Le Livre des rois de Ferdowsi : un résumé

Ferdowsi marchant vers trois poètes ghaznavides.
Illustration du Shâhnâmeh de Shâh Esmâ‘il II, École de Qazvin, 1576.
Musée Rezâ Abbâsi, Téhéran.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg

Note : le Livre des rois ne se résume pas en quelques lignes, mais on peut en dégager quelques grandes articulations. Pour approfondir la connaissance du Livre des rois, on pourra lira les articles consacrés à Ferdowsi.


Les temps mythiques : les premiers rois
Après une louange de la sagesse, Ferdowsi raconte la création du monde. Puis l’histoire commence avec les premiers rois mythiques. Le premier, Kyumars, créateur du trône et de la royauté, règne sur un âge d’or et un éternel printemps. Lui et ses successeurs (Hushang, Tahmuras, Djamshid) organisent la société et la royauté. Ils enseignent aux hommes la fabrication des vêtements et des tapis, la préparation de la nourriture, la domestication des animaux, l’art du feu et du métal. Le mal ne tarde pas à envahir ce monde et à le transformer en terrain de guerres, de meurtres et de vengeances. Djamshid, roi glorieux à qui l’on attribue la fête du Nouvel An (le Nowruz), tombe dans l’orgueil. Il est alors renversé et tué par Zahâk. Ce tyran démoniaque, sur les épaules duquel vivent deux serpents, plonge l’Iran dans les ténèbres et le chaos. Fereydun, un descendant royal élevé en secret par une vache, prend la tête d’une révolte populaire initiée par Kâveh, un forgeron: il vainc l’armée de Zahâk et fait enchaîner cette incarnation du mal au sommet du mont Damâvand.

Après un règne de justice et de paix, Fereydun partage l’empire entre ses trois fils: Salm, ancêtre des Romains, Tur, ancêtre des Turcs, et Iradj, ancêtre des Iraniens. Salm obtient l’ouest du Royaume, le pays de Rum (l’Asie mineure), alors qu’à Tur échoit l’est du royaume, le Turan (l’Asie centrale). Iradj, le plus sage, reçoit l’Iran, la meilleure part et le centre du monde, si bien que ses frères le jalousent et l’assassinent. C’est le début des conflits entre l’Iran et le Turan (le «pays de Tur»). Riches en épisodes et héros célèbres, ils occupent la partie centrale et la plus longue du Livre des rois. Manuchehr venge son grand-père Iradj: il tue Salm et Tur, puis reprend le trône de Fereydun, son arrière-grand-père.


Les récits héroïques : les guerres entre l’Iran et le Turan
Après cette première partie, dans laquelle Ferdowsi a raconté l’avènement de la royauté, la naissance de la guerre, l’origine des lois du destin, prend place le récit des guerres intermittentes entre les Turcs de l’Asie centrale et l’Iran. La dynastie iranienne des Keyanides affronte Afrâsyâb, roi perfide et cruel du Turan, qui sera finalement vaincu par le roi Key Khosrow, une figure presque messianique. Le Livre des rois raconte les batailles, les intrigues, les coups du sort qui frappent les héros iraniens. Les histoires d’amour ne manquent pas: comme celle, mouvementée mais à la fin heureuse, de Bijen, guerrier iranien, et de Manijeh, princesse du Turan et fille d’Afrâsyâb.

Des héros nombreux (Tus, Gudarz, Giv, etc.), on ne peut évoquer que les principaux. Sâm, roi du Sistân, a un fils, Zâl, qui naît avec des cheveux de vieillard. Honteux, le père abandonne l’enfant dans les monts de l’Alborz. L’oiseau Simorgh le recueille et l’élève, puis le remet, après bien des années, à son père repentant venu le chercher.De sa femme Rudâbeh, Zâl a un fils, qui devient le plus grand héros de l’Iran: Rostam. Doté d’une force prodigieuse, d’un courage sans borne, juste et droit, Rostam traverse victorieusement de multiples péripéties, dont sept épreuves initiatiques. Parfois secouru par le Simorgh, et aidé par son cheval Rakhsh qui le sauve un jour d’un lion, Rostam terrasse aussi bien des démons et des dragons que les soldats du Turan. D’une femme du Turan (Tahmineh), il a un fils, Sohrâb, un guerrier exceptionnel, qui devient pourtant l’objet d’un piège sordide. Afrâsyâb réussit à provoquer un duel à mort entre Rostam et Sohrâb, sans que ceux-ci se reconnaissent: le père tue son fils.

Syâvush, fils du roi iranien Key Kâvus, est un autre héros célèbre. Jeune homme, il subit une ordalie (traverser un feu à cheval) pour se blanchir d’une accusation, puis il s’en va à la cour d’Afrâsyâb, où il épouse sa fille Farangis. Jaloux, Garsivaz, le frère d’Afrâsyâb, pousse ce dernier à faire assassiner le jeune prince d’Iran, prototype de la victime innocente broyée par les complots et la roue de Fortune. Syâvush sera vengé des années plus tard: Key Khosrow, le fils qu’il eut de Farangis, retourne en Iran et prend la couronne de son grand-père Key Kâvus. Avec son armée, il attaque ensuite le Turan et tue Afrâsyâb et Garsivaz. Après un règne qui a rétabli la paix et l’intégrité de l’empire, Key Khosrow transmet la royauté à Lohrâsp et s’en va dans les montagnes et le désert, où il disparaît sans laisser de trace. Lohrâsb a un fils, Goshtâsp, qui part à l’ouest, dans le pays de Rum, où il épouse la fille du César et tue un dragon qui dévastait le pays. Il revient en Iran, monte sur le trône et propage la nouvelle religion de Zarathoushtra (Zardosht).

La guerre reprend cependant avec le Turan, qui a un nouveau roi, Ardjâsp. Esfandyâr, fils de Goshtâsp, lutte courageusement contre les armées du Turan et finit par vaincre le roi Ardjâsp. Mécontent de n’avoir pu obtenir le trône en récompense de ses exploits, le héros s’en plaint à son père: ce dernier demande à son fils de lui ramener Rostam enchaîné, car le héros a fait du Sistân un royaume trop indépendant. Esfandyâr part affronter Rostam qui, grâce à une suggestion du Simorgh, réussit à tuer son adversaire d’une flèche. Mais la loi des cieux est impitoyable: Rostam paye cette victoire de sa mort, en tombant dans une embuscade tendue par son demi-frère. Le fils d’Esfandyâr accorde le trône à Homay, qui est à la fois sa fille et son épouse. Son fils, Dârâb, épouse la fille du roi du pays de Rum, Philippe: l’enfant issu de cette union est Alexandre le Grand (Iskandar), à qui Ferdowsi attribue ainsi une origine semi-iranienne.


La partie historique : d’Alexandre le Grand aux Sassanides
A ce point de son récit, Ferdowsi rejoint l’histoire connue de l’Iran, même si les événements racontés appartiennent souvent à la légende. Il passe sous silence les Achéménides; tout juste évoque-t-il Darius III (Dârâ), vaincu par Alexandre le Grand. Plusieurs chapitres sont consacrés au conquérant grec, décrit comme un roi modèle, héritier légitime des Achéménides, et un sage en quête de la connaissance. Alexandre conquiert les pays, rencontre des peuples et des contrées à la frontière du surnaturel, cherche sans succès la Source de Vie qui rend immortel, érige une muraille contre les forces ténébreuses de Gog et Magog, fait un pèlerinage à La Mecque, se rend en Chine et en Inde.

Ferdowsi ne parle pas des Séleucides, les successeurs d’Alexandre, et très peu des Parthes (Ashkâniân). La dernière partie de son épopée s’attarde sur les Sassanides, qui ont laissé une empreinte indélébile en Iran. Ardashir (Ier), fondateur de la dynastie, naît de l’union de Sâssân, un descendant de Dârâ, et de la fille d’un gouverneur du Fârs. Il se révolte contre le roi parthe Ardavân (Artaban IV) et le tue. Devenu roi, il épouse la fille d’Ardavân, qui manque de l’empoisonner. Elle lui donne un fils, Shâpur (Ier), qui combat les Romains. Grâce à la fille d’un roi arabe, le deuxième Shâpur s’empare d’une forteresse au Yémen puis vit des aventures rocambolesques dans le royaume de Rum. Sous son règne, apparaît Mani, maître peintre et auteur d’une nouvelle religion: le manichéisme.

Après la domination tyrannique de Yazdegerd (Ier), Bahrâm Gur accède au trône. Connu pour son amour des femmes, et ses talents de chasseur et de tireur à l’arc, il repousse une attaque des Chinois et fait venir des milliers de musiciens tziganes de l’Inde. Plusieurs rois, sans grande envergure, se succèdent ensuite. L’Iran est menacé par des nomades du Turkestan, les Hephtalites, et le peuple est victime d’une grave famine. Le roi Ghobâd (Kavad Ier), un moment prisonnier des Hephtalites, adopte la foi révolutionnaire de Mazdak, qui prône la répartition des richesses et des femmes. Ghobâd fait distribuer de la nourriture au peuple, mais son fils Kasrâ (Khosrow Ier) et un prêtre zoroastrien réfutent publiquement les doctrines de l’hérésiarque qui est ensuite mis à mort. Une fois sur le trône, aidé du sage vizir Bozorgmehr, Kasrâ instaure un règne juste et rayonnant, que Ferdowsi décrit longuement. L’empire retrouve la paix, la puissance et la prospérité. De l’Inde, le jeu d’échecs est introduit en Iran. Le fils de Kasrâ, Hormozd (Hormizd IV), doit faire face à la révolte d’un général qui le renverse et usurpe le trône. En fuite chez le César de Rum (l’empereur de Byzance), Khosrow Parviz, fils de Hormozd, réussit à revenir au pouvoir. Il prend plusieurs épouses: la fille du César de Rum, puis la sœur du général usurpateur (Gordiya), une guerrière aguerrie, et enfin Shirin, une princesse arménienne. Le règne connaît une sombre fin: devenu tyrannique, Khosrow est assassiné par son fils. Ce dernier veut s’emparer de Shirin, qui meurt en prenant du poison. Le dernier roi sassanide, Yazdegerd (IIIe du nom), doit fuir après la défaite de son armée face aux conquérants arabes envoyés par Umar, le deuxième calife de l’Islam. L’assassinat misérable de Yazdegerd met un point final à la longue histoire préislamique de l’Iran.

Ferdowsi termine en écrivant que son oeuvre lui apportera un renom immortel. Il ne s’est pas trompé: son Livre des rois s’est transmis de génération en génération, et il restera dans les souvenirs tant que l’Iran sera l’Iran.



Extrait de Patrick Ringgenberg, Guide culturel de l’Iran, Téhéran, Rowzaneh, 2009 [2006], p. 189-192.