La croix spirituelle de l'iconographe

Mosaïque de l’abside, San Clemente, Rome, XIIe siècle.
Source : Wikimedia Commons.

Pour les iconographes, l’icône vient de Dieu par l’entremise du Christ. Comme l’Homme-Dieu, elle possède deux généalogies ou une double filiation : matérielle et spirituelle, humaine et surnaturelle.

La première est historique : c’est l’héritage, transmis de génération en génération, des modèles iconographiques, certains parmi les plus importants remontant, d’après la tradition (la Sainte Face ou l’icône de la Vierge par saint Luc), au début du Christianisme. Leur transmission de maître à disciple inscrit l’iconographe dans l’histoire, et elle établit la continuité entre le moment qu’il vit et le temps de l’Incarnation.

L’homme est le fils de son temps, d’un lieu et d’une culture. Mais en poursuivant une tradition venant du Christ ou des apôtres, l’artiste n’est pas l’enfant de son siècle : il est un héritier spirituel, et ce patrimoine n’est pas seulement historique, il puise à la permanence métaphysique de son être. Qu’il soit moine ou laïc, l’artiste se trouve à l’intersection du temps et de l’Eternité, des icônes peintes et de l’Icône. Il est au centre d’une croix, dont la branche horizontale est la durée historique, et dont la branche verticale est l’Intemporel. Il est aisé d’illustrer cette conjonction par le schéma suivant. L’intersection des deux lignes représente la situation d’un iconographe, déterminé à la fois par son époque – qu’il s’agisse du VIe siècle ou d’aujourd’hui – et par son rapport à l’Immuable.



Le signe de la croix structure ainsi l’art humain et régit son rapport au Verbe. Ce schéma symbolique est aussi une fenêtre sur la spiritualité de l’iconographe. Pour peindre en Esprit, il faut mourir au monde : il faut suivre le Christ dans la mort pour pouvoir revivre en Dieu. En allant au fond de son oeuvre et de l’humilité, l’artiste réalise le mystère de la croix : accepter et porter la croix de l’image, être crucifié par l’Invisible, afin de renaître au plus haut de l’Icône.

Si l’icône s’enracine dans ce qui ne change pas, elle ne nie pas ni ne méprise l’histoire : aucun art ne peut se priver du mouvement des choses, et l’iconographe n’oublie pas que le Christ, en apparaissant dans le temps, a anobli le cours des choses. En revanche, elle transforme le sens de l’histoire en dynamique spirituelle et en motion contemplative. Le temps ne change pas les symboles, mais il permet de renouveler la fidélité à la tradition. Au long de son histoire, l’icône n’a pas connu de ruptures ou de bouleversements, si l’on excepte l’intrusion du naturalisme au XVIIe siècle, mais son esthétique n’a jamais été figée. Entre une icône byzantine, slave ou russe, les différences peuvent être grandes, mais les principes de la représentation demeurent partout reconnaissables. Jamais ne fut rompue la trame reliant les artistes à la chaîne divine de la Vision. L’icône est héliocentrique : les iconographes ne voient qu’un soleil divin, même si sa lumière luit dans mille rayons. Le peintre ne copie rien sans recréer : on ne trouve pas deux mêmes icônes, même si elles s’inspirent d’un même modèle. Les esthétiques de l’icône sont des multiples de l’unité : il n’y qu’un seul Christ, un seul Mandylion, une seule Vierge, mais chaque iconographe les voit à travers une contemplation qui demeure unique à jamais.



Extrait de Patrick Ringgenberg, L'Art chrétien de l'image. La ressemblance de Dieu, Paris, Les Deux Océans, 2004, p. 63-65.