Le tourisme en Iran

Kâshân, au XVIIe siècle.
Détail d'une gravure tirée de la Relation du voyage d'Adam Olearius en Moscovie, Tartarie et Perse, traduit de l'allemand par A. de Wicquefort, A Paris, Chez Iean Du Puis, ruë S. Iacques, à la Couronne d’or, 1666.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg

Note : cet ensemble de cinq articles fut écrit en 2004 pour être traduit en persan et publié dans une revue iranienne spécialisée dans le tourisme. Cela n’arriva jamais : l’élection du président Ahmadinejad en 2005 provoqua un effondrement définitif du tourisme iranien, déjà secoué par les attentats newyorkais du 11 septembre 2001, puis par les interventions américaines en Afghanistan et en Irak. En 2014, ces textes appartiennent autant à l’histoire qu’à l’actualité. En dix ans, les choses ont changé : des hôtels de charme ont été créés à Yazd et Kâshân, une agence comme Marco Polo forme une nouvelle génération de spécialistes, des initiatives souvent remarquables ont su développer un tourisme centré sur la nature et l’exploration de régions auparavant délaissées (déserts, villages de montage). En revanche, d’autres problèmes soulevés demeurent toujours actuels : la promotion du pays, le développement de certaines infrastructures, la politique gouvernementale, l’accueil, les prix, demeurent des problèmes essentiels. Ces articles ont été écrits pour des Iraniens, et notamment à l’attention de responsables officiels : le ton (parfois naïf), la prudence rhétorique, les évidences (qui n’en sont pas toujours), l’idéalisme, les non-dits et les sous-entendus s’expliquent par là. De l’eau a coulé sous les ponts, mais, tels quels, ces articles offrent, au moins entre les lignes, un certain état des lieux du tourisme en Iran au début des années 2000.



LE TOURISME IRANIEN PAR UN VOYAGEUR EUROPÉEN

1. Comment peut-on avoir l’idée de voyager en Iran ?
Quiconque a visité l’Iran a été enchanté de la beauté des paysages, de la richesse des sites historiques, de l’accueil de la population, des saveurs de la cuisine, de la vie des bazars ; quiconque a vu l’Iran a aussi été étonné combien la réalité du pays correspond peu à l’image sombre qu’en donnent les médias occidentaux. Pourtant, malgré tous ses atouts, l’Iran demeure peu visité, souffre toujours d’une mauvaise image à l’étranger et d’un développement touristique partiel et même embryonnaire dans le pays. Pourquoi ? Que manque-t-il au tourisme iranien ? Existe-t-il des solutions au moins partielles pour remédier à cette situation ?
C’est à ces questions que cette série de cinq articles aimerait, non répondre, mais donner à réfléchir, en suggérant quelques pistes et quelques propositions. Diplômé d’une Haute Ecole d’Art à Genève, j’ai écrit en français un Guide culturel de l’Iran qui va paraître, si Dieu le veut, cet été aux éditions Rowzaneh à Tehrân. Conférencier et écrivain en Suisse, mon pays d’origine, j’ai travaillé plusieurs années comme guide conférencier pour une agence culturelle suisse, non seulement en Iran, mais également en Ouzbékistan, en Turquie et en Inde. En Iran même, j’ai eu l’occasion de voyager pratiquement dans tout le pays, de visiter tous les sites historiques importants et de résider de longs mois dans le pays, mon épouse étant iranienne. Ces articles sont donc le reflet de mes observations et de mes expériences, mais aussi de ce que j’ai pu entendre en Iran ou à l’étranger, de la part de touristes ou de professionnels, sur les problèmes du tourisme iranien. Le lecteur voudra donc bien se rappeler qu’il ne s’agit ici que d’un point de vue, que j’espère le plus pertinent et utile possible, mais qui ne saurait épuiser le sujet et faire oublier d’autres optiques.
Dans ce premier article, il sera question des problèmes généraux d’attractivité de l’Iran pour un Européen. Puis, dans les prochains articles, on évoquera successivement : la promotion culturelle de l’Iran à l’étranger et l’information touristique dans le pays ; le problème de l’accueil et de l’hôtellerie ; le coût de l’Iran et les agences de voyage ; le développement global et l’éthique du tourisme en Iran.
Pour mieux cerner les problématiques d’un développement touristique en Iran, il faut évoquer le profil du tourisme iranien et le profil des voyageurs européens en Iran. L’essentiel du tourisme iranien est d’ordre culturel, et concerne la visite des principaux sites historiques du pays, principalement dans les provinces d’Esfahân, du Fars et de Yazd. Un second type de voyage en Iran, marginal mais que l’on pourrait développer sous plusieurs formes, est le voyage dit d’aventure, de randonnée et d’observation de la faune et de la flore. Pour le moment, le tourisme iranien ne peut se développer que dans ces deux catégories principales. En effet, nul, en Europe, ne songe à aller en Iran pour des vacances balnéaires, faire du ski, séjourner dans des centres thermaux, se divertir dans des centres de loisir ou profiter des vies nocturnes, en l’occurrence inexistantes, des villes iraniennes.
Sauf exception, car il faut de tout pour faire un monde, les voyageurs se rendant en Iran n’y arrivent généralement pas par hasard : ils ont une connaissance au moins minimale de la richesse du pays et de sa culture, et savent en tous les cas que l’Iran est une destination culturelle majeure, même s’ils ignorent les détails des possibilités de visite. Pays de culture, l’Iran s’adresse d’abord à un public cultivé. Il s’agit également de voyageurs qui, à moins d’une ignorance de l’actualité, ont su surmonter les hésitations que peuvent leur inspirer l’image négative de l’Iran entretenue par de nombreux médias. Autrement dit, en dépit d’exceptions, nous avons affaire à un public éduqué, motivé, informé de la culture iranienne, curieux de découverte, et potentiellement consommateur de documentations et d’offres culturelles. On signalera enfin une catégorie de voyageurs qui souhaitent se rendre en Iran, parce que ce pays leur paraît justement difficilement accessible et qu’ils espèrent découvrir un pays authentique, préservé des foules de touristes.
Au point de vue de l’attraction touristique, et en faisant abstraction de la dimension culturelle, l’Iran ne bénéficie pas d’une bonne image aux yeux des agences européennes. On peut relever, à ce sujet, ces quelques points.

- Le prix du voyage, d’abord. Pour voyager en Iran, les gens choisissent généralement des circuits organisés, dont le prix est en moyenne assez élevé. Contrairement à un cliché répandu en Iran, tous les Européens ne sont pas richissimes loin de là, d’autant que l’Europe connaît depuis plusieurs années une période de stagnation économique dont les effets sont immédiats sur les activités culturelles. Et si les Européens gagnent beaucoup plus que la moyenne des Iraniens, c’est aussi parce que le coût de la vie en Europe est beaucoup plus élevé qu’en Iran. Les gens se rendant en Iran appartiennent généralement à des classes moyennes, pour lesquels le prix du voyage organisé (en France et en Suisse, par exemple, il faut compter en moyenne 2000 à 3000 euros pour un circuit entre 9 et 14 jours dans un groupe de 10 à 20 personnes) constitue une somme non négligeable, surtout pour des retraités nombreux à voyager. Certes, il y a des pays plus chers que l’Iran, parce que plus éloignés ou à l’accessibilité plus coûteuse, mais il y a aussi des pays dont l’attractivité est puissante : je pense par exemple à la Turquie, accessible sans visa, qui possède de très bons hôtels à des prix parfois beaucoup plus raisonnables qu’en Iran, et dont l’offre culturelle est aussi considérable et de surcroît avantageuse (certains sites sont payants, mais toutes les mosquées historiques, par exemple, sont visitables gratuitement). Enfin, des agences européennes proposent régulièrement des offres spéciales pour telle destination, tel vol d’avion, tel séjour hôtelier, tel circuit. Mais pour l’Iran, destination considérée comme élitaire, les prix sont toujours réguliers et au plus haut, et donc moins attractifs, et personne ne songe à demander ou à s’attendre à des offres spéciales.

- Les conditions de voyage, ensuite. Depuis la Révolution, les images principales que les Occidentaux ont de l’Iran, ce ne sont pas les céramiques bleu turquoise des mosquées, mais le noir des tchadors – couleur du deuil et de la mort en Occident. Si l’on ajoute à cela les effets de la propagande américaine, pour un Européen, l’Iran apparaît comme un pays sombre, triste, morne, potentiellement dangereux, n’aimant guère les étrangers et replié sur lui-même. Bref, les voyageurs qu’il m’a été donné d’accompagner n’ont aucune crainte d’aller en Ouzbékistan ou même en Inde, si ce n’est un peu d’appréhension pour l’hygiène et la nourriture, mais leurs motifs d’inquiétude sont beaucoup plus importants en ce qui concerne l’Iran : les femmes se préoccupent du foulard et de leur tenue, alors que les voyageurs en général se demandent quel sera l’accueil général de la population dans la rue, s’il sera possible de photographier sans atterrir dans un poste de police, s’ils seront fouillés entièrement à la douane à l’arrivée à Tehrân, etc. Un autre problème relevé par les voyageurs potentiels est l’interdiction du vin et de l’alcool, qui ont pour les Européens une importante fonction de socialisation et de convivialité. Inévitablement, ils retirent de cette interdiction une impression d’austérité et de rigidité, car ils savent qu’il est possible d’avoir du vin dans de nombreux autres pays musulmans touristiques. Le port obligatoire du hidjab rebute beaucoup de femmes, nombreuses pourtant à apprécier la culture persane et à désirer se rendre en Iran, et conforte beaucoup de gens dans la vision d’un Iran misogyne. Enfin, l’impossibilité d’utiliser des cartes de crédit en Iran, sauf dans certains magasins, est un obstacle important, moins sans doute pour le tourisme de groupe que pour les voyageurs individuels.

- L’accessibilité de l’Iran, enfin. Il m’est arrivé assez fréquemment de rencontrer des Européens, pourtant éduqués, croyant fermement que l’Iran est un pays fermé et risqué, ou très difficilement visitable, et dans lequel on ne peut voyager que dans des groupes sans cesse encadrés par la police. Chaque fois, il m’a fallu beaucoup de temps, car je n’ai pas l’éloquence de Sa’di, pour expliquer que ce n’est pas le cas et qu’après de longs mois passés en Iran, je n’ai pas rencontré de problèmes autres que ceux d’un pays insuffisamment préparé pour accueillir des touristes. Autrement dit, l’Iran est encore handicapé par une image de fermeture, de danger et d’inaccessibilité, et ce malgré sa présence dans les catalogues d’agence touristique européenne depuis maintenant plus de dix ans.

Que les préjugés mentionnés plus hauts soient faux n’est pas paradoxalement la question : l’essentiel, en l’occurrence, est que ces préjugés soient pris au sérieux par les Européens et qu’ils déterminent le comportement et les décisions des voyageurs potentiels. Le résultat est très simple : lorsqu’un voyageur choisit une destination, il sera naturellement porté à des pays tout aussi culturels que l’Iran, mais plus accessibles, moins chers, moins inconnus et plus familiers, moins restrictifs sur le plan vestimentaire ou autres, et sur lesquels existent des informations nombreuses et sûres.
Pourtant, les difficultés mentionnées ci-dessus ne me semblent pas insurmontables, loin de là : elles pourraient notamment être résolues par quelques mesures concrètes et surtout par une bonne information à l’étranger. En ce qui concerne le hidjab, par exemple, je pense qu’il s’agit, au moins jusqu’à un certain point, d’un faux problème et d’un malentendu culturel. Les femmes occidentales qui répugnent à porter à un foulard identifient celui-ci à un mépris de la femme, alors qu’au point de vue musulman il est une forme de pudeur et marque une dignité sociale et un statut spirituel. J’ai constaté qu’il suffisait d’expliquer la valeur spirituelle et culturelle du foulard, de faire valoir le respect des us et coutumes d’un pays, pour que les femmes le perçoivent différemment et l’acceptent. En expliquant la signification du hidjab, en insistant sur la différence entre le manteau islamique et le tchador (nullement obligatoire pour les étrangères), en rendant l’exigence du foulard et du manteau le moins contraignant possible (un foulard léger et une blouse à longue manche descendant jusqu’aux genoux sont suffisants), la question du hijab ne constituera plus un obstacle majeur, comme il peut l’être aujourd’hui. Il est d’autant plus important d’être attentif à ce problème que les femmes européennes sont généralement plus actives que les hommes dans les activités culturelles, et ce sont souvent elles qui entraînent leur mari dans un voyage. Elles apprécieront d’autant mieux que l’on prenne en compte et que l’on comprenne leurs réticences vis-à-vis du hidjab.
D’autres mesures ont déjà été prises par le gouvernement iranien. A l’arrivée en Iran, j’ai constaté au cours de ces dernières années une simplification des formalités pour les touristes étrangers (il n’y a plus de formulaires à remplir) et un passage à la douane sans complications. A la sortie du pays, le passage de la douane et le contrôle de passeports s’effectuent sans difficultés. Il y a là un effort patent du gouvernement, qu’il faut saluer, que les touristes apprécient et que l’on aimerait voir encore se développer. L’Iran possède de nombreux autres atouts à faire valoir, comme par exemple son réseau routier, généralement de bonne qualité, et un excellent réseau aérien intérieur. L’Iran est aussi un pays propre et sûr, éléments importants aux yeux des voyageurs européens. Au point de vue culturel, aussi, de nombreuses choses ont été réalisées depuis la Révolution : combien de monuments décrits comme ruinés dans les guides des années 1960-1970 sont aujourd’hui restaurés, et bien restaurés ? Le travail effectué par Cultural Heritage Organization est remarquable, mais malheureusement peu reconnu.
Qu’il s’agisse des actions déjà entreprises en Iran pour le tourisme, ou des mesures susceptibles d’être prises à l’avenir, encore faut-il qu’elles soient suffisamment connues en Europe par les voyagistes et les voyageurs potentiels à l’étranger. Aussi, pour attirer l’attention, convaincre les indécis, encourager les gens à venir ou même revenir en Iran, il faut d’abord informer : c’est là l’un des premiers problèmes du tourisme iranien, que j’aimerais évoquer dans un prochain article.




LE TOURISME IRANIEN PAR UN VOYAGEUR EUROPÉEN

2. La promotion culturelle ou comment rendre l’Iran visible
Si l’on s’aventure dans une grande librairie française pour trouver de la documentation sur l’Iran, que verra-t-on ? Une quinzaine de livres (c’est presque un maximum), publiés ces dernières années, et évoquant systématiquement la même chose : les problèmes sociaux et politiques de la République islamique. Hormis quelques beaux livres d’art parus récemment sur l’Iran, on ne trouvera aucun ouvrage général et accessible sur l’histoire, les religions et la culture iraniennes, alors même qu’on trouvera sans peine, même en livre de poche, des dizaines de livres sur tous les aspects du monde arabe. Dans le rayon des guides touristiques, on peut constater la même pauvreté : le meilleur guide culturel, et de loin, est celui de Mahmoud Rashad, en allemand (Iran, Dumont Kunst Reiseführer, 2000), et le moins mauvais pour les informations pratiques est le guide publié par Lonely Planet. Les autres guides actuels disponibles en langue européenne sont généralement grevés de défauts plus ou moins importants : informations superficielles ou erronées, manque de réactualisations, partis pris d’incompréhension et jugements peu appropriés, etc.
Après la Révolution, il y a eu, en quelque sorte, un black out sur la culture iranienne en Occident. Depuis le milieu des années 1970 jusqu’au début des années 2000, aucune parution d’envergure n’a vu le jour en français sur la culture iranienne : les seuls livres publiés sur l’Iran et destinés à un grand public ont été des livres à caractère journalistique sur la Révolution islamique, souvent polémiques et insignifiants. Heureusement, aujourd’hui, les publications de qualité se multiplient, mais il faudra encore bien des années avant que la culture iranienne ne reprenne la place qui lui revient de droit. Depuis la Révolution, aussi, de nombreux préjugés sont comme incrustés dans la mentalité collective occidentale, même si le charisme du Président Khatami a considérablement modifié l’image de l’Iran à l’étranger. L’Iran, selon ces préjugés, est « un pays dangereux », le « tchador y est obligatoire pour les femmes étrangères », les « Iraniens sont des Arabes », « les Iraniens sont des fanatiques religieux et des terroristes », et ainsi de suite. On mesurera ainsi la difficulté des agences de voyage européennes pour promouvoir un pays précédé d’une telle réputation, et qui semble victime de ce principe de la propagande : plus les mensonges sont gros à propos d’un pays, plus les gens y croient et aiment y croire. Bref, si tout le monde en Occident admire les tapis persans et a entendu parler de Cyrus ou de Zoroastre, l’Iran lui-même demeure un illustre inconnu.
En résumé, il y a deux problèmes principaux : d’une part la mauvaise image injustifiée de l’Iran, diffusée essentiellement par l’administration américaine et des partis pris négatifs de nombreux médias occidentaux, contre laquelle il est difficile de faire quelque chose dans l’immédiat, et qui dépend essentiellement de circonstances historiques et de configurations politiques et médiatiques ; d’autre part, le manque de documentation sur l’Iran, à l’étranger et en Iran même, problème auquel il est relativement aisé de remédier et qui fait l’objet du présent article. Comment vouloir que des gens connaissent la culture iranienne et viennent en Iran, alors que les voyageurs potentiels, en Occident, ne savent rien ou presque rien des possibilités culturelles et des conditions de voyage en Iran ?
Je me souviens de ma première visite au Musée National de l’Iran à Tehrân, il y a maintenant plus de cinq ans. A la fin de la visite, j’ai demandé à acheter le catalogue de l’exposition et on m’a répondu qu’il n’y en avait pas. Le plus beau musée de l’Iran ne possédait même pas de brochure, même pas de cartes postales, même pas de plan de l’exposition, alors qu’en Europe, le moindre musée de province peut proposer au moins un fascicule ou des cartes postales. Lorsque, par la suite, j’ai demandé pourquoi on ne produisait pas plus de documentation sur les monuments et les sites, on m’a systématiquement répondu qu’il n’y a pas assez de touristes pour les acheter. D’où ce cercle vicieux : on ne veut pas investir de l’argent pour publier des livres ou des brochures sur l’Iran, car il n’y a pas de touristes susceptibles de les acheter et de les rendre rentables (ce qui est d’ailleurs inexact à plus d’un titre), alors que les touristes ne viennent justement pas en Iran ou y rencontrent des difficultés parce ce qu’il n’y a pas de documentation suffisante et adéquate pour eux. Si les voyagistes européens ignorent ce qu’est l’Iran, comment peuvent-ils proposer la destination à leurs clients, alors qu’ils disposent de dizaines de brochures et de livres sur la Turquie, l’Inde, l’Amérique latine ou les pays arabes ? Si l’Iran est « invisible », comment s’imagine-t-on qu’on veuille le voir ?
On m’a souvent dit que les livres, en Iran, se vendent difficilement et, parmi toutes les explications, j’en ai au moins deux : dans les magasins des hôtels, sur les sites et dans certains musées, les articles sont mal présentés par des vendeurs souvent peu compétents, parfois à peine polis et ne parlant pas un mot d’anglais. Par ailleurs, ces magasins et cette documentation, pour des raisons parfois obscures, ne sont que rarement signalés ou sont même dépréciés par les accompagnateurs iraniens. Toutes les personnes que j’ai pu accompagner en Iran ont souhaité, à moment ou à un autre, fréquenté une librairie dans un hôtel ou sur un site : elles en sont souvent revenues les mains vides, faute d’avoir trouvé ce qu’elle voulait ou d’avoir été conseillée ou même simplement bien accueillie par le vendeur.
Il est donc urgent et nécessaire de créer une documentation de qualité, attrayante, fiable, bien publiée, illustrée et traduite. Je songe d’abord à des posters, des cartes, de petites brochures, des dépliants, présentant brièvement le pays et ses possibilités touristiques. Ils seraient destinés aux agences, aux organismes culturels, aux entreprises et à toute institution situés à l’étranger, principalement en Europe, et intéressés par l’Iran. Cette documentation gratuite ou très peu coûteuse comprendrait des informations sur les principaux aspects pratiques d’un voyage en Iran (visa, douane, coutumes, hidjab, adresses utiles, etc.), sur les principaux sites et monuments du pays et sur les différents types de séjour et de voyage possibles dans le pays. A travers ces petites publications, le but général serait de créer une image globale de l’Iran, une image « marketing » si l’on veut (sans connotation péjorative cependant), qui rendrait le pays reconnaissable entre tous et qui reposerait sur les éléments saillants de son offre culturelle. Cette image devrait être cohérente, c’est-à-dire procéder d’une même intention et d’une même idée générales déterminant aussi bien l’information que l’esthétique, et en même temps variée, car elle devrait refléter la diversité géographique et ethnique du pays, les identités culturelles multiples de l’Iran, la complexité de l’Iran moderne, et enfin les visions diverses que l’on peut avoir de cette mosaïque iranienne.
A travers des textes et des illustrations soigneusement choisies, cette documentation devrait aussi aller au devant des réticences et des questions qui influencent négativement certains Européens. Parfois, il suffit de peu pour renverser une perception négative en intérêt. En voyant les manifestations commémorant le martyre de l’Imam Hossein, un Européen non informé pensera qu’il s’agit d’un cérémonial étrange ou incompréhensible ; mais si on lui explique les implications religieuses et l’origine historique des ta’ziyeh, il sera certainement intéressé par ces rites à la symbolique sacrificielle qui ne sont pas si éloignés des Passions commémorant la mort du Christ dans le monde chrétien médiéval. Aujourd’hui, on peut bien sûr trouver des cartes, des posters ou des brochures sur l’Iran, mais ce que j’ai en vue est plus ambitieux : créer de manière systématique, homogène, régulière, continue, une documentation générale sur l’Iran et chacune de ses provinces, au sein de laquelle chaque publication, qu’il s’agisse d’une carte ou d’une brochure, s’inscrirait dans une même ligne éditoriale, informative et graphique de qualité immédiatement reconnaissable par un public étranger qui la prendrait pour référence.
Je pense également à une documentation historique, archéologique et artistique sur tous les sites et musées importants de l’Iran, destinés cette fois, non aux pays étrangers (même si une exportation est envisageable), mais à l’Iran lui-même. Il s’agirait de dépliants, de brochures, de livres, de catalogues de musées, CD-Rom, VCDs, DVDs, donnant des informations neuves, détaillées, à la fois vivantes et sérieuses sur tel monument historique, telle région, telle ville. Dans la mesure du possible, cette documentation devrait être publiée en plusieurs langues (anglais, français, allemand, et éventuellement italien, japonais ou autre). Beaucoup de choses ont été amorcées par Cultural Heritage Foundation, organisme malheureusement dissous maintenant, mais l’entreprise devrait être poursuivie et généralisée. Certes, de nombreux beaux livres de photographies ont été publiés en Iran, assez coûteux ou même trop chers, mais qui ne contiennent que peu d’informations. Or un touriste étranger, intéressé par la culture iranienne, ne veut pas seulement acheter des albums de photographie, mais aussi des livres avec des textes développés, qu’il ne trouve pas en Europe.
La présentation, le choix des illustrations, l’écriture des textes, la mise en page et le graphisme de ces publications, qu’elles soient d’ordre touristique ou d’ordre plus culturel, devraient tenir des goûts et des attentes spécifiques des lecteurs occidentaux. On peut reprocher à de nombreuses publications iraniennes des conceptions graphiques doucereuses, grandiloquentes, aux effets faciles et appuyés, aux couleurs criardes et qui tendent à présenter une image artificielle et kitsch de l’Iran et de sa culture. Les textes devraient s’inspirer d’un style sobre, sans emphase, équilibré, ne cédant pas à des facilités ou à des enthousiasmes artificiels. J’ai assez souvent remarqué que les auteurs de préfaces de livres, de brochures ou de présentations d’expositions publiés en Iran croient bons d’utiliser un langage pompeux, d’abuser de mots ou d’expressions compliqués, qui alourdissent le texte et le rendent malsonnants ou même agaçants pour un lecteur européen. D’autre part, ces textes devraient s’accorder à la sensibilité culturelle occidentale, en évitant un langage propagandiste et certaines tournures idéologiques, et en prenant soin de mesurer la tonalité, les appréciations et les points de vue du texte. J’ai pu lire, par exemple, dans un guide en anglais publié en Iran que Yasuj est une « belle ville » : que dire alors d’Esfahân, et que dire de Venise, de Paris ou de Prague, que les Européens connaissent, et auprès desquelles Yasuj n’est qu’une ville moderne tout simplement insignifiante ? Pour prendre un autre exemple, il est inutile de faire un cours de théologie et de jurisprudence musulmanes pour justifier le hidjab, mais on peut imaginer évoquer, d’un point de vue historique, la position sociale de la femme musulmane, la signification culturelle de la chevelure dans la culture persane, les différentes significations du voile, aussi bien dans la société que dans la poésie mystique, afin de dégager le hidjab des connotations réductrices dont l’on chargé certaines idéologies contemporaines.
Lorsque des brochures sont publiées en Iran, il faut déplorer la qualité médiocre de la plupart d’entre elles : l’impression, la reliure, la mise en page, le papier même sont de mauvaise qualité, et n’attirent pas le regard ou l’intérêt d’un Européen habitué à un haut niveau de qualité. Je me permets d’insister sur l’importance des traductions, qui semblent passablement négligées. Je pense à une brochure présentant l’exposition du Musée National des Joyaux à Tehrân : la traduction française est si fautive que l’on se demande comment un tel musée manque à ce point d’argent pour s’offrir une traduction correcte. Et je pourrais citer des dizaines d’autres exemples de livres ou de brochures, traduits du persan en anglais ou en français, et gâchés par un texte que l’on a visiblement donné à un traducteur inexpérimenté pour faire des économies.
Bref, la réalisation de telles publications est un travail de longue haleine qui réclame des compétences multiples. La conception générale devrait être conduite ou du moins supervisée par des personnes connaissant le tourisme culturel et la mentalité européens, et au courant des publications européennes et de leur standard de qualité ; bref des personnes qui joueraient le rôle de pont ou de passeur entre les cultures européenne et iranienne, qui sachent en quelque sorte parler de la culture iranienne dans la langue de la culture européenne. Pour le financement, je pense d’abord au Ministère du Tourisme iranien, seul susceptible de permettre une telle entreprise. On peut également espérer que des grandes sociétés iraniennes, des fondations privées ou publiques, et mêmes des agences de voyage soutiennent cet effort, à condition qu’elles ne le transforment pas en vitrine commerciale : il est légitime qu’un sponsor ait son nom ou son logo dans une documentation qu’il a financé tout ou partie, mais une pleine page de publicité peut considérablement dévaloriser un livre ou même une brochure, en la réduisant à une simple plateforme publicitaire. Pour ce projet, et de manière générale, l’idéal serait d’allier l’efficacité managériale et les motivations du secteur privé aux moyens du secteur étatique. Rappelons enfin que publier des livres et des brochures coûte moins cher que construire un hôtel, et que ceux-ci peuvent être un levier puissant pour le tourisme, si cette documentation est publiée avec soin et bien distribuée.
De manière générale, et au-delà de cette documentation, toute initiative visant à faire connaître la culture iranienne à l’étranger est souhaitable. On peut envisager le développement ou l’intensification d’expositions, de concerts, de festivals, de colloques, en Iran même ou à l’étranger, dont les retentissements seraient susceptibles d’avoir un large écho et de soutenir l’ambition d’un tourisme culturel de qualité. On peut aussi songer à redorer le blason de certaines représentations plus ou moins officielles de l’Iran à l’étranger. Je pense aux bureaux d’Iran Air, par exemple, où trop souvent on vous accueille assez mal dans des espaces austères, où quelques photos vieillies dans la vitrine ou sur les murs ne donnent qu’une bien pâle idée de l’Iran. Iran Air fut une compagnie réputée avant la Révolution, mais son aura s’est dissipée : et pourtant, il suffirait de peu pour lui redonner un peu d’éclat : sensibiliser le personnel à des types d’accueils plus aimables, inventer un service plus soigné, subtil et raffiné dans les vols internationaux, développer l’offre de vols et les contacts avec les agences occidentales, etc. Bref, s’il y a beaucoup de choses à créer de toutes pièces, d’autres choses, en revanche, sont déjà là, mais n’attendent que de la volonté et quelques idées pour être perfectionnées, réactualisées ou réadaptées.
L’Iran, toutefois, ne doit pas se réduire à une image, et surtout pas à une image de carte postale : si la vue d’une coupole d’azur sur papier glacé peut inviter des gens à voyager en Perse, encore faut-il savoir les accueillir en Iran : ce sera l’objet du prochain article.




LE TOURISME IRANIEN PAR UN VOYAGEUR EUROPÉEN

3. De l’hospitalité traditionnelle à l’accueil touristique
Un paradoxe étonnant frappe la plupart des voyageurs étrangers en Iran : ils sont partout bien reçus, sauf dans la plupart des lieux touristiques. La réception des hôtels vous accueille fraîchement, le service dans les restaurants est médiocre, les bureaux d’information sont généralement inefficaces ou inexistants, et dans les musées on sait juste vous faire remarquer, avec une certaine mauvaise humeur, qu’il est interdit de photographier. C’est tout à l’honneur de la population iranienne que des policiers et des militaires croisés dans la rue soient plus aimables et serviables que le personnel d’hôtels cinq étoiles, mais est-ce tout à fait normal ? Pourquoi des gens qui vous accueilleraient comme des princes dans leur maison vous regardent-ils comme ils regarderaient un malfaiteur ou un espion lorsqu’ils se trouvent en poste derrière la réception d’un hôtel ou à l’entrée d’un site ? Il y a donc là un problème profond, à la fois de mentalité et de culture touristiques.
Sur bien des points, l’accueil touristique en Iran me fait penser à celui que l’on pouvait recevoir dans les pays communistes en Europe de l’Est avant la chute de l’U.R.S.S. : les fonctionnaires savaient qu’ils seraient payés, qu’ils travaillent ou non, et qu’ils travaillent bien ou non : donc, il leur était indifférent d’être poli, aimable et serviable ou de ne pas l’être, puisque leur situation ne serait modifiée en rien. Accueillir des touristes, servir des clients dans un restaurant, renseigner dans un office touristique s’apprend. Sans doute, des personnes suffisamment sensibles à ces problèmes peuvent-elles apprendre par elles-mêmes, mais il faut reconnaître qu’un tel talent n’est pas accordé à tout le monde et que pour une généralisation d’une bonne pratique d’accueil, une formation globale est indispensable. Le problème de l’accueil est multiple : il va de la marque de politesse à la qualité d’une chambre d’hôtel, de la pertinence d’une information donnée à l’honnêteté d’un vendeur, du sourire d’un portier au costume du maître d’hôtel. De cette complexité, je n’évoquerai que les points suivants.
Aujourd’hui, la majeure partie des touristes visite l’Iran en participant à un voyage organisé et au sein d’un groupe. C’est pour ces touristes là, dont les exigences sont moindres, qu’il faut d’abord penser. A l’avenir, lorsque le tourisme individuel se développera, de nombreux efforts devront être déployés pour rendre plus accessibles les informations sur les hôtels, les transports publics, les conditions de visite. Il sera alors nécessaire d’organiser et d’implanter partout dans le pays, dans les lieux clés (aéroports, centres-villes, etc.), des offices de tourisme. Clairement signalés, bien conçus, ouverts de façon régulière et sûre, ces offices devraient être animés par un personnel qualifié, connaissant au moins une langue étrangère, disposant d’une bonne connaissance de la ville et de la région où il se trouve, ayant à sa disposition une documentation fiable (cartes, liste d’hôtels et de restaurants, dépliants informatifs sur les monuments à voir et les horaires d’ouverture), pouvant conseiller sur les moyens de transport et les manifestations culturelles (concerts, spectacles, etc.).
Les guides accompagnateurs ou les guides locaux (dans les villes ou sur les sites) sont des personnes clés d’une organisation touristique. J’ai bien souvent entendu, de la part des guides eux-mêmes, que leur formation avait été insuffisante. Je ne peux juger de la véracité ou de l’objectivité de leur dire, mais je retiens en tous les cas que la formation, non seulement des guides, mais aussi de toutes les personnes ayant un contact direct avec les touristes, doit être, sinon améliorée, au moins développée. Il ne suffit pas de bien savoir parler une langue étrangère, de connaître l’histoire et la culture de son pays : il faut aussi savoir le communiquer, être attentif aux voyageurs, connaître la culture de ceux que l’on accueille pour mieux partager la culture que l’on présente. Bref, il s’agit d’un ensemble de connaissances qui doivent s’épanouir harmonieusement dans chaque personnalité et qui nécessitent en tous les cas un enseignement théorique solide et une mise en pratique exigeante. S’il m’a été donné de rencontrer des guides talentueux, humainement riche, d’une courtoisie exemplaire, d’autres ne remplissaient leur devoir qu’en vue des pourboires et des commissions et ne savaient de l’histoire de leur pays que ce qu’ils en avaient appris par coeur une fois pour toutes. Il me paraît aussi nécessaire de donner une formation au moins minimale aux chauffeurs de voitures et de cars, qui n’ont généralement pas l’habitude des touristes et ne savent guère comment se comporter avec eux, qui ne peuvent souvent même pas s’exprimer dans une langue étrangère et ignorent tout ou presque des motivations, des intérêts et des attentes de ceux qu’ils accompagnent.
Au point de vue des infrastructures, maintenant, l’un des points faibles de l’Iran est certainement le réseau hôtelier. Certes, les grandes villes comptent quelques bons hôtels, non sans défauts d’ailleurs, surtout au point de vue de l’accueil, mais les bons hôtels manquent cruellement dans certaines régions (le Khorasan, par exemple). Même dans des villes comme Isfahan il n’y a pas assez d’hôtels présentant un bon rapport qualité / prix, ce qui a malheureusement provoqué le développement d’une mentalité qui se résume à ceci : nul besoin de bien entretenir l’hôtel, de soigner le service, de baisser un prix surfait, car de toutes façons les touristes viendront, puisqu’ils n’ont pas le choix. De cet état de fait, deux conclusions s’imposent : d’une part réévaluer et améliorer les prestations des hôtels existants ; d’autre part, créer un réseau, le plus dense possible, de bons hôtels, et dont la qualité soit le standard auprès duquel les autres hôtels peuvent et devraient se mesurer.
L’Iran a de nombreuses potentialités pour créer des hôtels de charme, en ville, dans des oasis ou des lieux particuliers, au moyen d’une architecture qui s’inspirerait des traditions iraniennes (et pas seulement des colonnes de Persépolis), et qui ne soit pas une plate ou maladroite imitation de l’Occident. On peut prendre l’exemple du Rajasthan, où plusieurs hôtels ont été installés dans d’anciens palais de Maharajahs ou créés dans une esthétique traditionnelle, ou de l’Europe, où l’on ne compte plus les hôtels de charme, installés dans d’anciennes maisons ou même des petits palais, avec une belle cour intérieure, un jardin et une belle situation, en ville ou dans la campagne. De nombreux hôtels modernes en Iran sont malheureusement d’une architecture banale, au décor insignifiant, tape-à-l’oeil ou de mauvais goût, à l’atmosphère triste et austère. Les touristes ne demandent pas forcément des hôtels de luxe, souvent impersonnels et guindés, mais des hôtels propres et soignés, possédant une personnalité et un cachet particuliers : des hôtels dont le confort corresponde à un deux, trois ou quatre étoiles européens et dont l’accueil soit serviable et amical, sans être artificiel ou prétentieux. A Tehrân, par exemple, les trois hôtels de moyenne catégorie que j’ai pu fréquenté sont potentiellement intéressant, mais desservis par des chambres décorées sans goût et mal éclairées, des structures vétustes, des salles de bains peu soignées et même douteuses, et l’accueil ne suffisait pas à compenser ces déficiences. Il faut noter que la salle de bains et les toilettes constituent le point faible de presque tous les hôtels de moins de quatre étoiles, et que dans le pays, la saleté et la rareté des toilettes publiques posent parfois de réels problèmes aux touristes. Une chose qui étonne beaucoup les Européens, je le signale en passant, est la banalité ou la pauvreté de la décoration de certains restaurants iraniens. L’Iran possède une tradition culinaire remarquable, par ailleurs presque ignorée en Europe, mais elle est souvent servie sans style ni amabilité dans des restaurants qui ressemblent à des réfectoires industriels ou à de vulgaires Fast Food.
Un autre problème qu’il faut évoquer est le double prix pratiqué. Pour les hôtels et l’année dernière encore pour les monuments historiques, deux prix étaient affichés : l’un pour les Iraniens, l’autre, beaucoup plus élevé pour les étrangers. Dans les hôtels, j’ai pu constater que le prix pouvait passer du simple au double. La justification de ce procédé est que les étrangers ont un pouvoir d’achat beaucoup plus important que les Iraniens, ce qui est parfaitement juste, mais cette donnée oublie au moins deux choses. D’abord, et du point de vue de la promotion touristique, il est difficile de proclamer que l’Iran est le pays de l’hospitalité (« L’hospitalité est notre tradition », dit même la devise des hôtels Homa), tout en faisant payer un prix discriminatoire aux étrangers. D’autre part, le tarif pour étrangers est parfois si élevé qu’il ne correspond pas à la valeur réelle de l’hôtel, presque systématiquement surévaluée, et qu’un hôtel iranien devient alors presque aussi cher que certains hôtels européens de qualité comparable ou approchante. On pourrait accepter le principe d’un double prix sous deux conditions : d’abord que la qualité de l’hôtel (chambre, sanitaire, nourriture, équipements, qualité des structures et des décors, etc.) corresponde réellement à ce prix ; ensuite que les services de l’hôtel répondent aux attentes légitimes des voyageurs étrangers, en ce qui concerne la communication en anglais, la disponibilité, l’amabilité, la compétence du personnel. Or, tel n’est pas le cas : la plupart du temps, un hôtel trois étoiles et ses services correspondent en réalité à un hôtel deux étoiles ou même une étoile. Après avoir sillonné l’Iran, je ne me souviens que de trois ou quatre hôtels (sur des dizaines !) où l’accueil était bon, amical et efficace. Dans de trop nombreux hôtels (toutes catégories confondues), l’accueil est froid et sec, parfois même méprisant et presque hostile, le service peu aimable, personne ou presque ne parle l’anglais ou un anglais correct, le service au restaurant est faible, et l’on vous sourit seulement dans l’espoir d’un pourboire.
Pour remédier à cette situation, je vois plusieurs solutions, qui n’ont rien d’original, mais qui sont en quelque sorte la base et le point de départ de tout développement futur d’un véritable réseau et service hôteliers :

- promouvoir une politique des prix et des services adéquate et compétitive : il ne s’agit pas, bien sûr, de brader les hôtels, mais il faut soit redimensionner certains prix, soit adapter et élever le niveau de qualité des services et de compétence du personnel. On peut aussi songer à plusieurs initiatives, modestes ou non, visant à augmenter l’attractivité des hôtels : par exemple offrir trois nuits pour le prix de deux, inclure certaines prestations complémentaires gratuites (par exemple : une navette gratuite pour aller en ville, des thés en chambre, de la documentation gratuite, une ou plusieurs entrées gratuites à un musée ou un site, etc.), enrichir la carte des restaurants qui ne proposent parfois guère plus que des kébabs ou des plats à l’occidentale sans grand intérêt, etc. Il suffit de peu, souvent, pour améliorer l’image d’un hôtel, et les touristes étrangers sont aisément touchés par les petites attentions dont ils peuvent faire l’objet.

- le personnel hôtelier ayant un contact direct avec les voyageurs étrangers doivent pouvoir s’exprimer au moins en anglais, recevoir une formation spécifique conclue par un diplôme ou un certificat pour l’accueil des touristes. On pourrait imaginer différentes manières de les motiver, par le salaire, des primes et une meilleure intégration aux objectifs d’accueil et aux valeurs d’hospitalité et de représentation de l’hôtel. Si la courtoisie, l’amabilité, la disponibilité sont primordiaux, d’autres éléments ont leur importance. L’uniforme des femmes aux réceptions des hôtels, par exemple, est généralement d’un noir très peu accueillant, alors que l’on pourrait imaginer un hidjab plus coloré et souriant. Ou encore, pourquoi ne pas accueillir des voyageurs à leur arrivée dans un hôtel avec un thé, une fleur ou un fruit, gestes simples mais qui illuminent aisément un séjour ?

- l’aménagement intérieur des hôtels doit être évalué avec des critères stricts et régulièrement contrôlé. Trop d’hôtels ont du marbre et des tapis dans le hall de réception, mais proposent des chambres vétustes, sombres, mal décorées, à la moquette sale, au crépis qui s’effrite, aux lits médiocres, avec des problèmes de plomberie, un réfrigérateur défraîchi, un système électrique dangereux, une douche ou des lavabos défectueux, bref avec des défauts multiples, parfois de détails, mais qui ne sont pas sans conséquences sur l’impression générale que produit l’hôtel.

Pour les voyageurs, les agences de tourisme et toutes les entreprises étrangères travaillant en Iran, il me paraît bon de publier une brochure recensant tous les hôtels d’Iran, entre une et cinq étoiles, et mentionnant leurs caractéristiques : adresse complète, prix, catégorie, nombre de lits, commodités, restaurant, salle de bains et WC (à la turque ou à l’occidentale), ascenseur, accès à Internet, facilités diverses, possibilités de transports, parking, jardin, piscine, boutiques, etc. Chaque hôtel devrait faire l’objet d’une appréciation la plus objective possible sur son état, sa tranquillité, sa situation géographique, son rapport qualité / prix, etc. C’est bien sûr un travail considérable, qui doit être fait par des experts indépendants et neutres, mais qui me paraît indispensable à une réelle estimation du parc hôtelier et à la mise en oeuvre de solutions pour remédier à ses insuffisances et à ses lacunes. On pourrait envisager de faire la même chose pour les restaurants, en sélectionnant, pour chaque ville principale, les principaux d’entre eux, et en fournissant des informations générales (adresse, nombre approximatif de couverts, spécialités culinaires, etc.) et des appréciations (qualité de la nourriture, du décor et du service, rapport qualité / prix, etc.). L’Iran n’est pas une destination culinaire, comme peut l’être la France, mais la cuisine iranienne peut également constituer un argument touristique.
A travers toutes ces initiatives, l’objectif serait de créer une véritable tradition hôtelière iranienne, qui soit digne de sa tradition d’hospitalité sans entrer en contradiction avec les coutumes musulmanes. Idéalement, cette politique d’accueil pourrait devenir, à l’image de l’hospitalité iranienne, un modèle de raffinement spontané, d’élégance naturelle, de politesse aimable et de respect affable. Après tout, pourquoi l’hôtellerie iranienne ne pourrait-elle pas devenir une référence et un modèle d’innovation partout reconnus, alors que l’Iran lui-même a créé un art de vivre unique, dont j’ai pu apprécier partout les parfums, les sourires et la beauté ?




LE TOURISME IRANIEN PAR UN VOYAGEUR EUROPEEN

4. Du prix d’entrée des sites aux agences de tourisme
Au dos d’une petite brochure touristique publiée en Iran il y a deux ou trois ans, on peut lire que l’Iran est « le pays le meilleur marché du monde » (« the cheapest country of the world »). Outre que l’on peut se demander ce que l’auteur de la ligne connaît du monde pour affirmer cela, il est nécessaire de relativiser les choses. En moyenne, pour un voyageur européen, l’Iran est un pays relativement bon marché, comme le sont du reste d’autres pays asiatiques et orientaux : à quelques exceptions et détails près, les transports et les restaurants, par exemple, ont des prix très intéressants pour un porte-monnaie européen. En revanche, d’autres choses sont moins économiques, comme certains hôtels ou anciennement certains prix d’entrée de monuments et de musées. Il ne faut pas non plus oublier que lorsque les prix ne sont pas affichés (dans les taxis, les magasins, etc.), les étrangers se voient réclamer un prix plus important que les indigènes qui, à terme, renchérit le voyage, sans compter les pourboires nécessaires à la bonne marche d’un voyage ou d’une visite. Le prix n’est sans doute pas le facteur de base et décisif pour un voyageur européen, mais il peut devenir le détail qui oriente le choix final, car de nombreuses destinations, à l’offre culturelle comparable, sont sous ce rapport plus compétitives.
Dans cet article, je ne ferai qu’évoquer le prix d’entrée des sites et des monuments sous la responsabilité de Cultural Heritage Organization. Un problème qui n’en est en fait plus un, puisque les prix ont chuté l’année passée, mais qui pourrait le redevenir, et qui le sera certainement dans un avenir plus ou moins proche. Depuis 2000, j’ai assisté à une croissance parfois spectaculaire des prix qui avait inquiété beaucoup de guides étrangers, d’autant que le cours alors élevé du dollar n’arrangeait rien : gratuit, un site devenait soudainement payant, mais le prix d’entrée, raisonnable au départ (10000 rials), doublait et même triplait assez rapidement, pour atteindre 30000 ou même 40000 rials. Le prix était également différencié : là où un Iranien payait 3000 rials, un étranger payait 30000 rials. Depuis l’année dernière, tout le monde paie le même prix, sauf dans certains lieux au statut spécial.
Comme pour les hôtels, le prix plus élevé pour les étrangers peut se justifier si le site est aménagé pour eux, s’il y a des explications développées en anglais (et pas de simples notices mal rédigées et mal traduites), des guides anglophones compétents à disposition à l’entrée, une bonne librairie offrant de la documentation, un accueil aimable et serviable : or il n’en est rien dans la plupart des cas, si bien que les touristes ont l’impression de payer dix fois plus que les Iraniens pour être traités moins bien qu’eux. Il suffit de lire les commentaires des visiteurs dans le livre d’or laissé à disposition au Musée National à Tehrân pour se rendre compte que les touristes étrangers sont sensibles à cette question. Certains prix sont aussi disproportionnés, même pour un porte-monnaie européen. A Shiraz, en automne 2004, on demandait 40000 rials pour l’entrée du Bagh-e Eram, soit environ quatre euros au cours actuel: les personnes ayant fixé ce prix ont-elles conscience qu’en Europe, on peut visiter des dizaines de parcs et de jardins botaniques bien plus intéressants que celui de Shiraz, et cela gratuitement ? A un moment donné, le prix d’entrée du Musée National de Tehrân était de 60000 rials, soit presque autant alors que celui du Musée du Louvre à Paris, l’un des plus grands musées du monde, où les oeuvres iraniennes préislamiques visibles sont plus nombreuses qu’au musée de Tehrân. Sans parler des palais banals et modernes de Sâd Abad à Tehrân, dont la visite complète coûtait au moins entre 25 et 30 dollars, alors même que des dizaines de palais historiques en Europe se visitent pour trois fois moins !
Le résultat d’une telle politique de prix ne se fait pas attendre : les agences suppriment tout simplement des sites des circuits, ou incluent moins de sites dans leurs programmes. Plus largement, les prix d’entrée ont une répercussion sur le prix global des voyages, dont ils constituent un coût non négligeable et incompressible. On pourrait résumer ainsi différentes solutions à ce problème. D’abord, rendre payant seulement une partie des monuments : en Europe, par exemple, il est possible de visiter des milliers d’églises historiques gratuitement ; sont payants les musées ou les palais, et le prix d’entrée est le même pour tous, étrangers et autochtones. Ou encore différencier les prix : la mosquée de l’Imam à Esfahân vaut bien 20000 ou 30000 rials, mais certainement pas les tombeaux modernes de Sa’di et de Ferdowsi, et pourquoi faire payer l’entrée du tombeau de Shiraz, lieu de pèlerinage des amoureux comme des sages ? On peut également s’inspirer de ce qui se pratique en Europe : l’entrée d’une église peut être gratuite, mais il faut payer pour voir son trésor ou monter sur la tour. Pour compenser ici ou là le manque à gagner, on peut envisager de demander dans certains lieux un droit de photo ou / et un droit de caméra vidéo, à condition qu’il soit raisonnable (entre 5000 et 10000 rials) et que le cumul avec le prix d’entrée ne dépasse pas certaines limites. On peut proposer aussi une bonne documentation à l’accueil, qui rencontrera certainement du succès si elle est bien mise en valeur et proposée. On peut également imaginer des tarifs spéciaux (pour les groupes, les retraités, les étudiants, etc.) et une sorte de prix forfaitaire, incluant la visite d’une sélection de monuments et vendu dans tous les sites, les hôtels et les offices de tourisme : pour un montant attractif, on aurait ainsi la possibilité de visiter, sur deux ou trois jours, tous les monuments d’Esfahân, ou plusieurs maisons traditionnelles de Kashan, ou tous les musées de Tehrân, par exemple. Pour fixer les prix, il me paraît en tous les cas importants, d’abord de comparer avec ce qui se fait en Europe pour évaluer correctement l’intérêt du site et la qualité de son aménagement ; ensuite proportionner ce prix, afin de le rendre attractif et d’encourager les touristes à visiter plus de monuments.
A présent, je souhaiterais faire quelques remarques sur les agences iraniennes. J’ai eu l’occasion de connaître, de l’intérieur, à la fois des agences iraniennes et des agences occidentales, et d’avoir un contact direct avec les problèmes que rencontrent les unes et les autres. Les agences des pays orientaux (et l’Iran n’est donc pas le seul pays concerné) ont généralement, à tort ou à raison, une assez mauvaise réputation auprès des agences européennes, qui les considèrent volontiers comme des « marchands de tapis », ce qui n’est guère flatteur. Les principaux reproches qui leur sont adressés sont les suivants : un manque de professionnalisme, de fiabilité, de transparence, de disponibilité, d’expériences, de connaissances culturelles et de compréhension. Les agences iraniennes ne se rendent pas compte non plus combien il est difficile, pour les agences européennes, d’attirer les voyageurs et de vendre des voyages en Iran, pays qui, pour les Européens, ne constitue qu’une destination parmi beaucoup d’autres. Inversement, les agences européennes ne comprennent guère ou que trop peu les difficultés propres à l’Iran et qui expliquent largement les difficultés qu’affrontent les agences iraniennes : l’instabilité des prix, le manque de fiabilité des informations, les changements fréquents dans les administrations, les problèmes des fêtes religieuses et des heures d’ouverture, le manque de disponibilité et la rareté des bons hôtels, les contacts difficiles avec les guides et les chauffeurs, les incohérences et la versatilité des politiques du tourisme, etc.
D’abord, il faut reconnaître que l’offre des agences iraniennes n’est ni très inventive ni très originale : toutes proposent sensiblement la même chose, les mêmes circuits avec des prix assez analogues. Certains circuits sont bien sûr classiques, mais on pourrait aisément innover en offrant des circuits thématiques, en prévoyant des visites inédites ou en imaginant ponctuer les voyages d’événements particuliers. Par exemple, il serait possible (et je m’inspire là de ce qui se fait ailleurs) d’organiser des repas dans des maisons privées afin d’éviter les repas conventionnels des hôtels, de proposer des concerts de musique ou des démonstrations d’instruments musicaux, de visiter des ateliers d’artisanats sans que ces visites soient liées à une opération mercantile, de proposer des dégustations de spécialités culinaires, etc. Lorsqu’il m’est arrivé de soumettre de telles idées à des agences, on m’a invariablement répondu que ces idées étaient intéressantes, occasionnellement possibles, mais souvent difficiles à réaliser et au fond inutiles, car on peut très bien se satisfaire de la situation présente : pourquoi faire mieux, puisque personne apparemment ne le demande ? Les vraies raisons semblent économiques (on veut en faire un minimum pour gagner un maximum), mais proviennent aussi d’une certaine paresse et d’un manque de compétence ou de culture. Il faut regretter que si beaucoup d’agences iraniennes se veulent des agences culturelles (ce qui est d’ailleurs un pléonasme en Iran, puisque les voyages y sont forcément culturels), peu savent ce que signifie vraiment un voyage culturel.
Les agences ayant par définition des intérêts commerciaux, il est à peu près dans l’ordre des choses qu’elles ne pensent qu’à elles-mêmes, qu’elles ne voient les choses que dans le cadre strict de leur intérêt immédiat, qu’elles déploient plus d’astuces pour gagner de l’argent que pour se remettre en question, qu’elles pensent à la qualité en terme d’image marketing et non forcément en terme de réalité. On ne reprochera pas non plus à des directeurs d’agence d’être offensifs, car la concurrence est rude et l’Iran doit se tailler une place dans le marché du tourisme mondial. Cela étant dit, il faut également relever que les abus de certaines agences tendent à ternir l’image de l’Iran entier. On m’a souvent dit, en Iran, que le tourisme avait été vampirisé et déséquilibré par un appât du gain disproportionné et une obsession des commissions, au point que le tourisme s’en est trouvé malade avant d’avoir connu réellement une pleine santé. Les agences européennes en ont bien conscience et se plaignent régulièrement de certaines pratiques, qui ne sont pas propres à l’Iran du reste, comme par exemple de vendre au prix fort des hôtels et des bus surévalués, de plomber les prix par des commissions trop importantes, de sous-payer les guides et les chauffeurs qui n’ont d’autre choix que de mendier des pourboires et de courir après les commissions de marchands. Un autre problème, bien perçu par les touristes qui en sont les premières victimes, est celui des visites presque obligées de certains magasins et la théâtralisation à laquelle se livrent certains guides pour leur donner l’illusion qu’ils paient le juste prix de tel article. Dans les commentaires qu’on leur demande d’écrire après leur séjour en Iran, les voyageurs, très satisfaits de ce qu’ils ont vu, se plaignent pourtant des pratiques de commissions, de la demande trop pressante de pourboires qui leur donne l’impression de payer une deuxième fois leur voyage, des prix abusifs de certains artisanats, de la pression psychologique dont on les entoure pour les pousser à acheter, de l’hypocrisie ou des attitudes ambiguës des accompagnateurs vis-à-vis de ces questions. L’image de pays comme l’Egypte ou le Maroc, par exemple, est aujourd’hui dégradée par de telles pratiques. Mon souhait le plus cher est que l’Iran ne suive pas le même chemin.
Les agences iraniennes ont un rôle primordial à jouer dans l’accueil et dans l’image positive que les touristes retirent de leur expérience iranienne : de cette responsabilité, elle n’en mesurent sans doute pas toutes les conséquences et toutes les implications. Il suffit de se mettre à la place d’un touriste : en voyageant dans un groupe, ce dernier ne peut connaître la véritable hospitalité iranienne, son amabilité et sa générosité souvent extraordinaire, et de l’accueil en Iran, il retiendra essentiellement que l’on force les femmes à porter un hidjab, qu’on ne lui sourit guère dans les hôtels, qu’on lui fait payer trop cher à peu près tout, et qu’en fait d’hospitalité iranienne, on cherche surtout à profiter de lui.
Ce que j’aimerais souligner ici, c’est que pour les agences iraniennes qui souhaitent allier la compétence culturelle, le dynamisme innovateur, l’éthique commerciale, le sens du sérieux, de la disponibilité et de la responsabilité, il y a un marché à prendre et que les agences européennes n’attendent que cela : des agences iraniennes qui sachent comprendre les exigences des voyageurs et des professionnels européens, qui aillent au-devant de leurs attentes et de leurs désirs, qui sachent innover et proposer, dont les prix soient transparents et honnêtes, qui soient fiables dans les bons comme dans les mauvais jours, qui ne cherchent pas à bluffer ou à jouer un double jeu, qui aient des talent commerciaux aussi bien qu’une réelle sensibilité culturelle. Ce peut être apparemment un détail, mais cela n’est est pas un : les agences iraniennes devraient prendre soin à soigner leur prospectus, leur image marketing, leurs slogans et leurs messages publicitaires, car si les agences européennes s’intéressent d’abord au prix et à la qualité de l’offre, elles sont également sensibles à la manière dont on les lui présente.
Si le tourisme a besoin d’initiatives et d’innovations, et donc d’un certain climat de libéralisme et de permissivité, il n’en devrait pas moins obéir globalement à certains principes et à une ligne directrice qui lui donnent une image sûre, auprès des professionnels comme des voyageurs. C’est ce que nous évoquerons la prochaine fois.




LE TOURISME IRANIEN PAR UN VOYAGEUR EUROPÉEN

5. Pour un développement de qualité du tourisme iranien
Les articles précédents ont, je l’espère, suggéré qu’un développement du tourisme iranien doit se faire dans plusieurs dimensions : sur un plan économique, culturel, politique, marketing, mais aussi sur le plan des mentalités, de l’enseignement et de l’éducation. Ce sont ces derniers aspects que je souhaiterais approfondir pour conclure cette série d’articles. Si le développement touristique de l’Iran est inévitable, il vaut mieux le contrôler que de le subir, et le contrôler bien plutôt que mal. Il faut le souligner d’emblée, l’aménagement touristique de l’Iran profitera d’abord aux Iraniens, qui, je l’espère, verront dans ce développement une occasion de redécouvrir les trésors culturels qui les entourent et d’approfondir l’amour et la connaissance de leur pays et de leurs racines.
D’abord, il me paraît nécessaire d’insister sur la patience nécessaire à un développement touristique et culturel de qualité. Lorsqu’on vante les qualités du tourisme français, allemand ou italien, la richesse du réseau hôtelier, la compétence des offices touristiques, l’abondance de la documentation disponible, l’extraordinaire variété des manifestations culturelles, on oublie que tout cela ne s’est pas construit en un mois ou en une année et qu’il a fallu des décennies d’investissement, de construction, d’aménagement : et ces développements se poursuivent toujours, car la concurrence est forte et maintenir un niveau élevé et constant de qualité demande de ne relâcher aucun effort. Si préparer la prochaine saison touristique nécessite d’agir rapidement, assurer l’avenir durable du tourisme iranien demande de travailler à moyen et à long terme. Les résultats d’une politique de tourisme ne se font pas sentir tout de suite, mais au fils des ans, peu à peu, car les impacts à l’étranger sont souvent lents, en particulier dans un climat de tensions internationales peu favorables à l’épanouissement du tourisme. Si l’on veut investir dans le tourisme, il ne faut donc pas espérer obtenir tout de suite une rentabilité et des résultats spectaculaires. Parfois, et même souvent, il faut au contraire avoir le courage de renoncer à des profits à court terme pour envisager les choses à long terme, préférer un travail de fourmi aux effets longtemps cachés à des actions ponctuelles fortes, mais aux retombées faibles et aux conséquences éphémères. L’expérience européenne est là pour le montrer : ce sont les seules solutions pour un développement stable, régulier et durable, qui valorisera l’Iran sans lui nuire et l’inscrira durablement et profondément dans les habitudes de voyager européennes. Mais s’il est vrai que dans le monde moderne tout va toujours plus vite, comment croire que les Iraniens, dont la vie est tissée par une culture millénaire, aient oublié que le temps ne respecte pas ce que l’on fait sans lui ?
Dans son Livre des rois, Ferdowsi raconte que le meilleur des rois peut tomber dans l’orgueil et perdre son royaume ; en effet, le plus difficile n’est parfois pas de conquérir un royaume ou une réputation, c’est de la conserver, en ne cédant pas aux séductions de la paresse, de la facilité ou d’un profit plus important mais dangereux. Les efforts pour préserver la qualité du tourisme iranien seront souvent aussi importants que les efforts faits pour le développer, car l’attractivité d’un pays n’est jamais définitivement gagnée. Réputé pendant des décennies, le tourisme suisse, par exemple, s’est endormi sur ses lauriers, a perdu en qualité d’accueil et de confort et s’est fait dépasser par d’autres pays européens devenus plus compétitifs et attractifs. Il faut également prendre soin à certains effets négatifs, inévitables mais contrôlables du tourisme, notamment sur l’artisanat. Le tourisme provoque aisément une industrialisation de l’artisanat, qui influe négativement sur la qualité et sur les prix des objets. A Esfahân, par exemple, il est triste de voir combien de marchandises médiocres sont vendues à des prix excessifs : pièces en marqueterie bâclées, miniatures académiques ou insignifiantes, orfèvrerie de mauvais goût fabriqués à la chaîne et sans soin. Un artisanat peut décliner en deux ans, et mettre dix ans pour retrouver son niveau d’antan. Les prix de l’artisanat constituent un autre problème. Le touriste étranger aime payer le juste prix, et il aime aussi que le prix soit affiché et qu’il soit vérifiable relativement à une tabelle des prix. Presque systématiquement, lorsqu’un étranger demande le prix non déclaré de telle ou telle marchandise, on articule un chiffre beaucoup trop élevé que le marchandage ne parviendra pas à faire baisser de façon suffisante. Trop de tapis, par exemple, sont vendus trop chers, d’autant que de nombreux magasins de tapis européens, généralement bien connus des touristes, proposent des tapis de qualité à des prix souvent sensiblement analogues aux « prix d’amis » offerts dans les bazars iraniens. Dans ce domaine, comme dans celui des agences de voyages iraniennes, il me semble primordial qu’il existe des règles claires et reconnues, garantissant un commerce sain, des prix équilibrés, un respect de l’acheteur. L’éthique n’est pas contre la rentabilité, bien au contraire : si de nombreux touristes n’achètent pas de tapis en Iran, c’est bien parce qu’ils craignent et qu’ils sont même sûrs d’être trompés sur le prix, sur la qualité réelle du tapis et sur les éventuels services après-vente offerts par le commerçant.
Enfin, dans le développement du tourisme, il faut surtout tenir compte du respect dû aux hommes et à leurs coutumes, aux cités, aux régions, à la nature et aux paysages. Trop de lieux et trop de pays, en Occident ou ailleurs, sont aujourd’hui dévorés par un tourisme de masse qui a dénaturé des paysages, caricaturé des cultures, réduit les touristes à des troupeaux, transformé le personnel touristique en machines et les hôtels en usines. Le tourisme iranien doit autant apprendre des qualités des tourismes étrangers que de leurs erreurs. Il faut protéger les sites historiques et les parcs naturels, veiller au respect de la nature (combien de détritus jonchent des places de parc ou de beaux endroits en Iran), songer à l’impact environnemental et humain avant toute création de centre touristiques, respecter l’architecture traditionnelle lorsqu’on transforme par exemple une maison qâjâr en hôtel ou que l’on construit un nouvel hôtel dans de vieux quartiers.
Pour obtenir de tels résultats, il est important de coordonner les efforts, de dialoguer avec tous les partenaires, d’élaborer une politique globale et cohérente, de définir des régimes de qualités stricts et adéquats, de créer des stratégies à la fois ambitieuses et réalistes. Les conséquences ne se verront pas du jour au lendemain, mais porteront nécessairement leurs fruits si ces développements sont décidés et menés avec sérieux et s’ils englobent l’ensemble des acteurs culturels et économiques du pays. Les responsables iraniens ne doivent pas craindre de demander occasionnellement des conseils de spécialistes européens en matière d’accueil hôtelier, de promotion du patrimoine, d’organisations touristiques, en faisant bien sûr la part des compétences : un Français n’apprendra pas à un Iranien à cuire un khoresht, mais il pourra le conseiller pour le faire servir à des convives, car les plaisirs de la table ne résident pas tout entier dans la qualité de la cuisine, mais aussi dans la courtoisie du personnel, le décor et l’éclairage du restaurant, le soin apporté à la préparation d’une table. Dans son histoire, l’Iran a toujours iranisé ce qu’il a reçu ou emprunté aux cultures étrangères : il me paraît bon qu’il iranise aussi, dans le meilleur sens du terme, ce qu’il peut apprendre des pays étrangers. L’objectif n’est pas de copier le tourisme européen, mais de s’inspirer de ses réussites et de créer un art de voyager original qui marie le meilleur de l’expérience occidentale aux qualités de la tradition et de l’hospitalité iraniennes.
Avant de poursuive, j’aimerais évoquer ici la crainte légitime de certaines personnes de voir une arrivée massive de touristes ébranler les valeurs musulmanes du pays. Je comprends ces craintes, mais je les crois en partie injustifiées et mes arguments sont les suivants. La nature culturelle du tourisme en Iran exclut d’emblée un certain type de touristes indésirables, hormis quelques exceptions statistiquement inévitables. D’autre part, si l’on craint que des touristes exercent une mauvaise influence sur la population iranienne, je crois là aussi qu’il faut relativiser le problème. D’abord, les touristes voyageant en groupe n’ont que des contacts limités avec la population iranienne, hormis quelques phrases échangées dans une ruelle de bazar ; ensuite, les voyageurs étrangers proviennent généralement de classes cultivées, à l’esprit ouvert, et plus soucieux de découvrir la culture iranienne en Iran que de vouloir « convertir » les Iraniens à une quelconque culture occidentale ; enfin, la population iranienne me paraît suffisamment mûre et forte de son identité pour dialoguer avec les étrangers. Historiquement, la culture occidentale a depuis longtemps été une composante de la culture iranienne, sans que cette dernière ait jamais perdu sa force et son intégrité profondes. L’Iran n’a donc rien à craindre des visiteurs occidentaux, bien au contraire, car ceux-ci rapportent en Europe des souvenirs souvent éblouis de ce qu’ils ont vu de l’Iran : et ces souvenirs, plus précieux que la meilleure des publicités, ne peuvent que contribuer à une meilleure compréhension occidentale de la civilisation musulmane chiite et de la culture persane.
Plusieurs obstacles au développement touristique de l’Iran se trouvent dans la mentalité qui prévaut souvent dans le pays – sans porter sur cette mentalité un quelconque jugement de valeur. Une difficulté, par exemple, me paraît être le manque d’intérêt des Iraniens ou de certaines institutions du pays pour leur propre culture, paradoxe qui m’a été fréquemment confirmé par des personnalités iraniennes occupant des fonctions culturelles ou universitaires. Certes, les Iraniens sont fiers de leur culture et de leur histoire, mais ils ne les connaissent que trop peu ; ils apprécient que les étrangers s’y intéressent, sans que eux-mêmes semblent s’y intéresser vraiment ou veuillent la mettre en valeur. Pour un Européen éduqué, il est devenu normal, après des décennies d’attention porté au patrimoine culturel, de s’intéresser à l’histoire d’une cité ou d’une région : la présence de musée et d’aménagements culturels dans toutes les villes européennes d’importance témoigne suffisamment de cet intérêt. Le tourisme culturel iranien, en revanche, ne semble presque pas exister. A Persépolis, par exemple, les familles iraniennes semblent là, moins pour visiter les lieux, que pour se photographier devant les vieilles pierres ou passer du temps ensemble, sans se soucier vraiment de l’endroit où elles se trouvent. On m’a répété également que la plupart des Iraniens ayant la possibilité de voyager à l’étranger privilégient le shopping et délaissent volontiers les sites historiques ou les musées. En Iran, j’ai constaté que beaucoup de jeunes, malheureusement, ignorent et même méprisent leur culture musulmane et iranienne au profit d’une vision fantasmatique et ignorante de l’Occident, vis-à-vis duquel ils ont, bien à tort, une sorte de complexe d’infériorité. Inversement, j’ai aussi rencontré de nombreuses personnes en Iran, des jeunes principalement, dynamiques et désireux de faire quelque chose pour la culture de leur pays, mais n’ayant aucune possibilité de travail et ne trouvant aucune activité rémunérée susceptible de répondre à leur aspirations ; des personnes que l’on décourageait même de faire quelque chose, d’innover et d’entreprendre, sous le prétexte que cela ne sert à rien. Dans l’ensemble, il s’agit là d’un problème de sensibilité, d’éducation et de connaissance, qui dépasse largement le cadre du tourisme et constitue un problème de société. Connaître sa culture, la vivre, savoir la transmettre, la préserver et l’expliquer, est un long apprentissage, qui commence dès l’enfance et qui porte ses fruits sur une ou deux générations.
Je ne doute pas que l’Iran soit capable d’un tel développement, mais c’est peu dire qu’il nécessite plus que des belles paroles et des bonnes intentions. Il faut des motivations fortes et réalistes, conscientes des enjeux et de leurs exigences, et des décisions concrètes, appliquées, aux effets suivis et contrôlés. Cette volonté doit trouver un écho à tous les échelons de décision et de mise en pratique : depuis le Parlement jusqu’aux réceptions des hôtels et aux bureaux des agences de voyage. Et comme ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait, il vaut la peine de préférer un tourisme de qualité à un tourisme de masse, choisir parfois moins mais mieux au lieu de préférer plus et moins bien. La culture iranienne le vaut bien, et elle mérite qu’on l’aime pour la faire aimer, non pour l’aliéner ou la rabaisser par un tourisme mercantiliste et aveugle. L’Iran n’a pas à perdre son âme en se vendant, il est essentiel qu’il conserve sa pudeur, sa profondeur et ses valeurs. Pour longtemps encore, le tourisme en Iran sera culturel, et donc élitiste et peu populaire : il apportera des devises étrangères et des richesses que l’on espère le mieux répartie possible, mais surtout – et c’est tout aussi important – il redonnera un renom et un rayonnement à l’Iran, dont les répercussions s’étendront bien au-delà du domaine touristique. Qui, connaissant la culture iranienne, osera encore parler de l’Iran comme de « l’axe du mal » ?
Les poètes iraniens rappellent volontiers que le voyage est une métaphore de la destinée de l’homme et de sa vocation spirituelle. Tout vrai voyage est une invitation à se découvrir et à élargir son horizon intérieur, à se comprendre dans le miroir des autres, à aller au-delà des apparences et de ce que l’on croit savoir de soi et du monde. Dans cette perspective, j’espère que l’Iran, quel que soit son succès touristique futur, demeure à jamais une destination précieuse, un jardin protégé et une invitation à la sagesse. J’espère aussi qu’à l’avenir le tourisme iranien ne soit pas seulement une gestion de déplacements et une addition de chiffres, mais qu’il soit, si Dieu le veut, un art de vivre, et qu’il sache ouvrir le regard aussi bien que l’oeil du coeur. C’est un idéal, et je ne sais que trop qu’un idéal ne se réalise jamais sur cette terre ; mais l’idéal est un repère, un soutien et une raison d’amour, et j’espère que les lecteurs l’auront senti et compris.


Patrick Ringgenberg




Hôtel Khaneh Irani, un hôtel créé dans les années 2000-2010 dans une maison traditionnelle qâdjâre à Kâshân.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2014)