Le Livre des rois de Ferdowsi et l'identité iranienne

Le mausolée de Ferdowsi à Tus, près de l'actuelle Mashhad, construit en 1934.
Photographie : ©Patrick Ringgenberg (2012)

Note : Les références au Livre des rois sont empruntées à l’édition française de Jules Mohl, publiée au XIXe siècle, et rééditée en édition bilingue (persan-français) en 1976 par Jean Maisonneuve, Paris. Le chiffre romain se réfère au volume, le chiffre arabe à la page de la traduction française (V, 145 = volume 5, page 145). Pour un résumé succinct du Livre des rois, cliquez ici.


Si le Livre des rois n’est pas une oeuvre nationaliste au sens moderne de ce terme, il n’en définit pas moins les traits d’une identité iranienne. Or, quels sont, selon le poème de Ferdowsi, les éléments constitutifs de cette iranité ? Sans exclure d’autres éléments, elle nous paraît tenir en sept caractéristiques : 1° la transmission de l’identité iranienne par le père, 2° le territoire, 3° la royauté et son rayonnement, 4° une spiritualité fondée sur l’adoration d’un Dieu unique et volontiers ouverte à la mystique, 5° un esprit combatif et chevaleresque, 6° un amour des beautés de la vie, des plaisirs et des fêtes, 7° la foi en la force, la vérité et la beauté de la parole.


1° Tout au long du Livre des rois, des rois ou des héros iraniens épousent des femmes étrangères : soit turques, soit arabes, soit venant du pays de Rum. Toutefois, dans tous les cas, l’homme est iranien : il n’y a nul exemple d’un homme turc, arabe ou rumi épousant une femme iranienne. C’est d’ailleurs ce que dit Gurdaferid, une guerrière iranienne, à un Turc qui l’attaque : « Les Turcs ne trouveront pas de femme en Iran » (II, 101). L’identité iranienne se transmet exclusivement par le père : l’origine étrangère de la mère ne nuit pas à cette identité, mais un père étranger, en revanche, l’invaliderait. D’où cette exigence, fréquemment rappelée dans le Livre des rois : « Il ne faut pas dévier de la voie de ses pères » (II, 289), car le père est précisément le détenteur formateur de l’identité : la spiritualité, les vertus, la chevalerie, l’art de vivre.


2° L’iranité se définit aussi par un territoire, consacré par le partage mythique de l’empire que fit Feridun entre ses trois fils : Salm recevant le pays de Rum et l’occident, Tur le pays des Turcs et la Chine, Iradj l’Iran (I, 139). La géographie du Livre des rois est le plus souvent flottante, et les frontières de l’Iran sont pour le moins imprécises et mouvantes, les évocations précises étant relativement exceptionnelles (III, 507-509). Il y a cependant une frontière toujours précise : en Asie centrale, le fleuve Djihoun marque la frontière entre l’Iran et le pays des Turcs, caractérisé par l’usage des tentes (I, 477). Appelé Oxus par les anciens géographes grecs et Amou Darya aujourd’hui, ce fleuve est fréquemment mentionné dans le Livre des rois. Ainsi, lors des paix successives entre l’Iran et le Turân, les protagonistes s’en tiennent au partage de Feridun : le Djihoun marque la limite entre les domaines iranien et turc (I, 477 ; II, 267 et 527 ; V, 681-683 ; VI, 97-99). Autrement dit, l’Iran se définit essentiellement par le Plateau iranien, et son territoire s’arrête en Asie centrale, là où commence l’espace des nomades turcs. Situé entre Rum (l’Asie mineure) et le Turân (l’Asie centrale), l’Iran constitue un pays central, et donc symboliquement une forme de lieu privilégié, occasionnellement décrit comme un paradis. L’Iran est un « paradis ou un jardin » pense un roi de l’Inde (VI, 67), il est « comme un jardin au gai printemps » écrit le roi sassanide Khosrow Parviz dans une lettre (VII, 377).


3° L’institution de la royauté constitue également, pour Ferdowsi, une part essentielle de la tradition iranienne. Sans roi, on l’a vu, il ne peut y avoir de réelle prospérité, de bonheur, de foi, de sagesse et de sécurité dans le pays. Le roi est garant d’un ordre, non seulement impérial et social, mais également cosmique, car son pouvoir s’enracine dans la lumière de gloire (le farr) donnée par Dieu aux souverains.

La continuité de la tradition royale, des rois mythiques aux Sassanides, est exprimée par l’histoire allégorique du trône de Feridun, racontée pendant le règne du roi sassanide Khosrow Parviz (VII, 307-315). Après avoir vaincu le tyran Zahâk, Feridun fit construire un trône, qu’il transmit à Iradj, héritier de l’Iran après le partage de l’empire en trois parts. Iradj mourut, et le roi Manuchehr hérita de ce trône, en même temps qu’une massue à tête de boeuf et qu’un joyau. Par la suite, chaque roi ajouta quelque chose au trône : Key Khosrow augmenta sa hauteur, Goshtâsp fit figurer sur le trône le ciel et les constellations. Alexandre le Grand brisa le trône, mais les grands, secrètement, en conservèrent chacun un fragment. Lorsque le premier roi sassanide (Ardashir) prit le pouvoir, le nom de ce trône était oublié, mais Ardashir put en récupérer quelques débris. Ses successeurs tentèrent de retrouver également quelques morceaux. Puis Khosrow Parviz fit reconstruire ce trône, après avoir reçu beaucoup de fragments des grands et en faisant venir des artisans de Rum, de Chine, du Makrân, d’Iran et d’Irak. Ce trône, tel que le décrit Ferdowsi (VII, 311-313), est un condensé symbolique de l’univers et du pouvoir royal sur l’espace et sur le temps. Décoré de multiples gemmes et matières précieuses, d’une grandeur considérable, orné des signes du zodiaque et des sept planètes, paré de riches étoffes, il constitue comme la synthèse d’une autorité royale, de son histoire, de sa richesse, de sa puissance et de son farr.
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4° Ferdowsi, quoique musulman, n’insiste guère sur les différences confessionnelles, et défend plutôt l’idée qu’en terre iranienne, le Dieu unique avait toujours été adoré. Autrement dit, selon Ferdowsi, il y a, entre l’Iran préislamique et l’Iran devenu musulman, une certaine continuité dans l’adoration du Dieu unique : avec l’arrivée de l’islam, seule la forme des prières et des rites a changé, non la nature et l’orientation fondamentales de la spiritualité. Aussi y a-t-il une forme de spiritualité essentielle, qui remonte au temps des rois mythiques, et qui repose sur des éléments d’intériorité que nous avons déjà examinés. Cette foi de Hushang « consiste toute entière dans la justice et la bonté, la décence et la charité, et dans l’observation des astres » (VII, 291). C’est aussi la voie de Kyumars, la voie et le culte de Tahmuras, pour lesquels Dieu est un : il faut se soumettre à Lui, prendre refuge auprès de Lui au temps du combat, écouter les ordres de Dieu, ne tenir ni à l’or ni aux pierres précieuses, ne chercher la distinction que par la justice, le don et la joie que l’on répand, ne chercher dans la religion que la droiture et ne pas trafiquer la foi (VII, 133). Certes, Ferdowsi islamise, peut-être parfois inconsciemment, les données zoroastriennes qu’il a eues en main, mais il n’en demeure pas moins qu’il entend présenter une forme de piété immuable, spécifique à un esprit iranien.
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5° On peut également considérer comme constitutif de l’iranité un esprit chevaleresque et héroïque, qu’incarne en particulier Rostam. Cette vertu combative se combine à une sagesse, une foi en Dieu et un goût pour les fêtes et la jouissance du présent. Cette tendance guerrière s’exprime ou s’anime dans la défense d’un territoire et de ses biens, mais aussi, plus idéalement, dans la défense du principe de la royauté et des valeurs spirituelles. Dans le Livre des rois, la force vive de cette chevalerie est notamment symbolisée par le drapeau de Kâveh, emblème de la révolte contre la tyrannie de Zahâk. Représentant la puissance de l’Iran (II, 679), cet étendard est aussi, compte tenu du contexte de son apparition, le symbole d’un idéal chevaleresque orienté vers la défense spirituelle du bien, d’une identité et de valeurs traditionnelles de la civilisation.


6° L’iranité se définit aussi par un certain art de vivre et un goût pour les fêtes, les banquets, la musique, le vin, les femmes, le printemps. Rostam, incarnation de l’esprit bazm o razm (« banquet et guerre »), s’adresse ainsi à ses compagnons : « Sans doute les soucis et les joies du coeur sont également fugitifs, et le destin compte nos respirations ; mais il vaut mieux les compter la coupe en main, […] » (III, 207). Ferdowsi, disant la mort inévitable, demande « une grande coupe pleine de vin, et une femme à la taille de cyprès » (V, 409). La sagesse, dit en substance Buzurdjmihr, est de jouir du bonheur quand il est là (VI, 273), et Ferdowsi dit lui-même : « Quand tu es dans le bonheur, jouis-en ; quand tu es dans l’abondance, fais-en jouir les autres, et ne tourmente pas ton coeur. […]. Ne vois-tu pas que le monde est rempli de richesses et que l’homme a été pourvu de tout par la bonté divine ? Les dons de Dieu ne s’épuisent pas ; sois donc joyeux et ne te laisse pas aller aux soucis. » (II, 557)
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7° Enfin, on peut également considérer comme une dimension essentielle de l’iranité la foi en la puissance et la vertu de la parole. Lors du partage du monde entre ses fils, Feridun donna la meilleure part, l’Iran, à Iradj, car celui-ci avait adressé un discours au dragon : il ne s’était pas enfui comme Salm, n’avait pas brandi une arme comme Tur, il avait affronté le danger par le verbe (I, 135). Le Livre des rois abonde en témoignages sur la valeur et l’efficience de la parole, de la rhétorique et de la poésie : les discours des rois et des héros, l’importance des messagers (porteurs de lettres ou de paroles), les lettres qui commencent par une invocation à Dieu (II, 255 ; II, 275 ; II, 283 ; III, 213) et que Ferdowsi compare au paradis (V, 109 et 125 ; VII, 259) ou à un arbre (IV, 697 et 699), la lettre magique par laquelle Key Khosrow prend le château maléfique de Bahman (II, 549-551), le traité brillant comme le soleil dans un jardin printanier que Bahrâm Gur fait écrire (VI, 65), tout cela rend hommage à la dignité et à l’ascendant de la parole, orale ou écrite. Avant de mourir, le roi sassanide Ormuzd fils de Shâpur enjoint d’employer à bon escient la parole : « Que ton coeur soit un arc et ta langue une flèche » et « que ta langue et ton coeur se conforment à la vérité » (V, 403). Le Livre des rois lui-même, qui ressuscite l’Iran ancien par la seule majesté de ses vers, est comme le diadème d’une parole sapientielle et chevaleresque. Ferdowsi avait trouvé et goûté à la source de Vie du verbe. Il le suggère à la fin de l’oeuvre de sa vie, dans une conclusion toujours actuelle :

Le voici terminé ce glorieux poème, et l’éclat de ma gloire va remplir le monde ; je ne mourrai pas et mon nom deviendra immortel, car j’ai répandu la semence du bien dire (VII, 503).



Extrait de Patrick Ringgenberg, Une introduction au Livre des rois (Shâhnâmeh) de Ferdowsi. La Gloire des rois et la Sagesse de l'épopée, Paris, L'Harmattan, 2009, p. 153-159.