Le vitrail comme image spirituelle

La création d'Adam et Adam et Ève au paradis.
Détail du vitrail dit du Bon Samaritain, cathédrale de Chartres, 1205-1215.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2012)

Si le vitrail exprime un monde paradisiaque, il symbolise également l’état sanctifié de l’âme, devenue transparente à Dieu et illuminée par cette diaphanéité. Là aussi, la Transfiguration demeure la référence symbolique, l’événement qui détermine l’herméneutique de l’art. Sur le mont Thabor, le Christ était un vitrail : il s’est brusquement « désopacifié » pour laisser passer la lumière du Verbe. Commentant l’épisode de la Transfiguration, saint Basile écrivait que la lumière divine apparaissait à travers la chair du Christ comme « à travers une pellicule de verre » [1].

Le vitrail est un arcane de la transparence. Si l’icône témoigne de Dieu par son iconographie, le vitrail en témoigne aussi par sa matière : sa diaphanéité est la lumière même de l’image et de l’âme. Il ne montre pas seulement une transfiguration, il est lui-même ce qu’il montre. Il y a identité de la matière et du symbole, et cette identité reconduit vers l’unité du saint avec Dieu, du Verbe avec le Père.

Le vitrail, que la lumière transforme en joyaux incandescents, préfigure ainsi la réintégration des êtres en Dieu, devenus lumières dans la Lumière, chacun selon sa proximité du Soleil divin. Louis Laneau, un évêque du XVIIe siècle, écrivait que, dans l’union avec le Christ, l’homme est pareil à un morceau de verre si étincelant dans le soleil qu’il pourrait être considéré comme le soleil lui-même [2]. Du baptême à la mort, la vie chrétienne est un lever du Christ dans l’âme.

Selon les Pères de l’Eglise, qui se fondent sur l’Epître aux Hébreux, le baptême est une « illumination » ou photismos (Hébreux VI, 4 et X, 32). L’homme reçoit une étincelle de lumière, qui pénètre son âme comme un germe riche de tous les développements. L’homme n’est pas bon parce qu’il est baptisé, mais le baptême le lie à Dieu, en inscrivant dans son âme une illumination qui devient effective s’il se conforme à la voie chrétienne. « Eveille-toi, toi qui dors, lève-toi d’entre les morts, et sur toi le Christ resplendira [3]. » Le baptême est comme une présence lumineuse au coeur du verre enténébré de l’âme. En marchant sur les pas du Christ, en traversant une Passion qui le fait mourir pour le ressusciter, l’homme actualise la puissance du baptême.

Le feu de l’Esprit redonne à l’âme la transparence contemplative qu’Adam possédait avant sa chute. Par la sainteté, l’homme redevient un être de lumière, une étoile dans la Nuit divine ou une lueur dans nos ténèbres. C’est pourquoi l’eau est l’onction initiatique du baptême. Saint Thomas d’Aquin (1224-1274) écrivait qu’elle est la matière propre de ce rite, en raison de sa diaphanéité et donc de son affinité avec la lumière [4]. L’âme mondaine est comme de la boue, alors que l’âme purifiée est une eau claire : d’où le symbolisme biblique de la source, de la fontaine, des fleuves paradisiaques. Le verre est comme de l’eau solide : le vitrail est une eau céleste, cristallisée dans la lumière, et rappelant à tout croyant la promesse du baptême. L’âme sanctifiée, transformée en paradis, redevient aussi limpide que l’eau qui l’a initiée à la vie chrétienne.

Cette transfiguration intérieure peut d’ailleurs se traduire dans le monde concret, à l’exemple de la Transfiguration du Christ sur le Mont Thabor. Un certain Motovilov raconte une expérience qu’il vécut avec un fameux starets russe des XVIIIe-XIXe siècles, saint Séraphin de Sarov. Par une journée d’hiver, les deux hommes se promenaient dans la campagne et parlaient du but suprême de la vie chrétienne, l’acquisition du Saint-Esprit. Si les oeuvres bonnes sont visibles, Motovilov demandait si l’on pouvait voir le Saint-Esprit. Le starets le prit alors par les épaules et lui dit : « En ce moment même, petit père, nous sommes dans l’Esprit de Dieu. Regardez-moi. » Son interlocuteur vit alors le visage du starets devenir plus « lumineux que le soleil ». Ses yeux lui faisaient mal, mais le starets le rassura : « Ne craignez rien. Vous êtes devenu aussi rayonnant que moi-même. Vous êtes vous-même entré dans la plénitude de l’Esprit car sinon vous ne pourriez me voir tel que je vous apparais. » Le narrateur le dévisagea et fut

saisi d’un émerveillement encore plus grand. Imaginez le soleil au zénith, à midi, et en son centre le visage de l’homme qui vous parle. Vous voyez bouger des lèvres, se modifier l’expression de ses yeux, vous entendez sa voix, vous sentez qu’il vous tient par les épaules. Et pourtant, non seulement vous ne voyez pas les mains qui vous tiennent, mais encore vous ne vous voyez plus vous-même, ni le visage de l’interlocuteur ; vous ne voyez qu’une sphère lumineuse vibrante d’un diamètre de plusieurs pieds inondant de sa lumière le sol enneigé, la neige qui tombe, moi-même et le starets [5].

La sainteté est une intimité avec Dieu. Etre proche de la Lumière, lui ressembler, c’est avoir sa couleur ; et la couleur de la lumière, dit Aristote (De l’âme, 418b), n’est autre que la transparence. « L’âme est un cristal, la divinité est sa transparence » écrivait Angelus Silesius (1624-1677). Ailleurs, il comparait la sainteté à un « verre doré » [6]. Le prototype de l’âme pure est la Vierge, la Mère de Dieu et la Mère de toutes les âmes. Marie a engendré le Christ après avoir été fécondée par l’Esprit Saint. Or, il était fréquent au Moyen Age de comparer l’action de l’Esprit dans la Vierge, au soleil qui entre dans une vitre et en ressort sans la briser [7].

« Toi, verre clair » écrit de Marie Heinrich von Laufenberg [8]. La Mère de Dieu a pu être comparée à un cristal ou un béryl donnant naissance à la vraie lumière – le Christ. Marie fut élue en raison de sa chasteté. Son âme était la transparence même de l’Esprit. Cette perfection la prédisposait à recevoir la lumière du Verbe. Aussi, Marie est-elle l’archétype de la spiritualité : elle est la voie de toute translucidité spirituelle.

Pour que l’Esprit puisse resplendir dans l’homme, il faut en effet que l’âme soit lavée de ses imperfections, de même qu’un verre doit être sans impuretés pour diffuser la lumière. L’âme doit retrouver sa nudité, devenir vide de toutes formes, parfaitement sereine et réceptive. Cet état s’obtient par la mort spirituelle, qui crucifie l’ego et dépouille l’homme de sa vie mondaine. Rénovée et éclaircie, l’âme est enceinte de la lumière. La clarté de Dieu s’épanouit alors en elle comme une lumière dans du verre. En se donnant au Christ, l’homme engendre en lui la lumière, de même que la Vierge a engendré le Verbe dans la grâce de l’Esprit. « Les saints sont fils de la lumière et du jour » écrit saint Paul [9].



Notes
[1] Cité par saint Grégoire Palamas, Défense des saints hésychastes, Première triade, III, § 43, traduction Jean Meyendorff, Louvain, Spicilegium Sacrum Lovaniense, 1959 p. 204-206.
[2] De la déification des justes, chap. 2, § 4 et chap. 4, § 5, traduction Jean-Claude Chenet, Genève, Ad Solem, 1993, p. 124 et 202.
[3] Ephésiens V, 14, traduction Bible de Jérusalem, Paris, Desclée de Brouwer, 1975.
[4] Somme Théologique, III, q. 56, a. 2.
[5] Cité par Bernard Sartorius, L’Eglise orthodoxe, Genève, Edito-Service, 1968, p. 223.
[6] Le pèlerin chérubinique, Livre I, 60 et Livre II, 211, traduction Camille Jordens, Paris, Cerf, 1994, p. 46 et 145.
[7] Par exemple chez Guillaume de Champeaux, saint Bernard, dans Le Miracle de Théophile de Rutebeuf ou dans La Quête du Saint Graal. Voir aussi Anselm Salzer, Die Sinnbilder und Beiworte Mariens in der deutschen Literatur und lateinischen Hymnenpoesie des Mittelalters, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1967, p. 71-74.
[8] Cité par Anselm Salzer, Die Sinnbilder und Beiworte Mariens in der deutschen Literatur und lateinischen Hymnenpoesie des Mittelalters, p. 314.
[9] I Thessaloniciens V, 5, traduction Bible de Jérusalem.


Extrait de Patrick Ringgenberg, L'Art chrétien de l'image. La ressemblance de Dieu, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 109-112.