À propos de ce site

Rothenburg ob der Tauber. Photographie : ©Patrick Ringgenberg


Ces quelques mots souhaitent seulement situer les textes à lire sur ce site à l’intérieur d’un parcours intellectuel moins sèchement présenté qu’un curriculum vitae ou une liste de publications.

Les essais de jeunesse
Mon premier domaine fut le cinéma (pratiqué depuis l’âge de 13 ans) et la photographie (pratiquée depuis plus tôt encore). C’est ainsi que j’entrais, dans la section cinéma, à l’École Supérieure d’Arts Visuels de Genève (devenue par la suite ESBA, puis HEAD), après avoir hésité à poursuivre des études en germanistique et en littérature française. Mes premiers essais furent écrits à la fin des années 1990 et au tout début des années 2000, mais publiés seulement plus tard, entre 2004 et 2006, alors que ma pensée s’en était déjà distancé par endroits, dans le style comme dans la méthode. Ce fut d’abord La peinture persane ou la vision paradisiaque, terminée en 1999 mais publiée sept ans plus tard, une étude marquée par l’influence d’Henry Corbin et la découverte, dans mes vingt ans, de la philosophie et de la mystique persanes. Ce fut aussi L’art chrétien de l’image. La ressemblance de Dieu, consacré à l’icône et à la mosaïque, et qui reprenait dans un chapitre central la version modifiée de mon premier article publié, consacré à la Métaphysique du vitrail (Connaissance des religions, 1997). Ce fut encore Miroirs du Moyen Âge, composés de trois études : l’une sur les romans arthuriens, l’autre sur la musique d’après Hildegarde de Bingen, la dernière sur le Décaméron de Boccace. Le dernier livre que j’écrivai de cette série, et le premier à paraître (2004), fut L’union du Ciel et de la terre. La peinture de paysage en Chine et au Japon, nourri d’un intérêt profond pour le bouddhisme et le taoïsme.

Tous ces livres partagent une préoccupation analogue : tenter de rendre compte, de l’intérieur, des ressorts spirituels et philosophiques de phénomènes culturels, artistiques et esthétiques prémodernes. Le ton engagé de ces livres résultait d’une confrontation : celle entre les arts médiévaux, orientaux et extrême-orientaux auxquels je m’intéressais, et mes études en beaux-arts, où le fait de voir et surtout de vivre le côté pratique de la création et de l’imagination artistiques m’invitait, loin des théorisations abstraites, à retrouver les motivations spirituelles et la vitalité philosophique actuelle de certaines formes artistiques. L’évolution de ma pensée, et mes études académiques, m’ont par la suite amené à une vision historico-critique, qui se distingue donc profondément du ton et des intentions de ces premiers écrits. Mais je garde néanmoins de ces « essais de jeunesse » un certain nombre d’intuitions et la conscience d’enjeux spirituels et philosophiques qui constituent souvent le point aveugle des études universitaires.


Les études académiques
Si mes études en cinéma m’avaient donné une formation théorique au moins élémentaire en histoire de l’art, c’est plus tard que je repris des études universitaires, en me tournant vers un sujet qui m’intéressait depuis l’adolescence : l’histoire des religions, des mystiques et de l’ésotérisme. Ce fut d’abord un mémoire à l’École Pratique des Hautes Études, dirigé par Jean-Pierre Brach et consacré à l’universalisme chez deux figures fondatrices d’un courant de pensée métaphysique contemporain, appelé « traditionalisme » ou (surtout dans le monde anglo-saxon) « pérennialisme ». Il fut publié en 2010 sous le titre Diversité et unité des religions chez René Guénon et Frithjof Schuon.

Mon intérêt pour ces auteurs remonte au milieu des années 1990, où je rencontrais l’oeuvre de Guénon sur le symbolisme et la métaphysique, et celle de Burckhardt sur l’art sacré. Plusieurs aspects m’intéressèrent : leur théorie du symbolisme, leur revalorisation métaphysique du religieux et de l’ésotérique, leur herméneutique de l’art, sans parler de leur critique du monde moderne qui m’interpellait, alors que j’étais étudiant dans une école d’art où le discours sur l’art avait remplacé l’art et où le discours même semblait imploser par la perte du sens. Juste après mes études en cinéma, je pus recueillir, grâce à d’anciens disciples, une connaissance vécue de la confrérie soufie fondée par Frithjof Schuon, dont le développement posait nombre de questions : que signifie être universaliste aujourd’hui, comment penser la dialectique de l’unité et de la pluralité des religions, comment vivre une seule religion au milieu de religions multiples, qu’est-ce qu’une pratique ésotérique ?

Le sujet de l’universalisme chez les traditionalistes s’est donc imposé presque de lui-même, lorsque j’eus la possibilité d’étudier à l’École Pratique des Hautes Études. Souhaitant nouer les intérêts croisés de l’histoire des religions et de l’art, j’ai poursuivi mon étude de ce courant de pensée dans ma thèse de doctorat, Les théories de l’art dans la pensée traditionnelle. Guénon – Coomaraswamy – Schuon – Burckhardt, dirigée par Dario Gamboni à l’Université de Genève. Cette thèse couronnait un certain parcours et une réflexion ancienne sur l’interaction entre le spirituel, l’art, la société, l’homme. Le courant traditionaliste et pérennialiste, de plus en plus important en Iran, fait toujours partie de mes domaines d’étude privilégiés, bien que, dans le champ de l’histoire de l’ésotérisme occidental, je tende à élargir mon horizon de recherche, en m’intéressant notamment aux modes de connaissance sur lesquels, depuis la Renaissance, les ésotéristes ont entendu fonder leur doctrine et articuler ses voies de transmission.


L’Iran
La découverte de l’Iran en 1999 fut une révélation : non seulement parce que je découvrais un pays extraordinairement beau et riche, mais aussi parce la réalité (ou plutôt les réalités) du pays étaient si différentes de l’image médiatique diffusée depuis la Révolution islamique de 1979 que cet écart constituait à lui seul un cours de « médiologie » et de géopolitique. Surtout, l’Iran semblait un continent à redécouvrir : je connaissais un peu l’art persan avant d’atterrir pour la première fois à Téhéran, je connaissais par Henry Corbin la richesse de la pensée iranienne, mais les facettes multiples de l’Iran – pays de carrefour et de synthèse – offrait un champ d’études inépuisable. Le choc de la découverte fut si profond qu’il m’engagea à réaliser l’un de ces projets que l’on réalise à un âge avancé, comme le testament d’un savoir, ou lorsque l’on est trop jeune pour se rendre compte des montagnes à déplacer : ce sera le Guide culturel de l’Iran, paru en 2006, et qui se veut, avec toutes les limites inhérentes au genre, une sorte d’introduction panoramique à la civilisation iranienne d’hier et d’aujourd’hui.

L’Iran m’offrit aussi un terrain privilégié pour étudier les arts islamiques, et surtout un domaine relativement peu étudié, parfois négligé, celui de l’interprétation des arts islamiques, aujourd’hui crucial dans nombre d’institutions et d’universités iraniennes. L’univers symbolique des arts islamiques paru en 2009, et qui a par la suite reçu en Iran deux prix prestigieux (le World Prize for the Book of the Year of the Islamic Republic of Iran et le Farabi International Award en 2012), est en grande partie le fruit d’une réflexion développée en Iran. Au cours des années, j’en suis venu à étendre mes intérêts vers d’autres horizons : la littérature persane classique avec Ferdowsi et le Livre des rois, Djâmi ou Hâfez, le sanctuaire de l’Imam Rezâ, auquel je pus avoir un accès privilégié en 2011, la calligraphie, avec surtout un calligraphe iranien contemporain (Seyyed Mohammad Vahid Mousavi Jazayeri), l’art contemporain iranien, l’anthropologie visuelle et l’analyse politique avec les peintures murales de Téhéran et les photographies iraniennes de la guerre Iran-Irak, ou encore le tourisme, qui m’a intéressé d’abord professionnellement (je suis régulièrement guide conférencier en Iran) mais aussi d’un point de vue anthropologique (le voyage comme regard sur l’autre, comme expérience de soi).

Aujourd’hui, tout en tentant de conclure des projets anciens (l’étude du mausolée de Qom, la symbolique des coupoles iraniennes), je m’intéresse de plus en plus aux phénomènes de société, aux relations du politique et du religieux, à la question de l’identité iranienne, aux regards de l’Orient sur l’Occident et de l’Occident sur l’Orient, aux problèmes méthodologiques posés par l’approche et la conceptualisation de ces réalités.


Le monde islamique
Mon intérêt pour l’islam s’est concentré surtout sur deux thèmes : les arts (au sens très large) et la mystique (soufisme, chiisme). Depuis le début des années 2000, l’Iran est devenu mon principal terrain d’investigation, mais des voyages réguliers en Asie centrale, en Inde, en Turquie, au Maroc, ont aussi façonné ma perception du monde islamique, sans parler de l’Espagne arabo-musulmane qui fut ma première rencontre – émerveillée – avec l’héritage islamique. À ce jour, L’univers symbolique des arts islamiques (2009) constitue ma principale contribution aux études islamiques. Il sera suivi de L’ornement dans les arts d’Islam (écrit en 2011 et qui paraîtra en 2014), dédié à la question de l’ornement et de son interprétation. À travers un large spectre d’analyses et de motifs, ces ouvrages tentent de reposer la question du ou des sens des arts dits islamiques, en essayant de trouver des pistes de réflexion qui s’écartent autant d’un discours démystificateur ou relativiste (les arts islamiques ne sont pas symboliques, ou seulement subjectivement) que d’un discours spiritualiste et essentialiste de plus en plus répandu dans certains pays musulmans (les arts islamiques symbolisent l’Unité divine, l’esprit de l’islam, etc.). Quant au soufisme, il traverse nombre de mes travaux. Le monde musulman ne peut se réduire au soufisme ou à la mystique, mais il est vrai que ces phénomènes spirituels pénètrent tant de domaines de la culture musulmane, de manière visible (comme dans la poésie persane classique) ou subtile (dans l’imprégnation d’une certaine « atmosphère » existentielle et sociale), que leur étude permet d’accéder à des « parfums » essentiels de la civilisation d’islam.


Post-Scriptum : les livres pour enfants
Ce fut en été 2013 que prit forme un projet longtemps dans les limbes : les livres pour enfants – une littérature sans doute l’une des plus difficiles et aussi l’une des plus profondes qui soit. Avec un éditeur anglo-iranien (Afshin Shahneh) et une graphiste iranienne (Nasim Jenabi), nous avons commencé à travailler sur un personnage – Gougou – que j’avais créé déjà en 2008 et pour lequel j’écrivis huit histoires. Le premier volume, Gougou et l’étoile filante, vient de paraître, et la suite de l’aventure dépend de son succès. Quoi qu’il en soit, Nel mezzo del cammin di nostra vita, c’est une manière gratifiante de retrouver une capacité d’étonnement et la fraîcheur d’un regard.


À suivre…



Patrick Ringgenberg