Le vitrail ou la connaissance de la lumière

La Transfiguration du Christ.
Vitrail de la façade occidentale, cathédrale de Chartres, entre 1145 et 1155.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2012)

La lumière dans le verre traduit la présence du Verbe dans la sainteté de l’âme. En même temps, ce symbole illustre la réalité de la connaissance spirituelle, qui transcende les voies de la pensée.

Selon un axiome formulé notamment dans le néoplatonisme, seul « le semblable connaît le semblable » (Plotin, Ennéades, I, 6, [9]). Pour connaître Dieu, il faut une faculté également divine, car la raison ou les sens ne sauraient comprendre ce qui les dépasse. Pour l’Evangile, « la lampe du corps, c’est l’oeil. Si donc ton oeil est sain, ton corps tout entier sera lumineux. Mais si ton oeil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux. » [1]

L’oeil dont il s’agit n’est pas l’un des cinq sens, mais l'oeil de l’âme, l’organe de la contemplation. L’homme connaît Dieu en laissant l’Esprit illuminer le miroir de son intelligence. C’est à travers la contemplation que l’âme accède à une vision de la Réalité, alors que le savoir rationnel est indirect, parcellaire et superficiel. La connaissance de l’oeil de l’âme n’est pas duelle comme la pensée : elle réalise l’union du psychisme et de l’Esprit. En voyant Dieu, l’âme devient ce qu’elle contemple : elle est la lumière intellectuelle qui la connaît et l’éclaire. Si la pensée est prisonnière de ses conceptions, limitée par la raison, la contemplation est une communion de l’âme et du Verbe. La lumière qui traverse le vitrail de part en part symbolise cet acte de connaissance.

Autrement dit, ce n’est pas l’homme qui connaît Dieu, c’est Dieu qui se connaît dans l’homme et qui le fait participer à Sa connaissance de l’âme. Tout dépend de Dieu, alors que Dieu ne dépend de rien. C’est la lumière qui connaît le verre, non l’inverse : plongé dans l’obscurité, le verre ignore ce qu’est la lumière et il ne se connaît pas, puisque aucune clarté ne le révèle à lui-même. L’âme est analogue au verre : c’est par la lumière qu’elle se voit et qu’elle voit la lumière. Lorsque l’homme contemple l’Invisible, il est comme une verrière plongée vive dans le soleil : il y a alors union du réceptacle (l’âme) et de ce qui l’illumine (l’Esprit). Dans cette unité, la conscience connaît à la fois la Lumière et sa luminosité, l’Esprit et sa spiritualité.

L’âme connaît ainsi Dieu dans sa transparence, et elle connaît sa translucidité à travers sa transfiguration. La connaissance spirituelle est la conscience que la Lumière divine a d’elle-même dans le verre humain. L’homme contemple Dieu à travers l’Illumination de sa pureté. Comme pour la sainteté, la naissance du Verbe en Marie est l’image théologique de cette connaissance. L’homme connaît Dieu en engendrant le Verbe dans son coeur. Son âme est un cristal : fécondé par l’Esprit, il donne naissance à la Lumière qui lui fait connaître le Verbe.

Cette symbolique est à la source du gothique. Les cathédrales sont des « Notre-Dame », autrement dit des symboles de la Sagesse mariale, du Verbe éclos dans la Mère de Dieu. Les Notre-Dame de Chartres, Paris, Reims, Amiens, etc. sont des projections de l’âme enceinte de Dieu. Les cathédrales sont des images du coeur christifié de l’homme. Du haut de leurs siècles, qui n’ont finalement pas d’âge, elles sont les miroirs d’une connaissance qui naît dans une âme virginale.

Aussi, ce ne sont pas seulement les vitraux qui incarnent la translucidité de la Vierge, mais la cathédrale entière, avec ses sculptures, ses décors, son harmonie, sa géométrie et ses nombres, son ambiance spirituelle. La cathédrale, « verrière » du Divin, accomplit le symbolisme de la Jérusalem céleste, cette ville illuminée par un Jour sans nuit. Or la Jérusalem a été identifiée à la Vierge, dans la mesure où elle est le réceptacle de la Gloire, de même que Marie fut la dépositaire du Verbe. On remarquera alors la cohérence du gothique : la cathédrale est tout ensemble une image de la Jérusalem céleste, une présence de la Vierge, un reflet du Verbe.

[...]

Vue de l’intérieur, la voie vers Dieu est un éclaircissement de l’âme. La sainteté illumine en purifiant et purifie en illuminant. L’homme, sur la route de son identité, passe du monde vers le Verbe, de l’extérieur vers l’Intérieur, des reflets vers l’Image divine. Ce mouvement est évoqué par la situation des vitraux. A l’extérieur, les verrières ne sont qu’un treillis sombre, et c’est seulement dans l’église qu’elles se révèlent et qu’elles illuminent.

Autrement dit, seul celui qui entre dans le temple peut voir le vitrail tel qu’il est, alors que l’homme demeurant à l’extérieur se rejette au-dehors de la lumière du symbole. En ce sens, l’extérieur est synonyme de mondanité, alors que l’intérieur de l’église est le coeur spirituel. L’extérieur, c’est le monde obscur ou faussement éclairant de l’expérience humaine. L’intérieur, c’est le Royaume des cieux, la Jérusalem de l’âme, dont la lumière fait tout voir par le soleil divin. Le jour extérieur est la réalité quotidienne, qui est lumière pour les mondains mais ténèbres pour le spirituel, alors que la projection colorée des vitraux est la vraie Lumière.

Ce rapport extérieur/intérieur du vitrail illustre une métamorphose spirituelle. Ruusbroec (1293-1381) écrivait : « Le Christ vient en nous du dedans vers le dehors, et nous venons à lui du dehors vers le dedans. » En suivant le Christ, le chrétien s’intériorise en Dieu, il se retranche du monde pour être initié par l’Invisible ; et, à mesure que l’homme se détourne de l’ego pour se retourner vers Dieu, le Christ s’extériorise dans son âme, il se manifeste à lui et le transforme. C’est ce chemin que parcourt l’homme en passant de l’extérieur à l’intérieur de l’église. En pénétrant dans la cathédrale, il renonce au profane pour le sacré, il quitte l’âme mondaine pour la contemplation du coeur.

Le vitrail anticipe alors le dévoilement qui se produit dans la sainteté, à la mort, ou encore à la fin des temps, puisqu’il n’est « rien de secret qui ne paraîtra au jour » [3]. A sa mort, l’homme verra sa vie entière dans la connaissance de Dieu. Il sera à la fois transparent au Divin et à sa propre intériorité : rien ne lui sera caché, et il sera dévoilé à lui-même. Les « pourquoi » et les « comment » se dissoudront dans l’Evidence, les événements passés seront pleinement intelligibles ; il redécouvrira à nouveau ce qu’il a en réalité toujours été et toujours su ; l’homme sera lumière, se voyant à travers la conscience que Dieu a de lui, et il sera à lui-même sa propre réponse. Le jugement posthume transforme l’homme en vitrail : l’homme qui s’ignorait pendant sa vie se découvrira soudainement dénudé comme un verre dans le soleil.

Durant la vie terrestre, écrit saint Paul, nous voyons seulement « dans un miroir et en énigme », et non face à face (I Corinthiens XIII, 12). L’intelligence humaine est enténébrée par son destin. Même éclairée par l’Esprit, elle ne peut pleinement comprendre les réalités surnaturelles. C’est seulement dans les mondes spirituels que l’homme connaîtra totalement Dieu et se connaîtra totalement. Après la mort, l’homme est délivré du terrestre : son corps est transsubstantié, comme une matière opaque qui soudainement se vitrifie, et son coeur est extasié par la Lumière, comme un verre saturé de soleil.

L’âme déifiée est toute entière lumière et oeil : un oeil lumineux et une lumière qui voit. En Dieu, plus rien – ni limites, ni changements – ne s’interposera plus entre l’arc-en-ciel de l’âme et le Verbe qui seront ensemble une seule vision et un seul amour. Le face à face de l’homme avec Dieu sera la réunion du verre de l’âme et de la Lumière. Le verre oubliera qu’il est verre, car il ne verra plus que sa lumière, et l’homme ne pensera plus à ses clairs-obscurs, car rien ne lui rappellera son humanité. Telle est la déification : une transparence qui fusionne avec la lumière et une lumière qui ne voit rien d’autre que sa diaphanéité.

Dans la vie, le saint est un vitrail de Dieu : son âme est un chemin de l’ineffable. Or, qui dit transparence à la Lumière d’en-haut, dit également capacité de la redonner vers le bas, vers la collectivité et sur terre. Les justes sont « des foyers de lumière » dans le monde écrit saint Paul (Philippiens II, 15). Les saints sont des miroirs face à Dieu et des symboles de Dieu vis-à-vis des hommes. Grâce à leur sainteté, les influences spirituelles peuvent se répandre dans le monde et toucher les âmes. Comme les verrières, les saints sont un intermédiaire entre la Lumière divine et les hommes. A travers eux, Dieu se montre dans une vocation humaine ; à travers eux, les hommes peuvent voir une proximité du Divin. L’homme sanctifié est un tamis, qui révèle Dieu par sa spiritualité et qui le masque par son humanité.

Ce symbolisme est évoqué par plusieurs auteurs médiévaux. Selon Hugues de Saint Victor, mort en 1141, « les verrières sont les hommes spirituels à travers lesquels luit la connaissance divine » et qui délivrent des ténèbres de l’ignorance [4]. De même chez Honorius Augustodunensis (v. 1080-v.1157) : le verre des fenêtres est l’intelligence des docteurs qui contemplent « dans un miroir et en énigme » les réalités célestes, et qui diffusent ensuite la lumière de la doctrine [5]. Guillaume Durand de Mende, évêque du XIIIe siècle, enrichit cette signification en associant les verrières aux textes sacrés, dont les saints sont les témoins :

Les fenêtres de l’église sont les Ecritures divines qui repoussent le vent et la pluie, écartant ainsi tout ce qui est nuisible, et pendant qu’elles laissent passer la clarté du vrai soleil (qui est Dieu) dans l’église, autrement dit dans les coeurs des fidèles, elles illuminent ceux qui résident à l’intérieur. » [6]

Une révélation sacrée ou prophétique exige un homme qui la reçoive, et qui communique, en langage intelligible, l’ordre de l’Esprit. Les prophètes sont les prismes du Verbe, les traducteurs de sa Volonté. A l’image d’un vitrail, ils réfractent la Lumière divine pour la faire connaître aux âmes et ouvrir les hommes à l’intelligence de cette Lumière. En prolongeant à leur tour les prophéties fondatrices, les saints reflètent telle perspective contemplative et telle interprétation de la spiritualité : chacun rayonne diversement les possibilités de la religion, en fonction de sa personnalité, de même que chaque vitrail diffuse différemment la lumière du soleil.

Toutefois, si les prophètes ou les saints sont des représentants de l’Esprit, ils ne sont pas l’Esprit lui-même : ils ne sont que les témoins d’une lumière qui domine tous ceux qui la connaissent. C’est aussi ce que nous enseigne le vitrail. Alors qu’il est impossible de fixer le soleil sans être aveuglé, le vitrail permet de voir la lumière solaire, mais cette lumière colorée n’est pas le soleil comme tel. De même, aussi saint soit-il, un homme ne peut être Dieu, pas plus que le vitrail ne peut être le soleil. Même si l’âme s’efface dans la déification, il demeure toujours une polarité entre la créature et Dieu, car l’homme ne peut devenir absolument Dieu. Saint Jean de la Croix (1541-1592) le rappelle dans La montée du Carmel. Comparant l’âme à une vitre qui doit se purifier pour briller, il écrit que la lumière éclaire si bien un verre pur, que celui-ci est semblable au rayon de lumière et donne la même clarté. Pourtant, « tout en ressemblant au rayon », la vitre « conserve toujours sa propre nature, bien distincte du rayon », même si « nous pouvons dire qu’elle est rayon ou lumière par participation ».

L’homme est ainsi rendu parent de la Divinité, comme le verre est transformé en lumière, mais le verre ne devient pas pour autant une lumière autonome. Dieu éclaire sans être éclairé, alors que l’âme éclaire dans la mesure de sa réceptivité à la lumière. L’homme n’est qu’un verre dans la nuit : seul le soleil le fait exister. L’union avec Dieu est une fusion sans confusion, une identité distincte de l’homme et de l’Infini. Même dans la déification, il demeure une dualité, relative et infime, entre l’homme et Dieu. Si Dieu déifie l’homme, il transcende néanmoins les créatures et leur déification.



Notes
[1] Matthieu VI, 22-23, traduction Bible de Jérusalem, Paris, Desclée de Brouwer, 1975.
[2] Les noces spirituelles, in Ecrits, Tome II, traduction André Louf, Abbaye de Bellefontaine, Bégrolles-en-Mauges, 1993, p. 156.
[3] Matthieu X, 26 et Ephésiens V, 13-14, traduction Bible de Jérusalem.
[4] Cf. Robert Grinnel, « Iconography and philosophy in the crucifixion window at Poitiers», in Art Bulletin, 1946, p. 186.
[5] Cf. Gemma animae, Livre I, chap. 130, in Patrologie latine, Tome CLXXIII, col. 586. Ce genre de textes abondent : cf. Louis Grodecki, « Fonctions spirituelles », in Marcel Aubert, André Chastel et al., Le vitrail français, Editions des Deux Mondes, Paris, 1958.
[6] Rationale Divinorum officiorum, I, 1, § 24, Turnholti / Brepols, 1995. La traduction est de nous.
[7] La montée du Carmel, Livre II, chap. 4, traduction Grégoire de Saint Joseph, Seuil, Paris, 1972, p. 111.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'Art chrétien de l'image. La ressemblance de Dieu, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 113-114 et 116-120.