Fonction et nature des religions d'après Frithjof Schuon

Le roi Bâbur, fondateur de l'empire moghol en Inde, visite un temple hindou.
Illustration du Baburnama ou Livre de Bâbur, Inde moghole, fin du XVIe siècle.
Walters Art Museum. Source : Wikimedia Commons.

Note : on trouvera en fin de cet article la liste des abréviations utilisées pour les livres de Frithjof Schuon.


La vision schuonienne des religions est beaucoup plus développée, complexe et nuancée que celle de Guénon. En effet, Schuon s’est beaucoup plus intéressé aux questions théologiques et philosophiques, aux problèmes de la psychologie religieuse, de la morale, de la foi et de l’art que Guénon.

[...]

Alors que Guénon réduit volontiers la religion à un dogme, une morale, un rituel (Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, 82), la religion pour Schuon est « un système, non seulement dogmatique, mythologique et méthodique, mais aussi cosmique et eschatologique », comme il l’écrit dans Résumé de métaphysique intégrale (RMI, 58) . Dans Approches du phénomène religieux, il différencie trois ordres de l’exotérisme : premièrement, un ensemble de symboles et de moyens (« les dogmes, les rites, les prescriptions légales, morales et autres, et la liturgie au sens le plus vaste ») ; deuxièmement, une voie, à savoir « les pratiques religieuses générales » qui s’imposent à tous ; troisièmement, une mentalité et « le psychisme propre à tel climat religieux, donc toutes les manifestations de la sentimentalité et de l’imagination déterminée par telle religion, telle piété, telles conventions sociales. » (APR, 24)

Alors que Guénon faisait de chaque tradition une réadaptation de la tradition primordiale, Schuon conçoit d’abord les religions comme des rapports directs, vivants et complexes, entre le Divin et un monde humain. Dans Du Divin à l’humain, il écrit :

Le phénomène religieux se réduit en dernière analyse à une manifestation intellective et volitive du rapport entre le Principe et sa manifestation, ou autrement dit, entre la Substance divine et l’accidence cosmique, ou entre Atmâ et Samsâra ; et comme ce rapport comporte divers aspects, le phénomène religieux se diversifie en fonction de ces aspects ou de ces possibilités. (DDH, 153-154)

Autrement dit, le phénomène religieux occupe, dans la pensée et l’oeuvre de Schuon, une importance bien plus grande et profonde que chez Guénon. Cette différence de vues se reflète d’ailleurs dans le vocabulaire de l’un et de l’autre : si Guénon préfère le mot « tradition » (pour lui la religion est une forme particulière de la tradition : La crise du monde moderne, 75), Schuon n’hésite pas à employer le terme de « religion ». Celui-ci acquiert chez lui un sens moins restrictif que chez Guénon, et signifie tout lien entre l’homme et le Divin, comme en témoigne d’ailleurs son emploi dans l’expression « religion pérenne » ou religio perennis. Schuon ayant consacré une bonne part de son oeuvre à une analyse des religions, il s’en dégage plusieurs conceptions fondamentales que nous allons passer en revue.

LES RELIGIONS COMME RÉVÉLATION DU VERBE ET COMME RENOUVELLEMENT DE L’ÂGE PRIMORDIAL
Pour Schuon, comme pour Guénon, les religions ou les traditions ne sont que des formes d’une réalité unique, manifestées en fonction de telle époque ou de tel peuple. Dans De l’unité transcendante des religions, encore marqué par les idées guénoniennes, il écrit que « toute religion est forcément une adaptation, et qui dit adaptation dit limitation ; si cela est vrai pour les traditions purement métaphysiques, cela l’est encore beaucoup plus pour les dogmatismes, qui représentent des adaptations à des mentalités plus limitées » (UTR, 126-127). On reconnaît là clairement les thèses guénoniennes : l’idée d’adaptation d’une vérité unique, la distinction entre des traditions purement métaphysiques (comme le Védânta) et des traditions dogmatistes (comme les monothéismes), et enfin l’idée selon laquelle ces traditions dogmatistes s’adressent à des mentalités plus limitées, et donc témoignent d’un déclin cyclique plus avancé.

Tout au long de son oeuvre, Schuon conservera également la thèse de Guénon selon laquelle chaque religion renouvelle d’une certaine manière l’âge d’or. Dans Regards sur les mondes anciens, il écrit que « chaque civilisation ancienne vit comme sur un souvenir du paradis perdu et qu’elle se présente – en tant que véhicule d’une tradition immémoriale ou d’une Révélation qui restaure la "parole perdue" – comme le rameau le plus direct de l’"âge des Dieux" » (RMA, 10). Ailleurs, il écrit que les Révélations « récapitulent à leur manière "l’âge d’or" » (FSR, 78) et que cet âge d’or se renouvelle « avec chaque religion dans le cadre de telle période cyclique » (C/I, 128).

Toutefois, à la différence de Guénon, il ne met pas l’accent sur la continuité pouvant exister entre une sagesse primordiale et une tradition historique donnée : il considère essentiellement les religions sous l’angle d’une instauration, par Dieu, d’une sagesse et d’une spiritualité destinées à tel groupement humain, dans tel contexte géographique et cyclique. Dans L’ésotérisme comme principe et comme voie, il écrit que « la Religion ou la Sagesse reflète et renouvelle au contraire le Paradis perdu » (EPV, 86). Il ne s’agit pas seulement d’une adaptation de la tradition primordiale, mais également et surtout d’une rénovation (d’un renouvellement) issue directement de Dieu. « L’exotérisme ne vient pas de l’ésotérisme, mais directement de Dieu » écrit-il dans Perspectives spirituelles et faits humains (PSFH, 102). Selon lui, l’apparition d’une nouvelle forme traditionnelle constitue une reformulation plénière venant du Verbe. Autrement dit, alors que Guénon tend à faire des traditions des reformulations « linéaires » d’une tradition originelle, Schuon voit d’abord les religions comme des manifestations directes du Verbe divin.

RELIGIONS ET CYCLES
Schuon adhère à la vision cyclique de l’histoire, exposée par Guénon, tout en reprochant à ce dernier de ne présenter des doctrines hindoues qu’une interprétation fragmentaire : pour Guénon, les quatre yugas forment un Manvantara (Formes traditionnelles et cycles cosmiques, 14-15), alors que dans les textes hindous, note Schuon, les quatre yugas constituent un Mahâyuga, « soixante-et-onze Mahâyugas forment un Manvantara, quatorze Manvantaras forment un Kalpa » [1]. Dans une note d’Images de l’Esprit (IE, 99), Schuon se réfère au livre Le règne de la quantité et les signes des temps, dont il signale l’importance pour son exposé des qualités spirituelles inégales de chaque période historique. La doctrine des cycles détermine entièrement la vision schuonienne des phénomènes religieux, de leur développement dans l’histoire et de leur évolution interne. Toutefois, si Schuon reprend grosso modo les thèses guénoniennes, il conçoit le développement cyclique de façon moins géométrique et il ne rattache pas, comme Guénon, le développement cyclique à l’idée d’une réadaptation de la tradition primordiale.

Les références et citations suivantes montreront qu’une conception cyclique détermine entièrement l’approche schuonienne des religions et de leur épanouissement. Dans L’oeil du coeur, il évoque le déclin des formes cultuelles qui « ne sont plus adaptées aux conditions cycliques nouvelles » : ce déclin appelle soit « une réadaptation traditionnelle conforme aux conditions cycliques », soit une intervention extérieure pouvant mener notamment à la destruction de la civilisation (OC, 141). Dans Les stations de la sagesse, il affirme que l’apparition de telle doctrine est conditionnée par un moment cyclique particulier : « ce qui est possible à tel moment ne l’est pas à tel autre, en sorte qu’on ne saurait situer l’éclosion d’une perspective à n’importe quel moment » (SS, 20). Il ajoute que depuis plusieurs siècles « le "moment cyclique" des grandes perspectives (darshanas) est dépassé ; les réadaptations – dans le sens d’une synthèse légitime, donc adéquate et efficace – sont toujours possibles, mais non les manifestations de perspectives fondamentales, et "nouvelles" quant à leur forme. » (SS, 20). Dans Perspectives spirituelles et faits humains, il évoque l’évolution de la gnose, qui n’avait rien de systématique à l’origine, mais qui, en raison d’une mentalité de moins en moins apte à l’intellection, en raison aussi de la multiplication des disciples et des polémiques, a dû se manifester sous forme de « synthèses explicites » et de « réadaptations formulées par écrit et revêtant forcément un certain caractère de système. » (PSFH, 96).

Dans Forme et substance dans les religions, il évoque l’épanouissement cyclique interne des Révélations (FSR, 120). Selon lui, la succession historique d’un soufisme originel mettant l’accent sur la crainte, puis d’un soufisme d’amour et enfin d’un soufisme de gnose, n’indique nullement un progrès, mais au contraire « une projection cyclique normale des virtualités spirituelles de l’Islam » (FSR, 32). Ailleurs, toujours dans le même livre, il évoque « la loi naturelle – et cyclique – de pesanteur et de dégénérescence » qui explique, selon lui, le déclin inévitable des religions (FSR, 166). On citera encore L’ésotérisme comme principe et comme voie, dans lequel il met en relation des types de spiritualité avec des types d’hommes et des phases cycliques. Ainsi, dans l’âge d’or, « chacun naît initié », car « les hommes dominent l’élément passionnel, chacun vit spirituellement de sa Révélation intérieure » : il n’y a alors ni exotérisme ni ésotérisme (EPV, 20). Dans une seconde phase, « les hommes sont affectés de l’élément passionnel au point d’oublier tels aspects de la Vérité, d’où la nécessité – ou l’opportunité – de Révélations externes, mais d’esprit métaphysique, telles les Upanishads. » (EPV, 20). Finalement, à une troisième phase, dans laquelle « les hommes sont en majorité dominés par les passions », correspondent « les religions formalistes, exclusives et combatives » (EPV, 20). On reconnaît là combien Schuon est proche du schéma cyclique guénonien, lui-même hérité d’idées de Matgioi et de l’occultisme du XIXe siècle.

LA RELIGION COMME RAPPORT UNIQUE ENTRE TELS HOMMES ET TEL REGARD DU DIVIN
Pour Schuon, comme pour Guénon, la diversité des religions correspond à la diversité des hommes et à la multiplicité des connaissances possibles de l’Infini. Dans Sentiers de gnose, il affirme que la multiplicité et la diversité des Révélations est rendue nécessaire par la division de l’humanité « en plusieurs rameaux foncièrement différents, qui constituent autant d’humanités totales » (SG, 29). Autrement dit, « ce qui détermine la différence des formes de la Vérité est la différence des réceptacles humains » (SG, 29).

À cet argument, Schuon en ajoute un autre, d’un ordre différent, mais également récurrent dans son oeuvre : les religions sont multiples dans la mesure où les rapports possibles entre l’homme et l’Absolu sont innombrables, et que l’Infini contient des possibilités de révélations sans limites. Dans Approches du phénomène religieux, il écrit que « le contenu et la raison d’être des religions est le rapport entre Dieu et l’homme » (APR, 13) et ajoute :

Or l’Infinitude de l’Être nécessaire, laquelle est la Toute-Possibilité, implique une diversité en principe illimitée des modes de ce rapport ; car qui dit Possibilité en soi, dit possibilités diverses et partant multiples. Par conséquent, la diversité des religions est donnée par la diversité des possibilités que comporte le rapport entre Dieu et l’homme ; ce rapport est à la fois unique et innombrable. (APR, 13)

Autrement dit, l’Infini ne se répète jamais dans ses manifestations (cf. SG, 9). Par ailleurs, chaque religion révélée constitue une limitation de l’Infini : cette limitation rend nécessaire, selon Schuon, la révélation d’une autre religion, constituant à son tour une autre forme de limitation, qui elle-même appellera encore une autre manifestation religieuse. Considérant chaque religion comme un upâya ou un « stratagème salvateur », il écrit : « C’est l’illimitation d’Atmâ qui exige la pluralité des upâyas ; toute limite exige une répétition qui la complète, en la contredisant apparemment. » (LT, 119).

De fait, pour Schuon, chaque religion constitue un rapport unique entre telle humanité et le Divin. Plus précisément, il affirme, non seulement que la forme de la religion s’accorde avec la mentalité de tel peuple dans telles conditions cycliques, mais aussi que cette forme correspond à une « auto-détermination divine » (RMI, 56). En d’autres termes, la religion est aussi un rapport entre telle humanité et tel visage de Dieu, entre tel réceptacle humain et tel archétype ou tel regard du Verbe. Dans Résumé de métaphysique intégrale, il écrit :

L’Être divin contient toutes les possibilités spirituelles et par conséquent tous les archétypes religieux et mystiques ; et les ayant projetées dans l’existence, il regarde chacune d’un Regard particulier et approprié ; c’est dans un sens analogue qu’on a dit que les anges parlent à chacun le langage qui lui convient. Ce « Regard » ou ce « Visage » est une sorte de nouvelle « subjectivité divine », subordonnée à celle de Dieu en soi et la transmettant sous un mode particulier à l’homme ; […]. S’il y a conflit des religions, des confessions, des voies, c’est parce qu’il y a une concurrence des archétypes : ceux-ci ne sauraient être foncièrement contradictoires, – l’apparente opposition des couleurs rouge et verte se résout précisément dans leur origine incolore, – mais ils sont néanmoins exclusifs les uns des autres, sauf en leurs centres, par définition informels, eux, et débouchant sur la lumière pure. (RMI, 56)

Schuon place ainsi la diversification des religions dans le Verbe même, puisque toute religion correspond « à une "subjectivité divine", – ou à une "individualité théophanique" » (C/I, 108). On mesure là la différence avec la perspective guénonienne. Guénon voyait surtout dans la diversification des traditions le fruit de réadaptations multiples de la tradition primordiale, en fonction de la différenciation des peuples et des phases cycliques. Sans rejeter cette dernière thèse, Schuon voit aussi, et peut-être surtout, les religions comme un rapport direct entre telle humanité historique et telle détermination divine. Par là même, il déborde du point de vue guénonien sur les religions pour inscrire la problématique du phénomène religieux dans celui d’un rapport entre l’Absolu et le relatif.

LA RELIGION COMME TOTALITÉ FRAGMENTAIRE
Cette conception découle des considérations précédentes. Dès lors que chaque religion manifeste tel type de rapport entre Dieu et les hommes, il s’ensuit, selon Schuon, que chaque religion constitue un rapport total, tout en étant limitée par la forme même de ce rapport. Dans Forme et substance dans les religions, il écrit que « toute religion est une totalité par définition », et ce qui sépare les religions, ce ne sont pas les « illimitations implicites », mais les « particularités formelles » (FSR, 23). Dans Logique et transcendance, il affirme : « que chaque religion soit à sa manière une totalité n’empêche pas un certain aspect de fragmentarité, car Dieu seul est Totalité pure, lui qui est au-delà des formes. » (LT, 204).

Tout au long de son oeuvre, Schuon emploie plusieurs images pour caractériser la nature à la fois universelle et conditionnée, absolue et relative, de chaque religion. Les messages religieux absorbent en quelque sorte les propriétés divines. Dans Sentiers de gnose, il écrit :

Si les Révélations s’excluent plus ou moins, il en est nécessairement ainsi parce que Dieu, quand il parle, s’exprime en mode absolu ; mais cette absoluité concerne le contenu universel plutôt que la forme ; […]. La Révélation parle un langage absolu, parce que Dieu est absolu, non parce que la forme l’est ; autrement dit, l’absoluité de la Révélation est absolue en soi, mais relative par la forme. (SG, 30-31)

Quelques pages plus loin, il compare chaque religion à un soleil. Il écrit que « le soleil est unique dans notre système solaire, mais il ne l’est pas dans l’espace » : de même, chaque religion est le soleil d’un système humain. Il y a plusieurs religions comme il y a plusieurs soleils, mais chaque humanité considère sa religion comme le soleil, et non comme un soleil parmi d’autres (SG, 33).

Une autre expression employée par Schuon pour définir l’exclusivisme des religions est celui de leur « égoïté ». Dans Regards sur les mondes anciens, il écrit : « Dans chaque Révélation, Dieu dit "Je" en se plaçant extrinsèquement à un point de vue autre que lors des Révélations précédentes » (RMA, 177) . Il en résulte ainsi une « "égoïté" de fait des Révélations » (SS, 116), autrement dit une égoïté divine qui donne au message religieux une allure absolue, exclusive et unique. Schuon développe cette idée en affirmant que la pluralité des religions est comparable à la pluralité des égos, et que la relation entre les religions pose les mêmes problèmes que la relation entre les égoïtés ou les subjectivités humaines. « L’homme a beau constater, grâce à l’objectivité de son intelligence, que "l’autre" est aussi un "moi", il ne peut saisir par la raison ou l’imagination pourquoi c’est "moi" qui suis "moi", et pourquoi "l’autre" est "l’autre" » (SS, 115). Pour lui, chaque religion a alors une égoïté qui s’oppose à l’égoïté des autres religions, si bien que les contradictions entre les religions sont analogues à la pluralité contradictoire des subjectivités, chacune affrontant, méconnaissant ou ignorant l’autre au nom de son « moi » propre.

LA RELIGION AFFECTÉE PAR LES LIMITES HUMAINES
Pour Schuon, comme pour Guénon, les phénomènes religieux sont marqués par les limites humaines. Et, comme Guénon, il marque bien la différence entre une perspective métaphysique et gnostique, qui s’adresse à une mentalité tournée vers la contemplation, et une démarche religieuse, plus ou moins marquée par les passions et l’affectivité. Conformément à sa perspective, plus ouverte aux problématiques et aux enjeux humains, Schuon a particulièrement développé les résonances humaines des religions et différencié les limites de la mentalité religieuse. Dans Christianisme/Islam, il écrit :

Quand la Lumière divine descend sur le plan humain, – en « s’incarnant » en quelque sorte –, elle subit une première limitation du fait du langage humain et des exigences de telle mentalité collective ou de tel cycle de l’humanité ; ensuite elle subit une seconde limitation du fait que cette mentalité pousse aussi loin que possible la limitation spécifique de l’upâya en mettant inutilement les points sur les i et en provoquant ainsi, du reste, des divergences et des hérésies. (C/I, 123)

Dans Résumé de métaphysique intégrale, il résume les limites qu’impose nécessairement, selon lui, un milieu humain à la religion. Ainsi, le déploiement de la religion dans un univers humain implique, par rapport à la métaphysique et à l’intelligence spirituelle, des distorsions et des problématiques, comme les extravagances (RMI, 83), le volontarisme (RMI, 84), des tensions entre hérésie et orthodoxie (RMI, 85), des alternatives abruptes (RMI, 87), une pieuse myopie (RMI, 88), la confusion entre fanatisme et orthodoxie (RMI, 83), le pharisaïsme et la sottise institutionnelle (RMI, 88). Ces problématiques sont inévitables, écrit Schuon, car une religion « s’adresse a priori à ce qui est susceptible de "mettre en branle" la volonté de l’homme moyen » (RMI, 81). Une religion, selon lui, « ne saurait s’adresser immédiatement à l’intelligence », car celle-ci ne motive pas « l’homme moyen ou ordinaire » qui forme la majorité (RMI, 81). Autrement dit, pour lui, une religion, pour être efficace sur la psychologie de la majorité, doit nécessairement s’exprimer au moyen d’arguments volontaristes ou sentimentaux, qui, dans leurs conséquences négatives, engendrent, dans la religion même, des « dissonances » ou des « absurdités » inévitables (FSR, 181).

Cette explicitation des religions, avec leurs problématiques doctrinales, spirituelles, morales et humaines, est typique de Schuon. Elle constitue une part importante de son oeuvre, et l’une de celles qui la distingue le plus de l’oeuvre de Guénon. De fait, Schuon envisage les religions de façon moins schématique, simplificatrice et « abstraite » que Guénon, en les considérant d’abord en fonction d’un rapport spécifique entre Dieu et l’humanité, et par le biais d’une différenciation subtile des enjeux spirituels, intellectuels et humains.



Notes
[1] « Quelques critiques », in Pierre-Marie Sigaud (éd.), René Guénon, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1984, p. 56.

Abréviations des livres de Frithjof Schuon
AC – Avoir un centre
APR – Approches du phénomène religieux
CER – Castes et races
CI – Comprendre l’Islam
C/I – Christianisme / Islam
DH – Du Divin à l’humain
EB – Erinnerungen und Betrachtungen
EPV – L’ésotérisme comme principe et comme voie
FSR – Forme et substance dans les religions
IE – Images de l’Esprit
JM – Le jeu des masques
LT – Logique et transcendance
OC – L’oeil du coeur
PSFH – Perspectives spirituelles et faits humains
RCH – Racines de la condition humaine
RMA – Regards sur les mondes anciens
RMI – Résumé de métaphysique intégrale
RSIS – Les rites secrets des Indiens Sioux (Elan Noir ; Introduction de Frithjof Schuon).
SG – Sentiers de gnose
SS – Les stations de la sagesse
STRP – Sur les traces de la religion pérenne
SVQ – Le soufisme, voile et quintessence
TH – La transfiguration de l’homme
UTR – De l’unité transcendante des religions


Extrait de Patrick Ringgenberg, Diversité et unité des religions chez René Guénon et Frithjof Schuon, Paris, L'Harmattan, 2009, p. 233-243.