie qui les unit. Des brumes, sous le pont, masquent le sol ; à gauche, une falaise dont on ne voit pas le sommet ; au fond, une montagne sombre, et des oiseaux à la silhouette noire, dont le vol se détache sur le blanc des nuages ou le bleu du ciel. La montagne est l’Immuable, la traversée du pont est l’éphémère. En forme de brume, l’eau mesure les abysses, joint les extrêmes – la terre et le ciel. Les oiseaux sont un voyage du saint, devenu aérien comme le Ciel. Le proche et le lointain dessinent l’infini du monde, l’immensité dilatée de l’Illumination. Le bas est la Terre : elle est insondable. Le haut de l’image est l’empire du Ciel. L’univers entier est invité à la vision : la Terre, le Ciel, le yin, le yang, les règnes (animal, végétal, minéral), les hommes, sans oublier celui qui les voit dans un seul coeur : l’Homme, c’est-à-dire le peintre, et cet Esprit du peintre que peut être le spectateur.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'union du Ciel et de la Terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 184-185.