L'Imam Rezâ et Mashhad

Pierre commémorative dédiée à l’Imam Rezâ,
gravée par ‘Abdullâh ibn Ahmad Qareh en 516/1122.
Musée central d’Âstân-e Qods-e Razavî, Mashhad. Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2012)

Tendance minoritaire de l’islam (10 à 15% des musulmans), le chiisme eut pourtant une importance historique considérable, aussi bien spirituelle que culturelle. Dans un monde musulman essentiellement sunnite, il fut souvent minoré et persécuté. Il fut aussi longtemps méconnu dans les études universitaires occidentales, où il a fallu attendre le XXe siècle pour que son héritage philosophique et spirituel soit pleinement étudié et reconnu. Volontiers associé à l’Iran devenu presque entièrement chiite depuis le début du Xe/XVIe siècle, le chiisme est néanmoins largement répandu. L’Irak, l’Azerbaïdjan, le Bahreïn sont aujourd’hui majoritairement chiites, et de fortes communautés sont installées notamment au Liban, au Yémen, en Turquie, en Afghanistan, au Pakistan, au Koweït. L’avènement de la République islamique en Iran révéla au grand jour la vitalité sociale du chiisme, mais c’est dans les grands lieux de pèlerinage chiites, en Irak (Nadjaf, Kerbala) et en Iran (Mashhad, Qom), que se voit le mieux l’esprit d’une foi spécifique et originale en terre d’islam.

Une question de succession fonde la spiritualité chiite. En 11/632, le Prophète Muhammad meurt à La Mecque, sans héritier mâle et sans avoir donné d’indications claires à propos de sa succession à la tête de la jeune communauté musulmane. Une majorité de croyants élit alors Abu Bakr comme calife, mais une minorité considère que seul ‘Alî b. Abî Tâlib peut être le digne chef spirituel de la communauté. Cousin du Prophète, converti de la première heure, il avait en effet épousé la fille de Muhammad, Fatima / Fâtemeh. ‘Alî ne sera finalement que le quatrième des quatre califes, après Abu Bakr, Umar et Uthman; mais pour ceux que l’on va appeler les « chiites » (de shî‘a, « partisan »), ‘Alî n’est pas le dernier des califes, mais le premier des Imams, véritables héritiers spirituels du Prophète. Dans un contexte troublé et tendu, ‘Alî devient calife en 35/656, et son court règne, éclairé et courageux, est une suite incessante de luttes et de batailles. Il est assassiné en 40/661 à Kufa (Irak), puis enterré dans le lieu proche de Nadjaf. À sa mort, le monde musulman est irrémédiablement déchiré par des divisions politiques et des divergences religieuses. À Damas s’est installée la première dynastie royale de l’histoire musulmane, les Omeyyades (41/661-132/750). Ils seront renversés en 132/750 par les Abbassides, créateurs d’une nouvelle capitale du monde musulman, Bagdad, en 145/762.

Les deux fils de ‘Alî, Hassan et Hossein, devinrent les IIe et IIIe Imams des chiites. Mort en 49/669, Hassan renonça à l’exercice du pouvoir en faveur du calife Mu‘âwiya Ier fondateur de la dynastie omeyyade. Hossein refusa de faire allégeance au successeur de Mu‘âwiya (Yazîd Ier), et fut massacré, avec ses compagnons, par les troupes omeyyades, en 61/680 à Kerbala (Irak). Cet événement (le jour d’Âshurâ, le 10 du mois arabe de muharram) est toujours commémoré rituellement par les chiites, notamment par une théâtralisation rituelle du drame.

Après Hossein, huit autres Imams se succédèrent de père en fils: ‘Alî Zayn al-‘Âbidîn (IVe Imam, mort en 92/711 ou 95/714), Muhammad al-Bâqir (Ve Imam, mort vers 119/737), Dja‘far al-Sâdiq (VIe Imam, mort en 148/765), l’un des plus grands savants de son temps, Musâ al-Kâzim (VIIe Imam, mort en 183/799), ‘Ali al-Rezâ (VIIIe Imam, mort en 203/818), Muhammad al-Taqî (IXe Imam, mort en 220/835), ‘Alî al-Naqî (Xe Imam, mort en 254/868), al-Hassan b. ‘Alî al-‘Askarî (XIe Imam, mort en 260/874). Le douzième Imam, Muhammad b. al-Hassan al-‘Askarî, appelé le « Mahdî », connut un destin particulier. Il disparut mystérieusement, alors qu’il était enfant, en 260/874, tout en communiquant avec la communauté chiite par l’intermédiaire de quatre représentants; puis en 329/941, il disparut complètement – c’est sa « Grande Occultation » –, et selon les traditions chiites, il reviendra à la fin des temps pour restaurer la connaissance et la justice dans un monde obscur et perdu.

Maîtres spirituels, les Imams n’eurent généralement aucune activité politique et publique, et menèrent une vie retirée de piété et d’enseignement. Les chiites se sont divisés en plusieurs courants, idéologiquement divisés sur le nombre reconnu des Imams: les Zeydites ne reconnaissent que les cinq premiers Imams, les Ismaéliens n’en admettent que sept, alors que le chiisme duodécimain, majoritaire et adopté en Iran, croit dans le plérôme de douze Imams. Au cours de l’histoire, les divers courants chiites ont eu une influence intellectuelle et spirituelle considérable, même dans des milieux de pensée sunnites. Dans l’Iran devenu chiite avec les Safavides, le chiisme duodécimain a nourri plusieurs courants philosophiques, dans lesquels la spiritualité chiite s’associe à des influences surtout néoplatoniciennes.

À l’origine, le chiisme est une doctrine spirituelle et une imamologie, fortement teintées de mystique et d’ésotérisme. Au cours du temps, et notamment à l’époque safavide, il connut des codifications philosophiques et juridiques plus ou moins complexes et diversifiées, et sa doctrine devint la spécialité d’un clergé structuré de mollâ. Dans le sunnisme, qui refuse les conceptions chiites de l’Imam, c’est le soufisme qui assumera certaines dimensions mystiques que le chiisme comporta dès le début de son histoire. Pour les chiites, les Imams ne furent pas seulement des guides spirituels, des maîtres en théologie et en science ésotérique, ils sont également, invisibles et immuables, des médiateurs toujours vivants entre Dieu et les hommes. Au point de vue métaphysique, les Imams sont comme autant de faces de Dieu tournées vers le monde et les hommes; ils sont les intermédiaires de la connaissance de Dieu, les voies et les organes par lesquels les croyants sont investis d’une connaissance et d’une spiritualité qui les purifient et les rendent, à mesure de leur être, plus intimes de la Divinité. Historiquement, les Imams sont conçus comme les dépositaires des significations profondes et ésotériques du Coran. Si le Prophète a révélé le Coran, ce sont les Imams, et ‘Alî le premier d’entre eux, qui détiennent les sens profonds et cachés du livre saint. « Je suis la ville de la science; ‘Alî en est la porte », avait dit le Prophète Muhammad.

La relation spirituelle avec les Imams constitue de fait le coeur de la foi chiite, et elle explique l’importance des pèlerinages aux tombeaux des Imams, en particuliers à ceux de ‘Alî à Nadjaf, de Hossein à Kerbala et de Rezâ à Mashhad. Le Prophète Muhammad avait interdit le culte des morts et les tombes somptueuses, mais dès les premiers siècles de l’islam, des mausolées furent édifiés pour les saints et les grands personnages. Le chiisme a de fait largement contribué au développement des lieux de pèlerinage, car la tombe d’un Imam, ou la sépulture de l’un de ses descendants (les imâmzâdeh), est un lieu privilégié pour entrer en contact avec leur présence spirituelle et, à travers elle, avec Dieu. Vénéré à Mashhad par plusieurs millions de pèlerins chaque année, le mausolée de l’Imam Rezâ doit sa popularité à au moins deux faits: il est le seul Imam enterré en Iran (les autres Imams sont enterrés soit en Irak, soit dans la Péninsule arabique), et il est inhumé dans un pays devenu la patrie protégée du chiisme duodécimain depuis le Xe/XVIe siècle.

L’Imam ‘Alî al-Rezâ est le fils du VIIe Imam, Musâ al-Kâzim, mort en prison à Bagdad en 183/799, et d’une esclave, sans doute d’origine nubienne. Il est né à Médine en 148/765, plus probablement en 151/768 ou 153/770, peut-être même en 159/775-76. Héritant la fonction d’Imam, il vécut sa jeunesse à Médine. Fidèle transmetteur des traditions de son père, il émit des fatwâ (des avis de droit) dans la mosquée de la ville et écrivit plusieurs petits traités, notamment un texte sur les remèdes et la santé (Al-Resâlat al-dahabiya) et un recueil de hadiths (Sahîfat al-Rezâ). Comme pour les autres Imams, la littérature chiite lui attribue des miracles et des facultés extraordinaires, telles que la prévision des événements futurs, l’interprétation des rêves, la lecture des pensées de ses interlocuteurs, la connaissance de tous les langages humains et animaux.

Longtemps, l’Imam Rezâ se tint en dehors des affaires politiques de son temps. Mais en 200/815-16, le calife abbasside al-Ma’mun, désirant initier une politique favorable aux chiites, invita l’Imam à venir à Merv, cité du Khorâsân aujourd’hui au Turkménistan. Pour l’accompagner dans son périple, le calife envoya un cousin de son vizir persan pro-chiite Fazl b. Sahl et un eunuque. L’Imam se mit en route en été 201/816, sans doute après avoir effectué le pèlerinage à La Mecque avec son jeune fils Mohammad. Son itinéraire le conduisit certainement par Bassorah (un port irakien), par Ahvâz (dans la province iranienne du Khuzestân), par la province du Fârs, puis par Neyshâbur (dans la province actuelle du Khorâsân razavî), où il demeura un certain temps. À Merv, le calife proposa à l’Imam de renoncer au califat en sa faveur, ce que l’Imam refusa, avant de consentir, avec réticence et sous la pression de ses partisans, à être l’héritier du califat et le successeur d’al-Ma’mun. Au mois de ramadan 201/817 (le 2 ou le 5), une cérémonie eut lieu, au cours de laquelle les dignitaires et les commandants de l’armée à Merv firent allégeance à l’Imam, vêtu de vert pour l’occasion. Puis, le 7 du même mois, une lettre d’al-Ma’mun annonçant l’investiture fut écrite pour être lue dans les mosquées de l’empire. L’Imam Rezâ reçut du calife une garde personnelle, un chambellan et un secrétaire. Pendant plusieurs mois, il vécut proche du calife, participant à des discussions religieuses, contractant un mariage avec Omm Habîb, une fille d’al-Ma’mun.

En choisissant l’Imam Rezâ comme futur calife, al-Ma’mun aurait désiré transmettre la fonction califale à un descendant de ‘Alî, susceptible de rétablir la concorde parmi les musulmans déchirés depuis la mort du Prophète. Toutefois, le choix d’al-Ma’mun souleva de vives protestations chez les Abbassides et dans les milieux sunnites irakiens. La situation s’aggrava, et l’Imam Rezâ convainquit al-Ma’mun de partir en Irak pour apaiser les troubles. Alors que le calife et sa cour se déplaçaient lentement vers Bagdad, le vizir Fazl b. Sahl, à l’influence duquel certains avaient attribué la politique pro-chiite d’al-Ma’mun, fut assassiné (202/818). Quelques mois plus tard, en 203/818, ce fut l’Imam Rezâ qui tomba malade et mourut dans des conditions troubles, à Tus, une ville aujourd’hui détruite, située à une vingtaine de kilomètres au nord de Mashhad. Selon plusieurs sources, et pour toute la tradition chiite, l’Imam fut assassiné par une grenade, un jus de grenade ou des raisins empoisonnés, avec le consentement ou même sur ordre du calife. L’Imam Rezâ fut dès lors considéré comme un martyr, et le calife présenté comme un meurtrier pervers. Ce dernier pleura pourtant la mort de l’Imam et ordonna qu’il soit enterré à côté de son père, le fameux calife Hârun al-Rashîd, mort et enterré en 193/809, dans le village de Sanâbâd, à côté de la localité de Nawqân (Nuqân). De retour à Bagdad en 204/819, alors que l’opposition s’était dissoute par la mort du vizir et de l’Imam Rezâ, al-Ma’mun abandonna sa politique pro-chiite, mais sut, durant son règne, restaurer l’unité d’un empire divisé par des guerres civiles et promouvoir les sciences et la culture.

La tombe de l’Imam, à Sanâbâd / Nawqân, fut peu à peu appelée « al-Mashhad », un terme employé pour les tombes appartenant aux martyrs de la famille du Prophète. Désormais lieu de pèlerinage, Mashhad, appelé aussi « Mashhad-i Rizâ », « Mashhad-i muqaddas » ou « Mashhad-i Tus », ne cessa de croître au cours des siècles, même si le village devenu cité ne fut guère à l’abri des guerres et des pillages. En 791/1389, la ville voisine de Tus, célèbre pour abriter la tombe du poète épique Ferdowsî (329/940-410/1019 ou 416/1025), fut détruite par un fils de Tamerlan. Les rescapés trouvèrent refuge à Mashhad, qui devint à la place de Tus la nouvelle capitale de la région.

À l’époque timouride (IXe/XVe siècle), le mausolée de l’Imam Rezâ s’enrichit de plusieurs constructions importantes: une grande mosquée, des portiques, trois madrasa, un iwan. Au siècle suivant, le site connaît un développement plus important encore. La dynastie safavide prend le pouvoir en 907/1501, et son premier souverain, Shâh Ismâ‘îl Ier, fait du chiisme duodécimain la religion officielle de l’Iran. Les lieux de pèlerinage chiites du pays, et en premier lieu Mashhad et Qom, où est enterrée la soeur de l’Imam Rezâ (Fâtemeh al-Ma‘sumeh), sont les premiers bénéficiaires de cette nouvelle orientation religieuse, d’autant plus que les Turcs ottomans ont pris le contrôle de Kerbala et de Nadjaf. Shâh ‘Abbâs Ier (règne 996/1588-1038/1629) restaure et agrandit le sanctuaire, qui s’enrichit encore au cours du XIe/XVIIe siècle de plusieurs madrasa. Une nouvelle cour est construite à l’époque qâdjâre (XIIIe/XIXe siècle), et au XIVe/XXe siècle, le sanctuaire entre dans l’ère de l’urbanisme moderne. Rezâ Shâh Pahlavî fait construire une route circulaire autour du complexe historique et son fils Mohammad-Rezâ isole le sanctuaire au milieu d’un large anneau de verdure et de routes. Dès l’avènement de la République islamique, des travaux d’aménagement considérables sont initiés, à peine achevés à la fin des années 2000, et qui signent l’extension maximale du site. Entretemps, Mashhad était devenue, après Téhéran, la seconde ville du pays, avec une population estimée à plus de 2’400’000 habitants en 2006.

Tout au long de l’histoire, de nombreuses personnalités ont été enterrées dans le sanctuaire: des dignitaires religieux, mais également des figures politiques, des artistes et des poètes, désirant bénéficier de la grâce proche de l’Imam. Au long des siècles, de nombreux pèlerins firent également des dons au sanctuaire, sous forme d’argent, de terrains ou de tout autre bien, destinés à l’entretien du mausolée et à diverses oeuvres charitables et caritatives. De nombreux objets donnés par des fidèles sont exposés dans les musées du sanctuaire. Ces dotations religieuses, ou waqf, données de manière inaliénable par un particulier, devinrent si importantes que, au Xe/XVIe, une fondation fut créée – l’Âstân-e Qods-e Razavî («le Saint Seuil de [l’Imam] Rezâ») – afin de les gérer.

Aujourd’hui, la fondation détient des centaines de propriétés, de fermes et de terrains, dans la province du Khorâsân, mais aussi autour d’autres villes d’Iran (Téhéran, Qazvin, Tabriz, Ispahan, Kermân, Shirâz, Rasht). Elle tire également des revenus considérables de la location de diverses surfaces commerciales à Mashhad, comme aussi à Rasht, Tabriz ou encore Kermân et Téhéran. En 2008, elle détenait dix-sept groupes industriels, dans des domaines aussi divers que l’alimentation, l’industrie automobile, les industries et les mines, la fabrication de textiles et l’édition. Elle comprenait également douze compagnies agroindustrielles (cultures, maraîchage, élevage et pêcherie, sylviculture), et quinze compagnies ou institutions dans les secteurs de la construction et du développement des infrastructures, des assurances, de l’ingénierie de l’eau et des sols, de la médecine et de la pharmacie. Les revenus générés par les activités économiques multiformes de l’Âstân-e Qods-e Razavî la rendent indépendante de l’État iranien et des sources de financement privé, et font de cette fondation un second pouvoir dans le pays. Une partie des revenus est consacrée à l’entretien, à l’organisation et au développement du sanctuaire lui-même, l’Âstân-e Qods-e Razavî ayant entièrement financé les immenses travaux entrepris dans les années 1980 à 2000. Par-delà le sanctuaire et les innombrables institutions et services qu’il abrite, la fondation finance, dans toute la province du Khorâsân, la construction et l’entretien de mosquées, d’écoles, de centres culturels et éducatifs, d’hôpitaux, de complexes sportifs. Elle gère également ses multiples bibliothèques, musées et institutions, à Mashhad essentiellement, mais aussi dans d’autres villes comme Téhéran. De la tombe du VIIIe Imam, dans un modeste village du Khorâsân, est finalement née une forme d’empire, construit au long des siècles par le pèlerinage, la piété et les pouvoirs.



Zâmen-e âhu (la « caution de la gazelle ») : une représentation de l’Imam Rezâ qui,
selon une légende, aurait protégé une gazelle d’un chasseur.
Peinture de Rezâ Badr al-Samâ’, 1384S/2005-06. Musée central d’Âstân-e Qods-e Razavî.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2012)


Extrait de Patrick Ringgenberg, Le sanctuaire de l'Imam Rezâ à Mashhad, Londres / Téhéran, Candle and Fog, à paraître.