L'icône de la Sainte Face

Rogier van der Weyden, Triptyque de la Crucifixion, vers 1440.
Panneau de droite : Véronique et le voile portant la Face du Christ.
Kunsthistorisches Museum, Wien. Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2014)

Le visage est l’alpha et l’oméga du corps et de la vie. L’homme verra Dieu face à face, non corps à corps. Le visage est tout l’homme, et l’homme en Dieu est tout visage. Dans le visage du Christ est résumée l’Incarnation. En révélant une frontalité divine, la Sainte Face figure la quintessence du Verbe.

Un moine peintre du XXe siècle écrivait que « l’image acheïropoiète [c'est-à-dire, l'image "non faite de main d'homme"] du Christ est comme le sceau originel et la source de toute image ; d’elle provient toute image et en elle naît toute image » [1]. En concentrant le mystère de l’Incarnation, l’image du Christ comprend toutes les contemplations, de même que l’Incarnation inclut toutes les connaissances et toutes les spiritualités. De toutes les icônes « non faites de main d’homme », elle est la première et la dernière. Elle est le symbole oecuménique de la vérité, de la voie et de la vie du Christ. La Sainte Face est la rencontre au sommet des christianismes et des Eglises.

L’origine de cette icône est rapportée par une légende. Le roi du royaume d’Edesse, Agbar, était atteint de la lèpre. Ayant entendu parler du Christ, il souhaita le rencontrer pour qu’il le guérisse et envoya un ambassadeur en Palestine. Le Christ ne pouvant se déplacer à Edesse, l’émissaire du roi tenta de faire son portrait, sans succès, « à cause de la gloire indicible de Son visage qui changeait dans la grâce » [2]. Le Christ prit alors un linge et le posa sur son visage qui y demeura miraculeusement imprimé. En voyant l’empreinte de l’Homme-Dieu sur le tissu, Agbar guérit. Par la suite, le linge de la Sainte Face sauva Edesse du siège du roi de Perse, Khosrow II, au VIe siècle. Acheté au Xe siècle par les empereurs de Constantinople, il disparut lors du pillage de cette ville par les croisés en 1204. Aujourd’hui, les icônes de la Sainte Face témoignent encore du linge miraculeux que l’on appela le Mandylion. Seul le Saint Suaire de Turin, aussi troublant que discuté, pourrait illustrer ce qu’il devait être et ce qu’il serait aujourd’hui.

Selon une formule médiévale, le Christ a dévoilé ce que Moïse avait voilé. L’Ancien Testament nous dit que Moïse voyait la forme de Dieu et l’entendait sans intermédiaire, c’est-à-dire face à face (Nombres XII, 8 et Deutéronome XXXIV, 10). Lorsqu’il redescendit du Mont Sinaï, où il avait reçu les Tables de la Loi, son visage rayonnait de lumière, si bien qu’il le recouvrit d’un voile (Exode XXXIV, 29-35). Ce privilège de Moïse de voir Dieu face à face, tous les chrétiens l’ont reçu de manière symbolique, à travers l’icône de la Sainte Face. Le Christ disait : « Beaucoup de prophètes et de justes ont souhaité voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu. »[3] Image du Père, le Christ a répondu à l’espoir de beaucoup, tout en fondant l’espérance d’une vision directe de Dieu. Pour la théologie médiévale, l’Ancien Testament est l’ombre des réalités éternelles, leur reflet indirect, alors que le Nouveau Testament en est l’image et le témoignage directs. Si Dieu était invisible pour les Israélites, il est devenu visible dans le corps du Christ. Le Christ n’est pas venu abolir l’ancienne Loi, mais l’accomplir. Il avait recommandé aux apôtres : « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour ; et ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. »[4] Le Dieu de l’Ancien Testament se dissimule derrière les images terrestres et son Icône ; le Christ, en revanche, a fait vivre l’Image de Dieu sur terre. Par là même, il a révélé le principe de relation qui unit l’Invisible à sa propre Vision. « En s’incarnant, le Verbe éternel est devenu type et symbole de lui-même » disait saint Maxime le Confesseur (v. 580-662) [5]. L’icône de la Sainte Face est une porte entre Dieu et Dieu.

Si l’art sacré reflète une spiritualité de l’homme, il exprime également, dans une perspective mystique, l’intelligence que Dieu a de la religion et le rapport qu’Il veut instaurer avec une collectivité et son histoire. Du Judaïsme au Christianisme, l’art a changé en suivant l’éclairage de Dieu sur l’homme. Les œuvres des premiers Israélites, comme le Tabernacle et le Temple de Salomon, étaient plus ou moins dépourvues de représentations humaines et animales. Elles respectaient l’interdiction de l’image figurative, reçue par Moïse et inscrite dans les Dix Commandements. De cet art, il ne reste rien, à l’exception du soubassement du Temple à Jérusalem, le Mur des Lamentations vénéré par les Juifs comme une patrie spirituelle. Plus tard seulement, le monde juif peindra des images figuratives en s’inspirant des esthétiques locales : les fresques hellénistiques et orientales de la synagogue de Doura-Europos en Syrie (IIIe siècle de notre ère), par exemple, ou les enluminures gothiques de l’Europe médiévale. Dès les débuts du Christianisme, en revanche, l’image apparut pour orienter la contemplation des fidèles. L’art non figuratif de l’ancienne Loi symbolisait un Dieu inexprimable. Le Christianisme lui substitua l’icône de ce même Dieu rendu visible par l’Incarnation. La Sainte Face extériorise ainsi la substance cachée de la Loi judaïque et elle révèle la mystique du Christianisme. Pour comprendre la richesse de ses significations, il faut rappeler les grands traits de la connaissance de l’homme, manifestée par le Christ.

Pour les Evangiles, l’homme n’est pas seulement un animal raisonnable. Sa genèse est métaphysique : il émane de Dieu par filiation. « Vous êtes tous fils de Dieu, par la foi, dans le Christ Jésus » dit saint Paul.[6] A la suite du Christ, tous les chrétiens peuvent dire : « Le Père est en moi et moi dans le Père. » [7] Si l’homme descend de Dieu, sa nature profonde est de remonter à Lui. La fin de l’homme est son origine divine. C’est par la sainteté que l’homme retrouve sa vraie relation à Dieu, à lui-même et au monde. Par son Incarnation, le Verbe a montré la voie : le Christ est le modèle auquel tout homme peut s’identifier pour retrouver sa réalité incréée. Le saint est un héritier de l’Incarnation. L’homme doit s’unir au Christ pour s’unir au Verbe et pour être finalement un avec le Père. En connaissant le Père, le saint est un fils de la Connaissance que le Christ a incarnée. L’homme qui sera déifié n’est évidemment pas l’homme mortel, déchu depuis plusieurs millénaires par la perte du paradis. Il s’agit de l’homme spirituel, symbolisé par Adam avant la chute. La filiation divine appartient à une anthropologie spirituelle, non à la psychologie ou à l’humanisme. L’homme ne devient fils de Dieu que par la sainteté qui l’affilie au Père à travers l’union à son Fils. C’est par une mort au monde et une renaissance qu’il retrouve sa parentèle divine. L’homme ordinaire n’est que fils d’un tel, mais le saint est un deux fois né : engendré par un père terrestre, son âme est réengendrée par le Père céleste. Uni au Verbe, le saint connaît Dieu comme le Verbe le connaît, et le Père se connaît dans le saint comme il se connaît dans son Fils. Dans sa réalité intime, le saint est un état de prière uni à la prière du Verbe. Il est une vision amoureuse, plongée dans l’omniscience que Dieu a de ses beautés. Les saints du Christianisme sont des visages-miroirs du Verbe, des scintillements d’une Révélation. Leur humanité irise la Parole ; leur vie la met en scène ; leur mort amplifie son silence. A travers les saints, Dieu peut se voir tel qu’il est, puisque chaque saint est un miroir tendu à l’Infini. Et sur terre, les saints sont les iconostases vivantes de Dieu : les fidèles peuvent voir en eux des estampes de l’Icône divine.

Plus haut que l’homme, la sainteté trouve son origine dans une relation de Dieu à Dieu. En lui-même, Dieu est impersonnel. Le Père est une réalité sans face : rien ne peut le dévisager et l’envisager. Le premier visage de Dieu est le Verbe. Dans son Fils, Dieu se « personnifie », il « s’en-visage » et se « figure ». Par son Icône, le Père se fait Personne divine et Divinité de relation. Le Fils n’est pas seulement la Connaissance du Père, il est aussi le prototype de l’Homme : il est à la fois surhumain et l’Homme en soi. Le Verbe est le Visage secret de Dieu, et le Visage créateur des êtres. En incarnant le Fils de Dieu, le Christ a ainsi symbolisé l’Homme de tous les hommes, la Vision de tous les regards, l’Iconicité de toutes les images. Pendant 33 ans, il a manifesté le visage de Dieu, que personne n’avait pu voir avant lui. Toutes les créatures sont nées du Verbe : toutes sont issues du Visage que Dieu s’est donné. Les hommes sont comme autant de visages d’une Face unique, qui est Dieu et qui est infinie : ils ont jailli du Verbe comme des étincelles d’un seul feu. Par son existence, l’homme est le miroir d’une relation que Dieu a avec sa divinité. Dieu l’a créé à son image pour pouvoir Se voir en lui. Il lui a donné un visage pour s’adresser à lui, et pour que l’homme puisse voir Dieu « entre quatre yeux ». Tous les hommes ont un visage, car tout homme manifeste une relation entre le relatif et l’Absolu.

Fille de l’Incarnation, l’icône de la Sainte Face montre alors la généalogie qui unit l’homme à Dieu. Elle présente un double aspect : en montrant le visage du Christ, elle symbolise un visage du Père et la réalité intime de chaque chrétien. Elle manifeste le Visage divin tourné vers la création, et elle suggère la filiation de chaque homme dans le Verbe. Elle est à la fois le signe de présence de l’Incarnation, et un indice de la vie métaphysique de chaque croyant. Elle représente le visage unique de l’Homme-Dieu, tout en montrant la face contemplative de chaque âme. « La face du Seigneur, écrit Maxime le Confesseur, est la vraie contemplation et la vraie connaissance des choses divines selon la vertu. » [8] La Sainte Face est le visage de la connaissance de Dieu. Elle est la véritable personnalité de l’homme, son visage ultime. C’est par le visage et la lumière que l’homme voit et connaît ; c’est par la Sainte Face, qui est lumière et vision, qu’il peut naître à l’œil qui voit Dieu et à la Réalité qu’il n’a jamais vue. Les yeux et les oreilles du Christ peint symbolisent les facultés divines par lesquelles le saint verra et entendra le Père dans son Fils.

Au contraire d’un portrait naturaliste, la Sainte Face est un miroir d’âme : chaque chrétien s’y reconnaît à mesure de ce qu’il est et selon l’état de son regard. Chacun peut y voir son âme christophore, « porteuse du Christ » et reconnaître la Beauté qui l’aime. L’icône du Mandylion est une offrande, qui aplanit la voie du regard, prépare son baptême du feu et mesure la présence de chacun à Dieu. Tout homme reçoit l’icône selon son intelligence et sa foi, et l’icône se montre à lui en proportion de ses capacités et en fonction de son destin. Le face à face avec l’icône préfigure la réception de la vision divine. L’icône de la Sainte Face permet à l’homme de voir Qui il est, d’Où il vient, Où il va. Elle lui permet aussi de dévisager tous les hommes. La Sainte Face est un modèle de fraternité et d’oecuménisme. Qui se voit dans la Sainte Face comme en un miroir, la voit en tous les hommes, quels quel soient leurs visages et leurs masques. Le saint reconnaît en tout homme la présence du Christ : chaque visage, chaque humanité porte les marques d’une ascendance thaborique. La Sainte Face met l’homme en rapport avec l’Etre, puis avec tous les êtres. Elle établit un face à face entre l’homme et l’Homme, entre l’homme et tout visage.

Ce rapport entre l’homme d’ici et la peinture du Christ dérive d’une relation métaphysique, symbolisée par la Trinité. En effet, pour qu’il puisse exister une relation entre l’homme et Dieu, il faut d’abord que Dieu ait une relation avec lui-même, puisque rien ne peut exister sans être conçu en Dieu. Si nous pouvons voir le Christ en face de nous, dans une icône, c’est que Dieu s’est donné un Visage. La Transcendance est surhumaine : rien ne peut entrer en relation avec elle, ni homme ni ange : rien ne peut la connaître, si ce n’est elle-même et elle seule. Mais Dieu inclut tous les possibles, et son infinité inclut aussi la possibilité d’une relation avec son Unité. Le Verbe est la première relation que Dieu a avec son Essence. En engendrant son Icône, l’Eternité inaugure toutes les relations qui l’unissent à Soi et à la création. Le Fils est ainsi la Relation même. Il est la proximité de la transcendance. Si Dieu n’était que l’Absolu sans nom ni visage, rien ne pourrait lier et relier l’homme à Dieu ; mais à travers la relation que le Père a dans son Fils, l’homme est rattaché au principe de relation que le Père engendre en engendrant son Fils.

Dès lors, en contemplant une icône, l’homme dépasse la simple relation sociale ou sensorielle, pour s’inscrire dans la relation qui relie le cosmos au Créateur et le Créateur à sa Transcendance. Se rendre réceptif à l’image, c’est devenir transparent à l’Esprit de la relation qui porte le créé vers le Verbe et le Verbe vers le Père. Le face à face avec l’icône mène à l’unité de Dieu avec son Image. Voilà pourquoi l’image de la Sainte Face est la plus sacrée et la plus « chrétienne » de toutes les icônes. Toutes les relations de Dieu avec son Intellection, de Dieu avec l’homme, de l’homme avec son essence, y sont visibles. Tout l’art de l’icône est solidaire du Mandylion : en nous regardant de plus loin que l’Esprit et de plus proche que le corps, la Sainte Face nous dit comment voir et comment peindre. Pour le point de vue chrétien, la Sainte Face est le Sujet suprême.



Notes
[1] Grégoire Krug, Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983, p. 49.
[2] Tradition rapportée au VIe siècle par Nicéphore Calistas, citée par Daniel Rousseau, L’icône, splendeur de ton visage, Saint-Paul, Paris, 1994, p. 212.
[3] Matthieu XIII, 17, traduction Bible de Jérusalem, Paris, Desclée de Brouwer, 1975.
[4] Matthieu V, 17 et X, 27, traduction Bible de Jérusalem.
[5] Cité par Bruno Duborgel, L’icône. Art et pensée de l’invisible, Saint-Etienne, CIEREC, 1991, p. 45.
[6] Galates III, 26, traduction Bible de Jérusalem.
[7] Jean X, 38, traduction Bible de Jérusalem.
[8] Centurie sur la théologie, VII, 32, in La Philocalie, traduction Jacques Touraille (direction), Tome I, Paris, Desclée de Brouwer / J.-C. Lattès, 1995, p. 536.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'Art chrétien de l'image. La ressemblance de Dieu, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 57-63.



Sainte Face de San Silvestro, aujourd'hui dans la chapelle Sainte-Mathilde au Vatican.
La plus ancienne mention de cette image remonte à 1517.
Source : Wikimedia Commons.