Pascal Meier : recréation d'une vision médiévale

Illustration de l'Apocalypse de saint Jean : "La Femme revêtue du soleil et le Dragon".
Peinture de Pascal Meier.
Source : L'Apocalypse de Jean enluminée, Editions Saint-Augustin, 2009.

Note : le texte ci-dessous fut écrit pour introduire, dans un numéro des Cahiers d’Orient et d’Occident (n°22 – septembre/octobre 2009), l'oeuvre et un article de Pascal Meier, iconographe suisse contemporain, à l'occasion de la parution de son livre L'Apocalypse de Jean enluminée.


Né en 1970, domicilié dans le Jura suisse, où il enseigne le dessin dans plusieurs écoles, Pascal Meier est iconographe. Auteur de plusieurs icônes, son oeuvre principale, réalisée entre 2000 et 2005, est un corpus de soixante-sept images illustrant l’Apocalypse de saint Jean. Peintes à la gouache et à la tempera sur papier, d’un format moyen de 40x50 cm, leur l’esthétique est inspirée des manuscrits mozarabes des IXe-XIe siècles, illustrant des commentaires de l’Apocalypse écrits par le moine espagnol Beatus (VIIIe siècle). Cette oeuvre « anachronique » pour notre temps, où la culture se réduit volontiers à la rencontre du bruit et du snobisme, nous semble être exemplaire d’un langage pictural du coeur, depuis longtemps oublié ou négligé, mais dont Pascal Meier a voulu, par la main et par l’Esprit, retrouver la vitalité contemplative.

Le coeur, on le sait, est un symbole universel et multiforme. Il est, pour la question de l’image, le noeud même de la création iconique. « Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu » dit le Christ (Matthieu V, 8). Ce peut être la devise spirituelle d’un art de l’image conçu, non comme une recherche narcissique de soi dans la confusion du monde ou de son monde, mais comme une graduelle pacification de la vision et un don du coeur. Le coeur est en effet un recueillement de la vision et du geste : il est ce « lieu » immatériel du corps, cette intimité insondable, ce miroir rayonnant de l’être, grâce auquel le pinceau peut s’animer d’une impulsion sereine de l’invisible, grâce auquel l’image peut advenir et parler, au présent comme à tous les temps, un langage spirituel de l’âme.

En choisissant le langage de l’icône traditionnelle, ou l’esthétique des Beatus, toute de couleurs pures, flamboyantes et « chaudes » (rouges, jaunes, or), Pascal Meier entend remonter aux sources d’un art : d’un art de peindre, mais aussi, et surtout, d’un art d’entrevoir l’indicible et de visualisation symbolique, à travers le ressourcement de la contemplation et du silence. Non par souci de médiévalisme ou d’exotisme archéologique, mais parce que les langages picturaux de cette époque dit « médiévale » lui semblent être le mieux à même de parler du coeur, de parler au coeur. Les caractéristiques stylistiques de ces images offrent, par leur stylisation (espace plane, couleurs pures, simplification, hiératisme, etc.), une stylisation du regard : laquelle conduit et nourrit à son tour une concentration de la prière, de la pensée, de la méditation, de la vie quotidienne, et donc du geste qui prépare les couleurs, dessine, insuffle une vie chromatique aux formes, applique la lumière – thaborique – de la feuille d’or.

À une époque – la nôtre – polluée d’images, surinformée et hypnotisée par sa propre agitation visuelle, la démarche de Pascal Meier est à contre-courant : elle s’apparente à une forme de vie érémitique au sein du monde. Mais c’est là, au fond, la condition d’une recréation spirituelle : si un faussaire peut imiter le style d’une icône, une icône vraie est un « précipité » alchimique, la rencontre, au coeur, d’un style assimilé et d’une clairvoyance de l’intelligence. La vie retrouvée d’un art à vocation spirituelle naît de cette exigence : purifier le coeur, en renonçant aux images du monde et aux prétentions d’une créativité épuisée par les seuls ressorts d’une psychologie du « moi ». Car un art iconique est une forme d’« apocalypse » (de « révélation »), et comme la porte d’un royaume des cieux : cet art s’enracine, en définitive, dans l’ultime ressemblance de l’homme avec Dieu, dans la communion d’un regard avec le regard éternel du Christ. C’est ce dont aimerait témoigner l’oeuvre – de vie et de peinture –, toujours en cheminement, de Pascal Meier.

Patrick Ringgenberg