Sanaz Sasannejad : artiste iranienne

Oeuvres de Sanaz Sasannejad (exposition Delicious Impasse, 14.01-05.02.11).
Source : Halle nord.

Originaire d’Ispahan, Sanaz Sasannejad a vécu son enfance en Iran sous le règne du dernier roi Pahlavi, son adolescence sous les premières années de la Révolution islamique (1979) et la guerre Iran-Irak (1980-1988), avant de s’installer en Suisse. Son travail est marqué par ce parcours, mais pour le comprendre dans un horizon plus large que l’histoire récente mouvementée de l’Iran, il faut évoquer les contextes et la complexité culturelles de l’Iran.

Situé entre le Proche-Orient et l’Asie centrale, le Plateau iranien fut toujours un carrefour, un lieu de passage, de synthèse et de rencontre. Le pays vit, comme la Mésopotamie (l’Irak) sa voisine, l’apparition des premiers villages agricoles puis des premières villes au néolithique. Installés au cours du IIe millénaire, des peuples indo-européens – Perses et Mèdes – vont imprimer leur marque culturelle sur l’Iran, et fonder des empires puissants, notamment le premier empire dit universel (les Achéménides) renversé par Alexandre le Grand, et l’empire sassanide (IIIe-VIIe siècle), dont les arts influencèrent durablement l’Iran islamisé. Au VIIe siècle, l’arrivée de l’islam, religion monothéiste née dans la Péninsule arabique, marqua une coupure : il évinça le zoroastrisme ou mazdéisme, religion d’origine indo-iranienne de la Perse depuis plus de mille cinq cents ans, et instaura un ordre social et culturel nouveau, mais qui jamais ne fit disparaître certaines traditions spécifiquement iraniennes. Dans l’Orient musulman, la culture iranienne fut dominante et influença, de l’Irak actuel au nord de l’Inde, autant les arts, la littérature et la musique que l’étiquette de cour et les modes royaux de gouvernance. Au XXe siècle, le règne des deux rois Pahlavi, entre 1925 et 1979, modernisèrent au pas de charge un pays qui, au début du XXe siècle, était peu industrialisé, divisé, partiellement chaotique et dévasté. Rezâ Shâh d’abord, son fils Mohammad-Rezâ ensuite, promurent ainsi une occidentalisation massive de l’Iran, en la conjuguant avec une idéalisation de l’Iran antique (en particulier de l’Empire achéménide fondé par Cyrus II), mais en délaissant l’identité musulmane du pays, converti dans sa grande majorité au chiisme duodécimain depuis le XVIe siècle. La Révolution islamique fut une réaction et une conséquence de la politique Pahlavi, et voulut, à l’opposé de cette dernière, islamiser la société et la soustraire de toute influence occidentale, principalement américaine. Depuis plus de trente ans, ce sont essentiellement les tensions géopolitiques entre la République islamique et les pays occidentaux, les États-Unis au premier chef, qui ont engendré la vision médiatique, tendancieuse et erronée, que nous avons généralement de l’Iran, perçu comme un pays obscur, fanatique, saturé de religiosité.

Sanaz Sasannejad se situe donc à un moment historique particulier de l’histoire de son pays, et ses peintures, de manière plus ou moins explicite et subjective, entendent prendre parti et position au sein de ce contexte. On peut dégager, dans son oeuvre, trois axes thématiques principaux : dénonciation de l’image brouillée que les Européens ont de l’Iran, lesquels ignorent le plus souvent les réalités extrêmement diversifiées et dynamiques de la société iranienne ; dénonciation, également, des contraintes de certaines traditions en Iran, exaspérées par l’islam politique de la Révolution islamique ; évocation, enfin, du déracinement, de l’écartèlement culturel, des souffrances plus ou moins tues et exprimées des Iraniens forcés à l’exil après la Révolution. Par delà le destin personnel qu’elle évoque à mots plus ou moins couverts dans ses oeuvres, Sanaz Sasannejad parle de thèmes universels : les cultures doubles, les destins multiples, l’amour et la violence, le déracinement et l’espoir, la nostalgie et la quête, la parole et les non-dits. La caractéristique esthétique principale de son travail est de mélanger étroitement un langage expressif et figuratif occidental et contemporain, et des éléments esthétiques traditionnels et prémodernes de l’Iran (médaillon de tapis, arabesques, architectures safavides d’Ispahan), en insufflant à ces derniers une signification subjective, plus ou moins décelable ou ouverte, en relation avec son destin personnel ou celui de sa famille. Ces éléments de la tradition artistique iranienne sont dépourvus de toute connotation religieuse, même si leur esthétique appartient à l’époque islamique de l’Iran, et en particulier à l’époque safavide (1501-1722) : ils expriment surtout, dans le regard de l’artiste, son attachement à sa ville – Ispahan – et une sensibilité culturelle que son installation en Suisse n’a ni effacé ni marginalisé. Plus subtilement que les éléments esthétiques iraniens, notamment ornementaux, plus ou moins détournés de leurs sens et de leurs contextes traditionnels, la sensibilité iranienne de l’auteure se remarque dans certaines alchimies fines, dans des contrastes esthétiques, des allusions ou des recours à l’allégorie, au discours à degrés et à la poésie. Ainsi, voit-on souvent des couleurs vives égayer des peintures au thème nostalgique : combinaison de sentiments opposés, se résolvant dans leur sublimation, mais qui est caractéristique d’une esthétique iranienne, qui, comme dans la musique classique traditionnelle, aime associer la joie d’un rythme dansant à une mélodie nostalgique. La plupart des oeuvres sont des cris, mais ces cris sont comme murmurés, transformés en beautés d’ornements : là aussi apparaît un sens spécifiquement iranien de la pudeur, de la politesse, où les choses les plus dures ou violentes ne sont dites que par allusion, à demi-mot, sous le voile d’une beauté poétique ou picturale, afin de ne jamais perdre la lumière d’un regard, pour demeurer dans un espoir, une force, une fierté.

L’actualité immédiate, les tensions internationales entre l’Iran et l’Occident sont présentes dans Good morning early birds (peinture à l’huile sur canevas, 195 x 295 cm, 2011), évocation de la folie des hommes et du péril d’un anéantissement. Des édifices d’Ispahan, clairement reconnaissables, sont menacés du ciel par des avions ennemis en forme d’oiseaux, alors que du sol poussent des fleurs en forme de symboles nucléaires, menaçant elles aussi de submerger la ville historique. Au bas de la peinture, l’artiste a disposé sur le sol des éléments en céramique émaillée de turquoise qui dessinent des symboles nucléaires, formant tous ensemble comme un médaillon de tapis traditionnel. Le déracinement, les déchirures de l’exil font l’objet de plusieurs oeuvres. Knitting in heaven (peinture à l’huile sur canevas, 143 x 95 cm, 2009) parle d’une grand-mère décédée en Iran, que l’auteure n’avait pu revoir en raison d’une interdiction d’entrée dans le pays : le visage de la vieille femme est triste, mais sur le mur des oiseaux peints suggèrent un envol de l’âme vers un ailleurs. Dans Arrows of time (peinture à l’huile sur canevas, 160 x 200 cm, 2010), l’artiste a représenté ses parents sur un fond de flèches d’amour qui se transforment en signes que les prisonniers tracent sur les murs pour compter les jours d’un emprisonnement. L’incommunicabilité, ou la difficulté de destins éclatés, se voient dans une oeuvre composée de tesselles de céramique émaillée, un des arts traditionnels les plus riches de l’Iran. Le titre de l’oeuvre, The Haft Sins (installation céramique émaillée, 200 x 160 cm (dimension variable), 2010), est une allusion aux sept objets disposés sur une nappe (en persan : sofreh) pour la fête du Nouvel An iranien, le 21 mars. Mais le sofreh de Sanaz Sasannejad ne célèbre guère l’arrivée du printemps, plutôt la séparation et l’impossible retrouvaille : les pièces de céramique forment un puzzle dont les pièces ne s’assemblent pas.

Under these lines I remain waiting for you (peinture à l’huile sur canevas, 200 x 160 cm, 2011) se veut une évocation de l’amour, le reflet d’une quête intime de l’auteure : des lignes et des filaments colorés, formant comme un arbre, semblent parler de la complexité et des entrelacs de l’amour, de son indicible, et ne sont pas sans rappeler le symbolisme de la chevelure dans la poésie persane, et notamment chez le poète mystique Hâfez de Shirâz (XIVe siècle), pour lequel la chevelure de l’aimé(e) – être terrestre ou Dieu – matérialise les milles boucles du désir. Sanaz Sasannejad exprime aussi la situation propre des femmes, d’Iran ou d’ailleurs, à l’intérieur d’une société masculine où les femmes, sans être dépourvues de pouvoir et de rôle, voient néanmoins leur droit ou leur rêve souvent refoulés, cachés ou minorés. Dans Me, myself and I (peinture à l’huile sur canevas, 140 x 100 cm, 2010), l’auteure s’est représentée comme une femme seule, enceinte, des larmes au visage, prisonnière d’une toile d’araignée, comme la femme peut l’être de traditions qui lui sont défavorables et qui l’enferment dans une image de soi et une image sociale. Pourtant, la femme de Me myself and I a un visage impassible, comme si sa force intérieure la préservait des puissances contraires voulant l’enchaîner ou la retenir. Cette combinaison de fragilité et de force se voit aussi dans If only (peinture à l’huile sur canevas, 165 x 125 cm, 2008) : une fillette, fâchée, déçue, toute de violence rentrée, se tient néanmoins fermement devant un médaillon de tapis persan, comme pour revendiquer, malgré tout, malgré tous, sa volonté, ses racines, la solidité d’une conscience et l’affirmation d’un destin. Les titres des oeuvres sont d’ailleurs souvent parlants, révélant comme des miroirs magiques l’intimité biographique des images : Many days, many ways (peinture à l’huile sur canevas, 137 x 182 cm, 2009) se rapporte à un portrait de famille, mais le titre évoque les chemins de vie multiple, difficiles, soufflés aux quatre vents par les bouleversements d’un pays. Me, myself and I est un titre essentiellement autobiographique : il révèle une forme de triple identité en une seule, que l’auteure entend assumer pleinement, et dont elle exprime l’unité à travers des tableaux aux identités esthétiques multiples, à la fois iraniennes et occidentales, contemporaines par leur expression et ancrées dans le choix de traditions esthétiques orientales à ses yeux pérennes.

L’artiste se sent proche de la religion zoroastrienne, ou d’une certaine image d’un passé spirituel préislamique, comme l’atteste la peinture True confession (peinture à l’huile sur canevas, 170 x 119 cm, 2008), au titre explicite, et qui voit une forme d’autoportrait de l’auteur, revêtant des ailes d’ange à l’esthétique inspirée de l’art achéménide, et plus précisément des ailes qui flanquent, notamment à Persépolis (Ve siècle avant J.-C.), la représentation anthropomorphique d’Ahura Mazda, divinité principale du zoroastrisme. L’auteure récuse et refuse l’islam et son influence en Iran, et affirme une identité iranienne qui ne devrait rien à l’islam amené par les Arabes (dont les Iraniens se distinguent ethniquement et culturellement), adoptant ainsi une attitude fréquente chez les Iraniens des générations de 1970-1980, et qui entendent, de manière souvent plus ou moins imaginaire et rêvée, et en réaction à l’islamisation tentée par la République islamique, se rattacher à une identité iranienne qui serait dépourvue de toute connotation islamique. Ces tensions identitaires, le travail de Sanaz Sasannejad les révèle aussi, directement et explicitement ou non, volontairement ou malgré elle : car il y a ce que l’artiste veut dire et pense avoir exprimé, ce qu’un public peut voir, et il y a aussi les non-dits, les refoulements ou les impensés d’un destin iranien contemporain dont Sanaz Sasannejad, et d’autres artistes iraniens de sa génération, sont, dans leur parole volontaire comme dans les inconscients de leurs discours, les porte-paroles, les révélateurs et les témoins.


Patrick Ringgenberg