La disparition mystérieuse du roi Key Khosrow

Le roi Lohrâsp écoute les chevaliers revenus raconter la disparition de Key Khosrow.
Peinture sur livre, Qazvin, 1576–77.
Metropolitan Museum of Art, New York. Source : www.metmuseum.org (droits réservés).

Note : Les références au Livre des rois sont empruntées à l’édition française de Jules Mohl, publiée au XIXe siècle, et rééditée en édition bilingue (persan-français) en 1976 par Jean Maisonneuve, Paris. Le chiffre romain se réfère au volume, le chiffre arabe à la page de la traduction française (V, 145 = volume 5, page 145). Pour un résumé succinct du Livre des rois, cliquez ici.


Si Buzurdjmihr représente l’archétype du sage et du savant pieux, le prototype de la figure mystique demeure Key Khosrow, ce roi à la foi pure (II, 503), qui ne fait pas de mal (IV, 123-125), qui ne cesse de prier, d’adorer et de parler avec Dieu en toutes occasions [1]. Dans l’Avesta, Key Khosrow est dit avoir reçu la plénitude du farr. La Gloire royale fut avec ce roi,

lui donnant la Force bien faite, la Victoire créée par Ahura et l’Ascendant destructeur ; la justice du commandement, l’innocence du commandement, l’invincible commandement ; la destruction instantanée des ennemis
lui donnant l’intégrité de la force ; la Gloire créée par Mazda ; la santé du corps ; et des enfants bien doués et bons, sages, chefs d’assemblée, brillants, au clair regard, délivrant de l’angoisse, de belle intelligence ; le Paradis réservé au sage qui se tient à l’écart de l’impiété ;
lui donnant une souveraineté rayonnante et longue, longue vie, et toutes les faveurs et toutes les vertus salutaires ; […].[2]


C’est bien cette nature exceptionnelle de Key Khosrow qui forme le coeur ésotérique du Livre des rois. Après avoir fait tout ce qui devait être fait dans l’empire (IV, 217), raconte Ferdowsi, Key Khosrow cherche la voie de Dieu avec le flambeau de la sagesse (IV, 217 et 221). Il ferme sa cour et, vêtu de blanc, il prie Dieu de le détourner du mal : « Il se tint debout, jour et nuit, pendant une semaine ; son corps était là, mais son âme était autre part » (IV, 219). Il tient à nouveau sa cour (IV, 225), puis se retire et prie Dieu pendant cinq semaines (IV, 227). Un rêve, inspiré par l’ange Sorush, lui dit ce qu’il doit faire (IV, 227-229). Key Khosrow prononce alors un discours (IV, 235), mais les Iraniens pensent qu’il est égaré (IV, 235), car nul roi n’a jamais parlé comme lui (IV, 239). En réponse à ceux qui ne comprennent pas ses paroles et ses actes, Key Khosrow affirme ne tendre qu’à Dieu (IV, 239-241). Finalement, Key Khosrow est reconnu saint et sage, car il est le premier roi à avoir demandé ainsi la voie vers Dieu (IV, 243), à avoir détaché son âme de ce monde passager (IV, 245-247).

Key Khosrow donne alors ses dernières instructions et transmet la royauté à Lohrâsp (IV, 243-263). Puis, accompagné de huit héros et grands du royaume, il part vers la montagne (IV, 265). Le cortège se met en route, parvient à une crête de montagne, où il reste une semaine. Key Khosrow demande alors à ses compagnons de le quitter : trois d’entre eux (dont Rostam et son père Zâl) partent, mais cinq autres (dont Giv, Tus et Bijen) restent et accompagnent le roi dans sa marche pendant un jour et une nuit. Parvenus à une source d’eau, ils s’arrêtent et Key Khosrow annonce à ses cinq compagnons :

Quand le soleil aura levé son drapeau brillant et couvert d’or liquide la sombre surface de la terre, alors le moment où je dois vous quitter sera venu, et j’espère être en compagnie avec le Sorush. [IV, 267]

Lorsqu’une partie de la nuit s’est écoulée, Key Khosrow se lave dans la source et récite le Zendavesta (IV, 267). Il dit à ses compagnons qu’au lever du soleil, ils ne le verront désormais plus qu’en rêve. Il les prévient également de ne pas rester dans ce désert de sable, car une neige va tomber du ciel. Les héros s’endorment, et lorsque le soleil se lève, le roi a disparu. Les héros recherchent partout Key Khosrow, sans le trouver, et disent qu’il « est allé tout vivant devant Dieu » (IV, 269). Ils décident de demeurer encore une nuit près de la source. Après avoir mangé, ils s’endorment, mais une neige profonde et lourde tombe alors et les cinq héros meurent ensevelis (IV, 271). Après avoir assisté au destin transcendant de Key Khosrow, ces cinq témoins paient de leur mort le privilège qui leur avait été accordé : voir, de leurs yeux de chair, le visible retourner si manifestement à l’Invisible. Leur qualité de témoin entraîne leur sacrifice, et leur sacrifice est en même temps un témoignage : il est le regard ultime par lequel Ferdowsi raconte l’événement et par lequel Key Khosrow lui-même semble avoir voulu rendre compte de son mystère [3].

Ferdowsi se tait sur le devenir supraterrestre de Key Khosrow, mais on devine que cette assomption est aussi une transfiguration [4]. Le récit de cette disparition comporte d’ailleurs un paradoxe : Ferdowsi raconte en effet ce qui, en réalité, aurait dû rester à jamais inconnu, puisque tous les témoins directs de l’aventure – les cinq héros – sont morts et n’ont jamais pu transmettre ce qu’ils ont vu. Certainement peut-on voir dans ce paradoxe un autre élément mystique du Livre des rois. Dans cet épisode remarquable à tous égards, l’épopée de Ferdowsi rejoint le mystère de révélation des textes sacrés. En racontant ce que nul ne peut savoir sans l’aide de Dieu, le poète se fait le porte-parole de l’Indicible, la voix d’une inspiration surnaturelle. La disparition de Key Khosrow est non seulement le couronnement mystique du Livre des rois , le point de contact entre l’épopée des hommes et la transcendance divine, il est également le lieu du mystère même de la poésie et de l’inspiration poétique. Les distiques qui racontent la disparition de Key Khosrow sont comme un éclair venu de l’Au-delà, et illuminant l’ensemble de l’épopée d’une lumière qui dépasse toute clarté terrestre.



Notes
[1] III, 61 ; IV, 67, 77, 89-91, 117, 149, 187.
[2] Zamyad Yasht, yasht 19, in Le Zend-Avesta, traduit par James Darmesteter, tome 2, Paris, E. Leroux, 1892-1893, p. 635-636.
[3] Claire Kappler, « Regards sur une sortie hors du monde : la mort sans mort de Key Khosrow selon Ferdowsi », in Luqmân, n°37, 2002-2003, p. 11-32. Dans l’Ancien Testament, deux personnages sont, à l’image de Key Khosrow, enlevés par Dieu de leur vivant : Hénoch (Genèse V, 24) et Élie (2 Rois II, 1-13).
[4] Les chiites ont rapproché la disparition de Key Khosrow de celle du dernier des douze Imams. Ce XIIe Imam ou Imam du temps, mystérieusement disparu au IXe siècle, reviendra à la fin des temps pour rétablir la justice et la spiritualité dans un monde obscur et corrompu. Selon les conceptions zoroastriennes, le roi Key Khosrow reviendra à la fin des temps et assistera le Saoshyant pour restaurer l’ordre spirituel du monde (cf. Le troisième livre du Dênkart , chap. 343, traduit du pehlevi par J. de Menasce, Paris, Klincksieck, 1972, p. 317). Dans son livre sur Alexandre, Nezâmi raconte la visite du conquérant grec à la grotte où disparut Key Khosrow (Charles-Henri de Fouchécour, « Alexandre, le macédonien iranisé », in Laurence Harf-Lancner, Claire Kappler et François Suard (direction), Alexandre le Grand dans les littératures occidentales et proche-orientales , Littérales hors série, Université de Paris X-Nanterre, 1999, p. 227-241).


Extrait de Patrick Ringgenberg, Une introduction au Livre des rois (Shâhnâmeh) de Ferdowsi. La Gloire des rois et la Sagesse de l'épopée, Paris, L'Harmattan, 2009, p. 149-151.